Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président” Le dossier spécial de la Banque mondiale sur le Niger est une sérieuse hypothèque sur la table ronde prochaine de Paris

 Issoufou Sejour Paris 001J’ai appris le limogeage, par décret, de Mahamadou Gado, jusqu’alors directeur de Cabinet du Premier ministre Brigi Rafini et j’ai compris tout de suite que vous devez être furieux de constater la teneur du dossier spécial consacré au Niger dans le bilan économique AFCW3 de la Banque mondiale. C’est vrai, ça rend furieux. Ça rend particulièrement furieux de constater que ledit rapport, qui passe au vitriol votre gouvernance, émane conjointement de la Banque mondiale et de votre propre gouvernement. Il est notamment indiqué, je cite : « Basé sur les informations du programme de renaissance du gouvernement nigérien, le Diagnostic PaysSystématique (DPS) a été développé en concertation étroite avec les autorités nationales ». Economiste de son état, ancien cadre supérieur de la Banque centrales des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), Mahamadou Gado est le premier conseil du gouvernement dans ce domaine. Aurait-il payé cash son incapacité à camoufler la situation réelle du Niger ? Si tel est le cas, il s’agit effectivement d’une faute extrêmement grave sous une gouvernance qui a régulièrement utilisé de fausses statistiques, forgées de toutes pièces comme dans le cas des salles de classe. Je ne reviendrai plus sur ce débat, ayant eu à démontrer, depuis fort longtemps, la fausseté, voire le caractère ridicule de ces 15 000 salles de classe [voir rapport-bilan de vos cinq ans au pouvoir] construites en matériaux définitifs en cinq ans.

Monsieur le’’Président’’ Une polémique est née entre partisans et opposants à votre régime, le rapport de la Banque mondiale ayant volontairement dilué la responsabilité de la situation qu’elle brosse dans une formule fourre-tout, « la classe politique », alors que la photographie qu’elle plante comme décor est bien factuelle. Une feinte inutile puisque la Banque mondiale n’a pu se débarrasser de certains indices troublants qui indiquent clairement qu’il s’agit de votre gouvernance. Je vous donne un exemple : « La situation affecte évidemment l’administration, fragmentée et inopérante, où de nombreux ministères et responsabilités se chevauchent et où les modalités de passation de marché sont inefficaces ». Or, il se trouve que dans votre gouvernement, vous avez tellement de ministères et de responsabilités qui se chevauchent. Il n’y a aucun doute, il s’agit bien de votre gouvernance et le limogeage de Mahamadou Gado est la preuve que vous vous êtes bien reconnu dans le triste tableau brossépar la Banque mondiale et votre gouvernement. Un autre exemple ? « La recherche de profit, le clientélisme et l’impunité sont endémiques, car ils servent à l’ambition politique et aux tractations entre les élites ». Là également, je peux vous citer des dizaines d’affaires dans lesquelles l’Etat a été spolié de dizaines, voire des centaines de milliards, par des individus clairement identifiés mais jamais inquiétés par la justice. Entre autres, je voudrais citer l’affaire des 200 milliards ; le contentieux avec Africard ; le Mukurigate, les 1000 milliards d’Eximbank, etc.

Monsieur le ‘’Président’’

La publication du rapport de la Banque mondiale est-elle vraiment liée à un simple hasard de calendrier ? Moi, je ne crois pas.Coïncidant avec la tenue de la table ronde de Paris que vous avez appelée « Table ronde pour la renaissance du Niger », la publication de ce rapport sonne comme une volonté de sape de cette rencontre de l’ultime espoir pour vous.Elle met, en tout cas, du sable dans votre atiéké, étant entendu que les avis d’une institution comme la Banque mondiale pèsent lourd dans la balance d’éventuels investisseurs. Mon avis personnel est que Paris est déjà un échec et le mieux, c’est de reporter l’évènement. Dans le contexte politico- économique qui a été brossé par la Banque, de concert avec votre propre gouvernement, je ne vois pas un investisseur sérieux mettre un copeck au Niger. À moins que ce soit des voyous et des escrocs du genre Daniel Mukuri, Georges Hawa et tous ceux qui ont eu à profiter, impunément, de l’aubaine d’une gouvernance dont les tenants sont plutôt préoccupés à remplir leurs besaces. Je ne vois pas d’investisseur sérieux balayer d’un revers de la main les constats et les prescriptions de la Banque mondiale pour se jeter, les yeux fermés, dans une aventure qui va tourner court, rapidement d’ailleurs, comme les rails de Bolloré, le barrage de Kandadji ou la centrale thermique de Gorou Banda, entre autres.

Je ne vois pas d’investisseur sérieux ignorant cette sévère mise en garde : « l’économie est dominée par un petit nombre de monopoles publics et privés qui utilisent leurs réseaux pour empêcher la concurrence de se développer davantage. Cet environnement commercial défavorable se caractérise par des coûts de transaction élevés, que l’on peut éviter, soit en restant actif dans le secteur informel, soit en développant ses propres activités et son propre réseau ». Les auteurs de ce rapport, étrangers et nigériens, n’ont pas été tendres, je le reconnais. Mais ils n’ont dit que la triste réalité. Encore qu’ils ont pris des gants pour le dire. Cependant, le résultat reste le même : il y a de fortes chances que la table ronde soit un fiasco. Et ce serait probablement l’objectif recherché par ceux que vous devez sans doute connaître. Mahamadou Gado, qui a été limogé et remplacé par un certain Hamadou Adamou Souley, se serait-il rendu coupable de quelque chose dans la publication de ce rapport ? La réponse importe peu pour les Nigériens qui constatent, par cet acte, que le rapport de la Banque mondiale vous a fait très mal.

Monsieur le ‘’Président’’,

La publication de ce rapport n’est pas, malheureusement, l’unique grain de sable dans votre atiéké. J’ai remarqué que l’uraniumgate a refait surface et je crois bien que ce sont là des signes qui ne trompent pas. Le monde s’effondre, comme dirait Chinua Achebe. J’ai la vague impression que tout s’écroule subitement et que pour pouvoir sauver ce qui peut l’être, il va falloir exactement revenir en arrière et adopter la feuille de route des organisations de la société civile. Vous ne pouvez pas en faire l’économie. Autrement, vous ne convaincrez personne, ni à Paris ni à Washington. La corruption, les trafics en tous genres, les détournements deniers publics n’ont jamais été un terreau fertile aux investissements. L’uraniumgate, en particulier, qui recouvre des contours internationaux, est une affaire dont l’ombre planera sur la table ronde de Paris. Je plains ceux qui iront représenter le gouvernement à Paris. Ils ressemblent fort bien à l’équipe de Gandou Zakara qui est allée signer l’accord partiel amiable avec Africard.

12 décembre 2017
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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