08-08-2008
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Présentation du livre « Un Tabou Brisé, par l’Auteur Moustapha Kadi Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Le livre « Un Tabou Brisé » est paru aux éditions L’Harmattan en France. Il parle de l’esclavage au Niger. Cet ouvrage de 280 pages est préfacé par le Professeur Djibo Hamani de

 

Imagel’Université Abdou Moumouni de Niamey, et présenté par l’honorable Député National Sanoussi Tambari Jackou. Lorsque j’ai pris l’initiative de me consacrer à sa rédaction, je savais pertinemment que je courrai le risque de ne pas être compris par certains milieux Nigériens, car je suis conscient que la remise en question qu’impose ce livre et l’incitation au changement d’attitude auquel il invite ne pouvait qu’être de nature à choquer. C’est dans ce contexte où la société Nigérienne considère le phénomène d’esclavage comme un tabou en cherchant à nier l’évidence que j’ai donc décidé de briser le silence en consacrant une œuvre littéraire à ce sujet très sensible.

Pourquoi ?
Tout simplement parce qu’il va à l’encontre des intérêts de ceux qui veulent continuer à vivre comme dans l’antiquité, c’est à dire en exploitant le travail servile de leur semblable. Mais le caractère complexe d’un tel sujet et la nécessité d’écrire ce que j’avais vécu pendant mon enfance, ont fait que je n’ai pas hésité un seul instant. Fils de Chef Traditionnel, j’ai été élevé sur le dos d’une esclave. J’ai donc partagé mon enfance dans notre cours avec des enfants esclaves.

Mais, quand ai-je vraiment décidé de lutter pour éradiquer l’esclavage ? Ce fut le jour où, collégien à Konni, j’ai rencontré Tchaoula, une esclave de ma famille en fuite, qui était dans une maison de prostitution. Comment pourrais-je oublier le moment d’intense émotion et le drame intérieur qui nous animaient, elle et moi, alors que nous avons grandi dans la même maison, même si nos statuts étaient différents. Pour l’enfant que j’étais, la différence de statut ne comptait que très peu et, effectivement, on ne s’attache qu’aux gens qu’on voit tous les jours. C’est pour cette raison qu’il m’a paru difficile de m’abstenir de livrer mon témoignage sur un sujet d’une telle importance pour notre société. C’est un challenge que j’ai voulu relever, même si pour beaucoup, il s’agissait d’une utopie. Comme le disait un homme que j’admire beaucoup et qui vient de disparaître, Monsieur Théodore Monod, « une utopie, c’est tout de même quelque chose que nous n’avons pas encore essayé ». J’ai jugé nécessaire d’essayer.

Ainsi, l’idée de mon livre a commencé à germer dans ma tête le 25 décembre 2003 à Tahoua, suite à la libération officielle de dix esclaves de ma famille. Cette cérémonie s’est déroulée en présence des Autorités de la région, de l’ensemble des Chefs Traditionnels de l’Ader et de l’Azawak, mais aussi des membres du Bureau National de l’Association des Chefs Traditionnels du Niger, dont l’Honorable Sultan d’Agadez, Elhadji Ibrahim Oumarou, le Secrétaire Général Elhadji Garba Sidikou et son Adjoint Elhadji Allassane Albadé, qui ont tous pris l’engagement solennel de lutter contre ce phénomène anachronique et dégradant qu’est l’esclavage. Je leur réitère mes félicitations et mes encouragements. Cette première libération officielle d’esclaves au Niger a été rendue possible grâce au soutien sans faille de ma regrettée mère, rappelée à Dieu une semaine après l’évènement. Nous avons du surmonter beaucoup d’obstacles pour parvenir à organiser cette libération. Toutes les étapes du déroulement de cette cérémonie historique sont expliquées dans mon livre.

Ceux qui l’ont lu savent les difficultés que j’ai rencontrées pour convaincre l’ensemble de mes parents de libérer leurs esclaves et de s’intéresser à cette question, eu égard au poids des traditions et de leur ancrage dans notre société. L’objectif du livre «Un Tabou Brisé » est d’œuvrer à une prise de conscience de la spécificité de nos régions et des réalités locales enracinées dans l'esprit même des communautés nigériennes, réalités qui constituent autant d’obstacles sociologiques et socioculturels de tous ordres qui viennent surtout contrarier de façon notoire les ambitions républicaines de notre pays. Il s’agit là de survivances des pratiques esclavagistes qui continuent d’avoir cours illégalement et inconsciemment.

