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Yolehinza
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Idoinie, mon pays
Dans ma quête d’informations, j’ai été frappé par la fréquence de l’utilisation, dans la presse nationale privée comme publique, du mot idoine. Il était dans tous les journaux que je
pouvais consulter sur le web il était dans la bouche de tous les acteurs politiques tenant discours, il était omniprésent. Comment et pourquoi ce mot, dans sa configuration trisyllabique, a pu acquérir un tel pouvoir? Traduisait-il un sentiment général d’inadéquation dans la gestion des affaires du pays, en même temps qu’un appel à la prise de mesures appropriées pour mettre fin à cette situation? Avait-il conquis par sa musicalité? Avait-il séduit par sa signification ? Était-il devenu, au moins le temps d’une mode éphémère, le mot vedette, le mot dont il fallait faire usage pour paraître branché? En vérité, je ne saurai vous le dire.
Mais de quel pays s’agit-il? Ce pays qui se singularise par son rapport ambigu aux mots, ce pays dans lequel les mots ne sont pas que des mots, ce pays dans le quel les mots sont souvent plus importants que les faits, ce pays dans lequel les mots sont plus redoutables qu’ailleurs, parce qu’ils renferment une puissance incantatoire, ce pays est le mien. Je le nomme Idoinie. Vous ne le trouverez pas sur une carte du monde, parce qu’il n’y figure pas sous ce nom, mais vous n’aurez aucune peine à le découvrir si je vous donnais des indices d’ordre linguistique, par exemple : famine et rébellion.
Idoinie est donc le sobriquet que j’ai donné à mon pays. C’est une pratique bien de chez nous que de donner un surnom à un être à partir d’une particularité remarquée dans sa manière d’agir, de penser ou de sentir. Ayant créé le terme d’Idoinie, je me suis dit qu’il fallait qu’il serve tout de même à quelque chose. J’ai alors pensé à tous ces pays qui ont été nommés par leurs anciens maitres, et j’ai compris que ma création ne serait peut-être pas vaine, car je crois qu’elle pourrait faire partie des propositions, lorsque, comme l’ancienne Gold Coast ou l’ancienne Haute-Volta, nous songerons à rebaptiser notre pays, pour nous soustraire de l’hégémonie des noms que nous avons hérités de la colonisation.
Au demeurant, pour former le nom du pays, il m’a suffit d’ajouter à idoine le suffixe ie. Or, Idoine, me direz-vous, signifie ce qui est adéquat, ce qui est approprié, ce qui convient parfaitement, et que par conséquent, dans un pays qui a pour nom Idoinie, tout devrait en principe aller pour le mieux. Est-ce vraiment le cas? Pour le savoir, rendons-nous en Idoinie.
L’Idoinie a été plusieurs fois décrite comme un exemple et un laboratoire de démocratie. La lecture de certains événements politiques qui s’y sont déroulés sans heurts majeurs a pu certes donner du pays l’image d’un exemple de démocratie. En revanche, dans le laboratoire de démocratie qu’il prétend être, comme dans tous les laboratoires, sous le sceau du secret, s’opèrent des manipulations hallucinantes, en même temps que se trament des choses indicibles.
Quoi qu’il en soit, l’exemplarité de la démocratie n’a point empêché que des citoyens, pour faire entendre leurs revendications, prennent les armes. Depuis un an, des coups de fusil et de canon retentissent, des morts couvrent les champs de bataille, des vies innocentes sont fauchées, des populations sont déplacées, des militaires et des civils sont faits prisonniers, l’image et l’économie du pays se détériorent, des mines sèment la panique dans les centres urbains, l’Idoinie toute entière vit dans la psychose, mais comme il y a quatre ans, alors que des enfants mourraient d’inanition sous nos yeux, les gouvernants d’Idoinie nomment les maux par des mots de leur choix; des mots qui auraient le pouvoir de conjurer les faits.
Quelque chose qui ressemble à une rébellion se passe en Idoinie, c’est certain. Les faits plus que les mots m’en donnent la conviction. Pour ne pas donner dans la controverse interminable, je laisse le soin aux gouvernants de nommer le phénomène. Mais je suis persuadé d’une chose : il faut gagner du temps, il faut préserver les vies humaines, il faut que revienne la sécurité, pour que le développement prometteur du pays puisse prendre son essor. Et pour cela, il faut négocier ou mettre en œuvre un processus qui vise le même but que la négociation, mais qui n’en porte pas le nom. Lorsque les armes que les autres nous donnent afin que nous entre-tuons se seront tues, lorsque nous aurons accordé plus de respect à nous-mêmes, lorsque notre dignité aura pris le pas sur notre servilité, nous pourrions alors nous parler, nous entendre pour améliorer notre vivre-ensemble en Idoinie. À la bouche meurtrière de nos canons, substituons donc la bouche pacifique de nos négociateurs. En Idoinie, seules l’intégrité territoriale et la souveraineté nationale ne se négocient pas. Les rébellions passent, les pays demeurent.
En Idoinie nous aimons les mots et les controverses qu’ils suscitent, mais nous ne détestons pas le silence. Parfois, il nous arrive de penser que le silence est plus important que les mots, alors nous nous taisons pendant que des hommes et des femmes, nos compatriotes, se font occire, sont bâillonnés ou embastillés. Et nos partis politiques prompts à crier l’inacceptable et à décrier les fauteurs de troubles, se donnent le mutisme comme mot d’ordre. Et leurs tribuns, leurs rhéteurs, leurs ténors qui grondent et rugissent deviennent muets comme des carpes. Mais, en Idoinie comme ailleurs, il ne faut point généraliser. Si les partis politiques font bon ménage avec le silence, la société civile, ou plus exactement, une partie de la société civile abhorre le silence. Cette fraction de la société civile est bruyante, entreprenante, elle empiète le domaine politique. Le fait-elle par procuration ou par défaut, parce qu’il y a un vide à remplir?
