LIVRE - Ibrahim Assane Mayaki : « Comment l'Afrique en est arrivée là »

M. Ibrahim Assane Mayaki, Secrétaire exécutif du NEPAD, Agence de Développement de l'Union africaine.M. Ibrahim Assane Mayaki, Secrétaire exécutif du NEPAD, Agence de Développement de l'Union africaine.Préfacé par l'ex-président nigérian Olusegun Obasanjo, l'ouvrage d'Ibrahim Assane Mayaki se veut résolument un « manifeste adressé à la génération qui accédera aux postes de responsabilité en Afrique dans les deux prochaines décennies ». Il se veut « un retour d'expérience, un diagnostic et un plaidoyer ». Pour l'auteur, il s'agit à travers « un examen franc, original et lucide » de ce qui s'est passé pour que l'Afrique en soit où elle en est aujourd'hui.

EXTRAITS : Afrique et mondialisation
L'Afrique a plutôt bien négocié le début de son intégration dans les circuits mondiaux, profitant des vents ascendants de la mondialisation dans les années 2000. La croissance a atteint des niveaux sans précédent. Pourtant, malgré cette décennie qui a vu naître un concept à la mode (l'afro-optimisme), on ne peut éluder le fait que l'Afrique abrite toujours près de 400 millions de personnes vivant dans une extrême pauvreté. Et que sa part dans le PIB mondial ne dépasse pas les 3 %. En outre, comme le reste de la planète, notre continent est entré dans une zone de turbulences. Elles se sont manifestées avec un temps de retard par rapport à la crise financière de 2008, mais la mondialisation a fini par rattraper l'Afrique avec son train de perturbations, de questionnements et de soubresauts.

Un ralentissement propice aux réformes

Le ralentissement des moteurs de la croissance africaine, qu'ils soient endogènes – stabilisation de l'inflation et des monnaies locales, hausse des investissements dans les infrastructures, sécurisation accrue malgré le risque terroriste – ou exogènes – demande chinoise, coût de la dette, super-cycle des matières premières –, laisse présager encore d'autres turbulences.

Les premiers effets sont déjà visibles dans nombre de pays du continent, notamment les plus riches en matières premières. Cet ajustement est le signal qu'une période propice aux réformes est en train de s'ouvrir. Les prouesses économiques présentées en taux de croissance du PIB ne peuvent plus masquer les immenses progrès qui restent à accomplir.

Dix années décisives

Les défis à relever durant les dix prochaines années sont bien différents de ceux des vingt dernières. Pour y parvenir, il faudra donc à l'Afrique un leadership bien différent de celui de cette époque.

Gardons à l'esprit que, dans dix ans, une nouvelle génération gouvernera l'Afrique. Nos dirigeants actuels, dont une large majorité ne sera plus aux commandes en 2027, devraient avoir pour objectif essentiel de préparer l'avenir. Or, force est de constater que la plupart des États africains ne sont pas en phase avec la rapidité à laquelle les sociétés changent : de nombreuses transitions politiques chaotiques s'annoncent, qui peuvent mettre en péril des années de progrès.

Les dix prochaines années doivent être mises à profit pour constituer le socle d'une juste intégration de l'Afrique dans les flux mondiaux. Dix ans, c'est le temps dont l'Afrique dispose pour faire son examen de conscience et se réformer. Car la mondialisation n'est pas un choix, c'est une force qu'il faut canaliser. Or les dix prochaines années seront aussi décisives pour le futur de la mondialisation. Elles décideront, entre autres, de la prochaine génération de puissances mondiales. La mondialisation n'est pas un jeu à somme nulle, mais elle produira des gagnants et des perdants.

User de nos ressources

Les leaders et les jeunes Africains doivent d'abord comprendre qu'ils ont en eux-mêmes les ressources nécessaires pour assurer leur futur : 80 % des pays africains pourraient se passer de l'aide publique au développement. On l'oublie, mais cette aide publique n'est plus une composante essentielle du financement de l'économie africaine. Elle représente un petit tiers des flux de financement extérieurs et environ un dixième des capacités de financement internes des États.

Les fortes turbulences économiques engendrées par la crise financière de 2008 continuent de déplacer le centre de gravité de l'économie mondiale. Les forces en présence sont en train de se recomposer. Les puissances occidentales et certaines puissances asiatiques, fortes malgré tout de leur immense capital intellectuel, préparent l'avenir. La Chine effectue un recalibrage de son économie en dynamisant son marché intérieur tout en jetant les bases d'une politique extérieure à travers les nouvelles routes de la soie. L'Afrique ne peut donc plus s'exonérer de la question de son enrichissement économique (forces démographiques, emploi, jeunesse, etc.).

La clé institutionnelle

L'Afrique recèle de plusieurs exemples de succès économiques. Quant aux solutions techniques aux défis de notre continent, elles sont connues. Si elles ne prennent pas, ce n'est ni par manque d'argent ni par manque de bonne volonté. C'est parce qu'il n'y a pas suffisamment de pays dont les institutions sont à la hauteur de ces défis. C'est aussi parce qu'on constate un manque d'appropriation. Je voudrais partager ici une leçon transmise par l'ancien Premier ministre éthiopien Meles Zenawi lors de notre première rencontre, en 2009 : « Formulez votre diagnostic dans vos propres termes. » C'est l'absence de diagnostic propre qui a trop souvent été la cause essentielle de l'échec des politiques de développement tentées un peu partout en Afrique, par manque d'appropriation.

La tâche de gouverner est complexe et demande que les meilleurs s'y consacrent. Trop de pays n'ont pas les ressources humaines nécessaires. Leurs meilleurs cerveaux sont allés chercher ailleurs ce qu'ils ne pensaient pas pouvoir trouver en Afrique. Trop de pays se reposent sur des consultants extérieurs pour définir leurs plans de déve- loppement à moyen terme.

Le travail pour l'Afrique, et elle n'aura pas trop de dix ans pour le mener à bien, consiste à se doter des solides institutions qui seront la clé aussi bien de ses capacités endogènes que de sa résistance aux chocs exogènes.

Cela fait une quarantaine d'années que mon parcours m'a permis d'analyser les nombreuses facettes, à la fois de l'économie du développement et de l'exercice du pouvoir, d'abord en tant que responsable de grandes entreprises nigériennes, puis en tant qu'homme politique au Niger, en tant que professeur, enfin en tant que secrétaire exécutif du NEPAD. Les neuf dernières années passées à la tête du NEPAD m'ont ouvert à une réalité panafricaine dont je ne soupçonnais pas la puissance.

Mon intention n'est autre que de rendre fidèlement compte de ce que j'ai vu, d'entreprendre de lever les blocages et les résistances et de proposer une feuille de route orientée sur quelques grandes thématiques, à l'usage de toute personne mobilisée pour l'avenir de notre continent.

 

Lire aussi la vidéo l'invité du jour avec Ibrahim MAYAKI Auteur du livre 'L'Afrique à l'heure des choix': Source Africa 24 L'invité du jour avec Ibrahim MAYAKI Auteur du livre 'L'Afrique à l'heure des choix')
 

 L'invité du jour avec Ibrahim MAYAKI Auteur du livre 'L'Afrique à l'heure des choix'

Ibrahim Assane Mayaki Comment l Afrique en est arrivee la Livre

16 juin 2018
Source : http://afrique.lepoint.fr/

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