En effet, la condition servile actuelle est le résultat de deux faits distincts : la stratification sociale traditionnelle que connaissent certaines cultures nigériennes, avec la distinction entre nobles, griots, forgerons, tisserands et esclaves. Mais, il y a aussi le mépris, les humiliations, la discrimination et l'exclusion dans les mariages qui visent clairement les anciens esclaves ou descendants de captifs. Aujourd’hui, malgré les progrès accomplis au plan législatif et réglementaire, nonobstant certaines dénégations ridicules, le problème de l’esclavage existe sous plusieurs formes traditionnelles et modernes. Cette calamité continue malheureusement à hanter une grande partie de la population qui en souffre sous de nombreux déguisements. On peut être esclave même dans sa propre ethnie. L’esclavage persiste et se répand avec ses multiples formes dans toutes les communautés nigériennes.

J’ai écrit « Un Tabou Brisé » afin d’apporter ma modeste contribution à l’éradication du phénomène. Mon livre s’inscrit dans la logique de mon combat quotidien pour la défense et la protection des droits humains. Si j’avais pris le parti de ne pas livrer et partager les précieuses informations que je détenais, j’aurais eu le sentiment d’être égoïste. Cet ouvrage composé de seize chapitres, expose de manière quasi exhaustive, l’observation des actes posés par les maîtres et leurs esclaves, les enseignements recueillis et les témoignages poignants de la réalité vécue par les victimes traitées comme des bêtes ou héritées comme des biens meubles et immeubles. D’un aperçu historique à l’insertion socio-économique des esclaves libérés en passant par l’impérative nécessité d’une législation nationale adéquate, la question de l’esclavage, ses origines, ses conséquences ainsi que l’analyse des pratiques sont exposés sans retenue. Sans omettre de proposer des amorces de solutions. Le livre « Un Tabou Brisé » a aussi comme ambition de briser le silence autour du phénomène et de présenter la synthèse d’une longue réflexion inédite, tant dans sa forme que dans son fond. Ce travail d’analyse est étayé par de nombreux témoignages des Chefs Traditionnels, des « maîtres » et des victimes, et inclut également des illustrations sur les pratiques esclavagistes au Soudan et en Mauritanie.

Au Niger, huit mille huit cent cinquante cinq (8.855) personnes vivant dans la condition d’esclave ont été recensées à travers un sondage dans le cadre de la réalisation de cet ouvrage et ce, malgré un Code pénal qui condamne et punit cette pratique. Aucun salaire ne leur est versé. Dans les hameaux, loin de l’administration, ils n’osent pas s’approcher des maîtres. Leurs enfants n’ont pas d’acte de naissance. Ils affrontent l'incrédulité, parfois même l'hostilité très agressive et dogmatique de certains. Ils n’ont pas droit à une opinion. Beaucoup d'esclaves ne connaissent ni leurs origines, ni leurs grands parents, encore moins leurs cultures. Ils sont constamment habités par la peur.

Dans ce livre, j’ai cherché à répondre à de nombreuses questions. Comment les esclaves perçoivent eux-mêmes l’esclavage? Quels sont les problèmes auxquels ils sont confrontés? Sont-ils prêts à recouvrer leur liberté et que font-ils pour y parvenir? Comment les autres couches sociales perçoivent-elles l’esclavage? Que représente le statut social de l’esclave dans l’imaginaire collectif ? Pourquoi des personnes bien habillées se présentent-elles à des cérémonies de mariage et de baptême pour réclamer des dons destinés aux esclaves, ce que l’on appelle couramment « la part des esclaves »? Une seule phrase résume la réponse à toutes ces interrogations : l’esclave en est réduit à consacrer sa vie au confort des maîtres, guettant le moindre geste pour les servir. Aussi, me suis-je assigné pour mission d’apporter des réponses accompagnées de témoignages et de photographies sur cette tare de la société Africaine, vécue par des hommes, des femmes et des enfants qui sont victimes d’une conspiration du silence et d’une hypocrisie collective généralisée que vient aggraver la quasi totale inaction de l’Etat et le peu d’intérêts manifestés par les pays amis cités aujourd’hui champions des droits de l’Homme.

Le sujet est donc d’une importance primordiale et d’une actualité brûlante dans notre pays. En témoigne l’échec de la tentative de libération de 7000 esclaves à Inatès dans la région de Tillabéry en 2004, qui a fait le tour du monde. Notons également, la mise en garde du Président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales menaçant quiconque envisagerait une libération d’esclaves publiquement, parce qu’une loi interdit les pratiques esclavagistes.

