lundi, 30 mars 2015 07:52

Election présidentielle: le Nigeria retient son souffle

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Buhari nigeria voteRaté. Abubakar Shekau, le gourou de la secte djihadiste Boko Haram, avait juré le mois dernier via Twitter d'entraver, sinon de couler par le fond, les élections générales de samedi au Nigeria; à commencer bien sûr par la présidentielle. "Ces scrutins -procédé impie à ses yeux- n'auront pas lieu, avait-il éructé, même si nous nous faisons tuer. Allah ne vous le permettra jamais." Dans sa grande sagesse, Il a permis. Certes, les soudards de "BH" ont lancé des raids meurtriers dans les Etats de Gombe, Bauchi et Borno où, à en croire un député du cru, 23 villageois de Buratai furent décapités. 

De quoi terroriser des cohortes de citoyens isolés, condamnés à l'abstention à l'instar de dizaines de milliers de déplacés et de réfugiés exilés au Niger, au Cameroun ou au Tchad. Mais pas de quoi saborder le duel entre le sortant Goodluck Jonathan, chrétien du sud et champion du Parti démocratique populaire (PDP), et son challenger Muhammadu Buhari, musulman nordiste adoubé par un Congrès progressiste (APC) né de l'alliance de quatre formations d'opposition. On nous annonce d'ailleurs "un taux de participation record".  

La biométrie, meilleur antidote à la fraude
Rituel démocratique sans accroc? N'exagérons rien. Près de 350 bureaux de vote ont remis le couvert dimanche, pour cause de défaillances des lecteurs de cartes électorales biométriques ou d'empreintes digitales. Nul n'est à l'abri. En son village natal d'Otuoke, dans l'Etat sudiste de Bayelsa, Mr Goodluck, dégoulinant de sueur, et son épouse se sont échinés trente minutes durant à faire valider leur sésame électronique. Peine perdue. Dès lors, restait à vanter auprès des compatriotes les vertus de la persévérance. Et à prêcher l'exemple. Ainsi fut fait : le chef de l'Etat et la First Lady, opportunément prénommée Patience, s'acquitteront de leur devoir civique quelques heures plus tard.  

Fâcheux sans doute, mais nullement tragique; 350 bureaux, c'est à peine 0,25% des 150 000 que compte la fédération nigériane. Il y a plus essentiel: si imparfait soit-elle, la biométrie apparaît, avec la minutie des vigies de la société civile à l'heure du dépouillement, comme le meilleur antidote à la fraude. Cette triche à grande échelle qui aura empoisonné les quatre scrutins pluralistes -tous remportés par le PDP au demeurant- convoqués depuis 1999; en clair, depuis la fin de l'ère des juntes militaires. Un antidote, pas une panacée: dimanche, des milliers de manifestants ont arpenté les artères de Port-Harcourt pour exiger l'annulation des opérations dans l'Etat pétrolier de Rivers.  

Le spectre des carnages d'après-vote
Aux dires du patron de la Commission électorale indépendante, ou Inec, les résultats du premier tour pourraient être livrés dès ce lundi. Et c'est alors que ça risque de se gâter. Boko Haram ou pas, le pays le plus peuplé d'Afrique -175 millions d'âmes environ- a rarement échappé aux démons des émeutes post-électorales. Lors de l'édition 2011, on dénombra ainsi un millier de morts. Pas sûr que le pacte de non-violence signé l'avant-veille du jour J par les deux favoris en présence de l'archevêque d'Abuja et du sultan de Sokoto, dignitaire musulman révéré, suffira à retenir machettes, fusils et torches.  

A Kaduna, lieu de résidence de Buhari et théâtre, voilà quatre ans, d'un épouvantable hallali fatal notamment à plusieurs centaines de chrétiens, flottent des rumeurs de distributions d'armes. C'est ainsi: jusqu'alors, les carnages d'après-vote ont souvent pris une tournure confessionnelle. D'autant que les apprentis-sorciers des deux bords soufflent volontiers sur les braises identitaires.

Incapable d'étouffer le jeu des urnes, ébranlé par l'offensive qu'orchestrent le Tchad, le Niger et le Cameroun comme par le tardif réveil de l'armée nigériane, Boko Haram ne manquerait pas alors de célébrer la plus navrante et la plus paradoxale des victoires par procuration.

30 mars 2015
Source : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/election-presidentielle-le-nigeria-retient-son-souffle_1666259.html

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