dimanche, 24 mars 2013 09:10

Fait divers : Niamey, jactance d’une journée mal commencée

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Mon réveil ce lundi, après un week-end épuisant, n’est pas prometteur d’une journée agréable. Des moustiques enfantés par les ordures m’ont fait la guerre toute la nuit durant, et des mouches de la même origine m’ont aidé à me réveiller. Comme à l’accoutumée, j’ai pris mon bain dans cette douche infecte où chaque goutte d’eau qui suinte de votre corps, en tombant sur le sol, éclabousse vos pieds et y fait déposer bien plus de saleté qu’il n’en emporte.

Après ce bain, j’ai ciré mes chaussures et me suis vêtu, prêt pour l’odyssée quotidienne à travers l’exceptionnel remueménage de la ville de Niamey : au fait, je vais au boulot.

 

Le chemin que je prends n’est en rien particulier à tous les autres chemins possibles, mais en l’empruntant, j’arrive à déceler les aspects d’une ville qui mérite d’être refaite, d’être nettoyée. D’abord, et tout au long de mon chemin, il s’agit d’une route parfois en sable, autrement dit une route naturelle ; parfois une route en latérite parsemée de trous ; parfois la route est faite de pavés, avec ici et là deux ou trois carreaux de pavé manquants, laissant des trous qui finissent toujours par devenir de véritables fossés. Mais après tout, cette route délabrée m’importe peu car je suis à pied, attendant d’avoir un taxi. Cependant même la marche à pied sur cette route s’avère éprouvante. En effet, le sable recouvre mes chaussures cirées d’une poussière épaisse et tenace ; des conducteurs insouciants font exprès tomber leurs véhicules ou motos et même parfois des charrettes dans ces fossés remplis de boue, m’aspergeant à l’occasion les pieds et les vêtements. La marche s’avère particulièrement chaotique car il y a des trous à enjamber, des tas d’immondices à esquiver, ou parfois je patine dans un océan de sable, ou je trébuche contre une roche émergeant de la latérite ou contre un pavé délogé. Voilà à peu près le premier tiers de mon chemin que je viens de parcourir et je n’ai toujours pas eu de taxi. Une bonne douzaine de taxis ne vont pas où je vais, une demie douzaine n’ont même pas daigné s’arrêter. Enfin je décroche un taximan qui ne va pas exactement où je vais, je ferai quand même avec lui un autre tiers de mon chemin. Oh mais ce n’est vraiment pas si agréable le taxi sur de pareille route ; et qui est le plus à plaindre, moi le client qui en a pour ses deux cent francs des secousses qui réveillent des fourmis dans le corps, des bruits dans les oreilles, de la poussière en pleine face car le taxi n’a pas de vitres ou le taximan n’osait tout simplement pas les lever à cause de la chaleur matinale humide et chaude ; ou encore le taximan qui convertit chaque rebond de son taxi en un prix de réparation des amortisseurs ou de soudure de la carrosserie en lambeaux ; ou tout simplement la voiture ellemême, faite pour des routes goudronnées mais se trouvant là dans le chaos des routes de Niamey. Après la pluie de poussière dans le taxi, j’ai encore à braver le mauvais temps du dernier tiers de mon chemin sur une route non moins désolante que celles que j’ai déjà franchies. Rien ne manque au menu du dernier tronçon par rapport au premier. Mais j’ai droit cette fois-ci à des sachets plastiques de tous genres et qui, comme des étoiles multicolores, scintillent un peu partout : des sachets noirs, les plus nombreux ayant servi au transport de divers produits ; des sachets blancs faisant le contraste avec les noirs ; des sachets d’eau, de lait, de biscuits et bien d’autres ; des paquets de cigarettes et bien d’autres cartons, bref il ne manque rien au tableau.

Après ce périple époustouflant, j’arrive à destination. Mais il ne s’agit pourtant pas là d’une destination de tout repos : j’arrive au boulot. La sueur mélangée à la poussière sur mon front, de la poussière et de la boue sur le bas de mon pantalon et partout sur mes chaussures, un corps démoli et un esprit démoralisé, sont le résultat de cette traversée de la ville. Et comme je suis un peu en avance, non je suis en retard car je suis arrivé à 8H 30 minutes, mais le premier à venir, je profite de l’attente pour méditer en ces termes : le transport ici dans ma ville n’est guère satisfaisant. Depuis toujours et encore des taxis à destination fixe alors que des taxis à compteur sont à la mode un peu partout dans le monde. Une infrastructure délabrée au service de ces taxis ; ou plutôt destinée à les achever dans les nombreux trous et cassis ingénieusement mal faits dont elle est parsemée ; un véritable gouffre économique où sont jetées les quelques ressources des acheteurs de voitures au profit de l’enrichissement des fabricants déjà riches ; des revendeurs plutôt car ici, seuls quelques nantis vont dans ce qu’on appelle « maison » pour s’en procurer. Le reste se sert des carcasses qui arrivent de l’Europe, rachetées ou mêmes volées ; un autre circuit infernal que tente de traquer Interpol branche de mon pays. Peu ou point de bus (pour quand le tramway de Niamey ?!) pour clore la parenthèse du transport. Des chenilles alambiquées qui somnolent sur les routes, bloquant parfois la circulation pour plusieurs minutes. Sur la saleté de Niamey on ne peut que s’interroger sur les causes de l’inaction des dirigeants. Alors ! Des poubelles et des égouts, et des amendes car il est grand temps d’initier les niaméens aux règles élémentaires de l’hygiène.

Enfin mes collègues de travail commencent à venir et le fil de mon raisonnement est rompu par Mariam, une qui veut à tout prix s’accrocher à moi. « Au revoir et à demain. », me dit-elle. Je relève la tête et croise son sourire narquois. Je lui fais quand même comprendre que la journée vient juste de commencer. « Ah, ditelle, excuse-moi ; mais dans l’état où tu es, on a l’impression qui tu viens de remplir ta journée de travail ». De l’insolence pour venir augmenter encore et encore à mon martyre. Niamey, rien n’est du tout repos.

Dan Mama 

24 mars 2013
publié le 20 mars 2013
Source : Le Monde d'Aujourdhui

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Dernière modification le dimanche, 24 mars 2013 20:38