L’Idoinie, ne l’oublions pas, fait grand cas de la bonne gouvernance. À preuve, ses plus hautes autorités ont fait montre d’une détermination sans précédent à éradiquer la corruption. Quelques prédateurs ayant englouti des milliards de nos francs ont séjourné dans les geôles du pays avant de retrouver la liberté. Quant à leur butin, point de traces. Les corrompus et les corrupteurs ne courent pas seulement les rues d’Idoinie, ils sont partout : dans les rouages de l’État, dans les partis politiques, dans l’administration, à tous les niveaux. À supposer que l’on réussisse à neutraliser tous les corrupteurs et tous les corrompus d’Idoinie, je parie que les doigts de mes deux mains seraient trop nombreux pour compter les honnêtes gens. D’aucuns disent que l’opération mains propres ne sera pas menée à son terme. Mais sait-on jamais, l’Idoinie nous a habitué à des retournements spectaculaires. L’Idoinie entrera peut-être dans l’histoire comme le pays où, ceux qui ont lancé l’opération mains propres, après avoir mis tous les corrompus et tous les corrupteurs du pays sous les verrous, signeront le décret de leur propre arrestation.
Dans une démocratie modèle comme l’Idoinie, des élections doivent se tenir à intervalles réguliers pour renouveler le mandat des élus. Pourtant, dans le silence quasi-total, les élections municipales ont été reportées. Serait-ce le sort des législatives et de la présidentielle? Je ne saurai le prédire, mais l’insécurité dans la partie septentrionale du pays laisse entrevoir des possibilités de report. Je crois d’ailleurs que même si ces élections se tenaient aux dates prévues, les électeurs d’Idoinie n’auront le choix qu’entre une majorité cannibale et une opposition affamée, à moins qu’ils décident de mettre fin à la politique de la mangeoire. Jusqu’ici, le verbe manger s’est conjugué à tous les temps, à tous les modes, à toutes les personnes. Le peuple d’Idoinie peut faire en sorte que ce verbe devienne défectif, c’est-à-dire qu’il soit désormais inusité à certains temps, à certains modes et à certaines personnes.
En dépit du tableau assez sombre que je viens de peindre, n’allez surtout pas croire que je suis pessimiste. S’il y a une chose dans laquelle l’Idoinie est constante, c’est sa capacité de surprendre. Parce que je crois en cette disposition idoine, je demeure confiant. Il est possible que le peuple d’Idoinie, las des tromperies, des querelles, de la gloutonnerie et de l’incurie d’une classe politique qui vit à ses dépends, décide de confier la direction du pays à des hommes et des femmes voué à son service. Ces hommes et ces femmes n’auront de véritable parti que l’Idoinie. Ils se souviendront durant tout leur mandat que le peuple les a élus pour qu’ils soient ses serviteurs, ils seront responsables devant le peuple auquel ils rendront compte de leur gestion du pouvoir. Ils ne seront pas arrogants parce qu’ils ne seront pas des parvenus. Quand ils auront atteint le sommet, ils apprécieront mieux la base qui est leur point de départ et leur dernière destination. À la jeunesse, la plus grande richesse d’Idoinie, et la richesse la plus sûre, ils créeront les conditions de l’épanouissement. Ces hommes et ces femmes travailleront dans l’intérêt de leurs contemporains, en pensant à l’héritage qu’ils lègueront aux générations à venir. Ces conditions remplies, l’Idoinie mériterait alors son nom.
Cher frère Dr Farmo, permets moi de te féliciter et te remercier pour cet apport combien important dans le débat politique de notre pays et surtout pour la clairvoyance avec laquelle tu as observé et identifier ce récurrent abus du mot "idoine" qui pour te confirmer est prononcé par les politiciens de notre pays dans leurs discours comme si il est décreté de quelque part pour en être repris et repété en guise de slogan qui sous tend une quelconque idéologie.
Hélas! idoine, c'est un mot à la mode au Niger, c'est le mot des Ministres, celui des S G, des Directeurs nationaux. Il est le symbole du groupe, celui qui vous identifie appartenir au groupe, celui des detenteurs du pouvoir, des décideurs du Niger. Idoine se prononce sans ambage. Vous avez parfaitement raison Dr Farmo, on se penserait être dans une nation Idoine car les idoinistes sont nombreux au Niger.
Au dela de votre observation cher Dr Farmo, c'est une brèche que vous ouvrez dans la problématique de comunication entre dirigéants et dirigés dans notre pays. C'est l'illustration d'un snobisme arrogant qui donne l'impression de paraître à la hauteur, d'être à la page et de se démarquer à la fois du commun des Nigériens. C'est bien de chez nous cette attitude.
Rien à faire, les discours reprennent les mêmes phrases, les mêmes mots et ils sont anachroniques de leur contexte. Et d'ailleurs, qui vérifie le contenu d'un discours politique. Que vaut la parole prononcée par une autorité? Vous l'avez compris Dr, nous sommes bien confrontés à une autre particularité ridicule à la Nigérienne qu'il faudrait lui trouver une solution idoine, non adéquate.
Cher Dr Farmo, nous en serons toujours ravis de lire vos commentaires. Merci