Et pourtant, un problème comme celui-ci doit désormais faire l’objet de préoccupations nationales de tous les instants de la part des autorités tout comme des citoyens, en raison des enjeux que présuppose sa résolution pour l’équilibre, la paix et la justice sociale au sein de nos sociétés. Certainement, pour ceux qui le savent, la situation de l’esclavage qui prévaut autour de nous, ne doit pas seulement susciter des débats stériles, mais surtout susciter indignation, réprobation et révolte contre cette pratique abolie depuis plus d’un siècle ailleurs.  Le présent ouvrage se veut une dénonciation sans réserves des pratiques esclavagistes et un cri du cœur pour la mise en place de mécanismes nécessaires à une éradication effective de l’esclavage au Niger et dans bien d’autres pays qui cachent sans raison valable son existence, sa réalité et sa perpétuation.

Mais, il faut retenir qu’au Niger, actuellement, il n’y a pas de marquage au fer rouge comme au temps de la traite des Noirs. L’esclavage actuel n’a rien de commun non plus avec celui pratiqué dans la Rome antique. Si vous cherchez des hommes enchaînés, vous n’en trouverez pas. Une précision également : les femmes qui portent des chevilliers comme bijoux pour leur parure au pieds ne sont pas des esclaves. Les esclaves hommes, femmes ou enfants s’échinent dans les champs, gardent les animaux pour le compte du maître et font le ménage dans les foyers. Ce sont les premiers réveillés et les derniers couchés. Leur naissance les a désignés comme des serviteurs. A leur mort, ils n‘auront rien à léguer à leurs héritiers, sauf le statut d’esclave. Leur maison, leurs bêtes, leurs enfants… tout reviendra au maître. Il est fréquent de voir des femmes vendues par leurs maîtres pour être utilisées comme 5ème épouses. Les maîtres ont ainsi toute latitude d’avoir des rapports sexuels avec leurs esclaves. Vous trouverez donc des enfants légitimes nés nobles mais issus d’un mariage sans cérémonie religieuse, qui observent que leur mère conserve le statut d’esclave et bénéficie du traitement réservé aux esclaves.

C’est pourquoi, dans certaines familles, des violences surgissent fréquemment, soit entre des coépouses qui sont des femmes d’une noblesse incontestée et celles dites «  les 5ème épouses » partageant le même mari avec un statut différent ; soit entre deux catégories d’enfants du maître, issus de deux types d’union distincte. Il est donc aussi normal que les enfants de mères esclaves aient du mal à supporter que leurs mères soient maltraitées par leurs « coépouses». Toutefois, sans le manifester ouvertement, les enfants des 5ème femmes nourrissent une certaine haine à l’égard de leur père du fait d’être nés d’une union qui fait d’eux des parias potentiels au sein même de leurs propres familles. Aussi, les mauvais traitements que leur propre père peut infliger à leur mère, ajoutés à l’injustice qui résulte déjà des conditions de leur naissance, leur valent d’être victimes de préjugés pour tout acte indélicat commis au sein de la famille. Contrairement à ce qui prévaut dans l’imagerie collective, les maîtres des esclaves ne sont pas toujours blancs de couleur. On peut être noir de peau, mais « blanc » par lignage ou par appartenance à la bonne catégorie sociale. Toutefois, l’esclavage au Niger n’est pas vécu de la même façon, selon qu’il s’agisse des communautés nomades ou sédentaires, et cela, du fait des modes de production économique qui sont différents.

Il est donc incompréhensible qu’un pays comme le nôtre, reconnu pour son avancée démocratique, soit confronté à un problème aussi préoccupant. Ainsi, quoi qu’on dise cette pratique d’organisation sociale fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme perdure, pratique que l’on pensait à jamais révolue depuis la proclamation de la République, le 18 décembre 1958. En conséquence, on ne peut que constater et déplorer que notre pays est loin de s’inscrire dans le strict respect des principes et droits fondamentaux pour libérer du joug de la servitude des centaines, voire des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, qui au quotidien souffrent d’inégalité, de peine physique, d’injustice et d’arbitraire seulement justifiés par leur condition servile.

