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Les points sur les i

Les points sur les iL’interpellation de Bana Ibrahim et de Gamatié Mahamadou porte sans aucun doute les stigmates d’une société nigérienne pourrie où avoir le droit de son côté ne suffit plus pour vous couvrir ; une société nigérienne où l’attachement à la vérité et à la justice n’est plus une vertu mais une bêtise, voire un délit puisque des juges peuvent se sentir égratignés et invoquer le fameux outrage à magistrat pour vous envoyer méditer en prison. Une belle carapace pour tous ceux qui, et c’est le Saman qui le dénonce en premier, tendent à « transformer les magistrats du parquet à tous les niveaux de la pyramide judiciaire en de simples agents d’exécution ». Au grand bonheur aussi de ceux dont le même Saman a dénoncé « l’élan de pollution du corps de la magistrature et la banalisation de la carrière des magistrats par l’intrusion au sein du CSM [ndlr : Conseil supérieur de la magistrature] de forces étrangères centrifuges ».  La situation de la justice nigérienne est grave, très grave au point où l’on n’a pas besoin d’en rajouter. Bana Ibrahim et Gamatié Mahamadou ont-ils commis un délit ?

Non, et tout le monde le sait, à commencer d’abord par le Saman qui n’a jamais porté plainte contre les intéressés. L’interpellation des deux combattants pour la liberté et une justice équitable pour tous a, donc, des raisons liées au bon vouloir des « forces centrifuges » dont parle le Saman en son sein. Pas plus que Bana Ibrahim et Gamatié Mahamadou, personne n’a besoin de faire de commentaires supplémentaires à ce que disent les pratiquants du droit eux-mêmes. Car, outre ce que les magistrats ont régulièrement dénoncé et peint en termes de laideurs de leur milieu, des auxiliaires de justice,  en l’occurrence les jeunes avocats du Niger, ont, entre autres, fustigé et dénoncé : « le comportement de toutes les personnes qui, sous prétexte d’agir sur instruction, exécutent des ordres manifestement illégaux (enlèvements et séquestrations) et violation de l’article 20 de notre constitution » ainsi que « la violation des articles 69 à 71 du code de procédure pénale relatifs à la garde à vue ».  Alors, que reproche-t-on à Bana Ibrahim et à Gamatié Mahamadou que les pratiquants du droit eux-mêmes n’aient pas dit de la justice ? Qu’ont-ils dit qui n’ait pas été corroboré et soutenu par les jeunes avocats ? Pour rappel, Gamatié Mahamadou, activiste et syndicaliste nigérien, a fait une prière. Voici exactement, dans les mots qui sont les siens, la prière qu’il a faite : « En cette nuit de LaylatulQadr, je souhaite que Dieu exauce les vœux de tous magistrats crédibles, justes et intègres du Niger et du monde entier !!! AMINE, et en même temps, qu’il maudisse tous les autres traîtres, corrompus et lâches !!! AMINE ». Une prière qui aurait été saluée et commentée ailleurs comme étant un engagement patriotique, un attachement à la justice, une justice impartiale et équitable pour tous. Mais, qui mène en prison au Niger !
Pourquoi  la même justice n’a pas interpeller et garder à vue le sieur Bazoum Mohamed, auteur d’attaques outrancières contre les juges ? « Je ne vois pas comment, a-t-il confié à Jeune Afrique, on peut considérer que Hama Amadou peut échapper à une condamnation. Cela a pris du temps car il a pu bénéficier de complicités au sein de la justice au début de l’affaire ; mais nous connaissons les personnes qui lui ont apporté leur aide contre de l’argent. Ils ont été remplacés par des gens plus intègres ». Mon œil, comme dirait l’autre ! Ce n’est pas terminé. C’est le même Bazoum Mohamed et dans la même interview publiée par Jeune Afrique, qui a déclaré que « il [ndlr : Hama Amadou]a encore quelques contacts dans l’armée, même si ce sont des ethnicistes à des postes marginaux et que nous les connaissons » ? Ces propos ne sont-ils pas constitutifs d’atteintes graves à la cohésion sociale et à la stabilité nationale ? Il n’est pas d’ailleurs le seul. Hassoumi Massoudouest également coupable d’outrages à magistrat au point où le Saman a qualifié ses propos de « calomnieux qui jurent d’avec les fonctions de ministre de la République et qui s’analysent en tous points de vue comme ceux d’un délinquant à la loi pénale qui doit répondre de ses actes répréhensibles et être poursuivi, jugé et condamné comme tel, conformément à la loi ». Pour rappel, Hassoumi Massoudou a déclaré péremptoirement, lors d’une interview accordée à RTL [ndlr : Radio et télévision Labari] et relayée sur les antennes de Télé sahel, que « la décision du juge ayant eu à connaître du dossier relatif à l’affaire dite de supposition d’enfants est suspecte ». Le Saman a saisi le procureur de la République d’une plainte contre le sieur Hassoumi pour outrage à magistrat, jet de discrédit sur une décision de justice et diffamation ». Mais, l’intéressé a un statut de super nigérien pouvant lui permettre tout délit impunément.
Pourquoi la même justice n’a jamais inquiété outre mesure le sieur Massoudou Hassoumi, par ailleurs auteur et/ou complice dans plusieurs scandales financiers ayant gravement compromis les intérêts de l’État ?
Face à ce deux poids, deux mesures, peut-on empêcher à des Nigériens de dénoncer cette iniquité et de se révolter face à cette façon de faire de commis de l’État payés avec l’argent public ? Peut-on empêcher aux gens de dire que l’interpellation et la garde à vue prolongée de Bana Ibrahim et de Gamatié Mahamadou ne peuvent s’expliquer que pour des raisons politiques ? Pourquoi doit-il y avoir des citoyens à part entière et des citoyens de seconde zone ? Sommes-nous dans l’Afrique du Sud de l’apartheid pour que la loi soit aussi sélective qu’elle l’est actuellement au Niger ? Bien entendu, tant que la justice ne balaie pas devant ses portes, elle ne sera jamais perçue que comme une justice au service du régime. Son combat est donc ailleurs, en son sein et contre un pouvoir dont les tenants représentent le véritable danger pour une justice respectable au Niger.

30 juillet 2017
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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