Aujourd’hui, notre pays affiche une indifférence incompréhensible vis-à-vis de ce fléau avilissant et dégradant. Mais, nombreux sont les observateurs qui s’interrogent pourquoi ces esclaves, même libérés, reviennent-ils auprès du maître qu’ils ont quitté pour continuer à le servir ? En effet, c’est pour une raison purement économique. C’est pourquoi, mêmes les anciens esclaves ont besoin d’être soutenu, un temps soit peu. Si j’ai tenu à exposer ce problème le plus honnêtement possible et sous toutes ses facettes, c’est pour mieux cerner sa problématique, analyser ses implications et proposer une ou des solutions appropriées, afin de contribuer à enrayer tous les maux qui minent et freinent notre pays dans son processus de construction d’une République démocratique et sociale et d’un Etat de droit où tous les citoyens sont libres et égaux.

Fort heureusement, il existe des raisons d’espérer, car après de nombreuses tergiversations, le Niger a reconnu officiellement l’existence du phénomène. Ainsi, en mai 2004, il est devenu le seul pays d’Afrique de l’Ouest francophone à s’être doté d’une loi criminalisant spécifiquement l’esclavage et prévoyant des amendes dissuasives, bien que les hautes Autorités Nigériennes semblent tendre l’oreille d’un côté et fermer les yeux de l’autre. Ainsi le Niger ne se contente pas d'abolir à nouveau l'esclavage, mais énumère des mesures répressives concrètes. Malheureusement, à ce jour, à l’exception de l’étude du BIT, de celle de l’association Timidria qui a gonflé les chiffres et du livre « Un Tabou Brisé », aucune donnée officielle n’émane de l’Etat pour marquer sa volonté réelle de connaître l’ampleur du phénomène afin de le combattre de manière effective. Aux dernières nouvelles, nous apprenons qu’une étude est commanditée par l’Etat Nigérien.

Mais vraisemblablement, l’intention réelle de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales est de démontrer, preuves à l’appui, que l’esclavage n’existe pas au Niger. Ce qui serait à nos yeux une négation pure et simple de la vérité. Le livre « Un Tabou Brisé » a démontré que les survivances de l’esclavage au Niger sont une réalité indéniable. Et rien ne peut occulter cette vérité. C’est pourquoi, il importe de regarder la réalité en face. Aucun pays de la sous région n’étant épargné, afin de mieux combattre les survivances de ce fléau, car peut-on se guérir d’une maladie si l’on nie son existence ?
La présence du Ministre Abdrahamane Seydou assurant l’Intérim du Ministre de la Culture, des Arts et des Loisirs, Chargé de l’Entreprenariat Artistique, de trois membres du Gouvernement, du Gouverneur de la région de Niamey, de cinq Conseillers du Président de la République, des Ambassadeurs des pays amis comme les USA, la France, la Mauritanie, des Hauts Responsables des Institutions de la République dont le Docteur Hamid Algabid et de plusieurs invités ayant répondu massivement à la cérémonie de présentation et de signature au Centre Culturel Franco-nigérien Jean Rouch qui a affiché une salle archicomble, ravive notre espoir et nous donne l’assurance que ce problème sera désormais touché de doigt.
C’est pour nous le signe précurseur d’un lendemain meilleur, car lutter contre l’esclavage, c’est développé son pays. Lutter contre l’esclavage, c’est aimé le Niger.

Enfin, fort de ces constats et en conclusion, l’objectif du livre «Un Tabou Brisé» est de changer le regard des Nigériens qui ne savent pas, afin de combattre efficacement les pratiques esclavagistes sous toutes leurs formes, en interpellant également certains adeptes irréductibles afin qu’ils cessent d’alimenter un débat inopportun et qu’ils acceptent d’affronter courageusement la vérité en s’ouvrant aux principes et valeurs démocratiques. Toutefois, ce n’est pas dans la haine et la rancœur qu’on peut lutter contre ce phénomène. L’engagement de tous est donc nécessaire. Telle est ma profonde conviction et la seule voie de salut qui s’offre à nous et à tous les pays où sévit encore cette pratique ignoble et inacceptable.
Voilà, chers lecteurs très succinctement ce que j’ai jugé utile de vous exposer en guise de présentation du livre « Un Tabou Brisé », tout en souhaitant que vous aurez l’occasion de parcourir très rapidement cet ouvrage. J’espère vivement qu’après avoir lu « Un Tabou brisé », vous en serez ses Ambassadeurs auprès de tous ceux qui n’ont pas pu le lire. J’accueillerai, bien sûr, avec plaisir vos avis ainsi que vos critiques et suggestions, car je suis ouvert à toutes les bonnes volontés.

Couverture du Livre Un Tabou Brisé Image 

31 Mars
Publié le 31 Mars 2008

 

 

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