Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président” ‘’Lokol, baabunwassa né ba, kumabakassouabané’’

Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président” ‘’Lokol, baabunwassa né ba, kumabakassouabané’’Malgré le discours fondateur d’avril 2011, lors de votre investiture, beaucoup de compatriotes doutent que vous ayez vraiment compris ce que représente l’école pour un pays, une jeunesse, un peuple. Ecolier de la brousse de Dandadji, vos pas, attentivement suivis et soutenus par l’Etat, vous ont conduit d’abord à Madaoua, puis à Niamey et enfin en France pour des études chèrement payées avec l’argent du contribuable nigérien. Selon le témoignage de feu Joseph KiZerbo qui l’a écrit dans la préface à l’ouvrage « L’éducation en Afrique », le Pr Abdou Moumouni a pleuré, lors de son agrégation, en pensant, un instant, à tous ces compatriotes, paysans pour la plupart, dont le sacrifice financier à travers l’impôt consenti, lui a permis d’atteindre un tel niveau de formation. Pour vous également, il s’agit d’un rêve inaccessible, je veux dire inimaginable, mais rendu possible grâce à des hommes qui, à la station qui est la vôtre aujourd’hui, ont compris que l’école est le fondement de la construction nationale et qu’en dépit de ses turpitudes, la jeunesse doit être encadrée, formée et éduquée. Des hommes qui, dix fois plus puissants que vous aujourd’hui, craints et redoutés, ont pourtant investi tant d’efforts à construire l’école nigérienne, à lui donner son autonomie de gestion et de pilotage, à former à grands frais, des milliers et des milliers d’enseignants, de cadres de conception et de supervision pédagogique. L’école n’est pas un sujet de divertissement, encore moins un marché, c’est un instrument de développement. Elle reflète par conséquent la conception de la gouvernance des hommes, de leurs ambitions pour leur pays ainsi que les profils d’hommes et de femmes qu’ils voudraient avoir à gouverner.Quant à la jeunesse, elle est par essence contestatrice et rebelle. Cependant, ce n’est pas pour autant qu’elle doit être sacrifiée sur l’autel de nos volontés de domptage. Ses errements et ses frasques ne constituent nullement un alibi suffisant pour lui faire payer des fautes inhérentes à toute jeunesse. Leurs fautes et écarts de conduite ne sont-ils pas d’ailleurs le reflet de notre échec ? Nous devons aller au-delà des manifestations pour essayer de cerner les causes profondes, structurelles d’une crise qui est en fait un problème de société. Il est facile, dit-on dans la sagesse nigérienne, de distinguer le petit bout de brindille dans l’œil de l’autre alors que l’on a une poutre plantée dans le sien. Je voudrais dire que, de tout ce qu’il m’est donné d’entendre sur ce drame scolaire, je n’ai pas la moindre souvenance d’un mea culpa de la part de votre gouvernement ou des enseignants-chercheurs. Et pourtant, les misères de l’école nigérienne traduisent d’abord l’échec de votre gouvernement qui tâtonne, tel un aveugle sur un parcours de combattant militaire.

Monsieur le ‘’Président’’
J’ai lu votre biographie à travers « Les boutures de manioc » que j’ai d’ailleurs trouvée truffé d’affirmations contestables. Vos actes et vos rapports actuels avec l’école nigérienne ne reflètent pas la trajectoire et l’histoire de ce jeune garçon de Dandadji dont SoulemaneKanéécrit, dans sa préface à l’ouvrage qui vous est consacré, qu’il a si changéde patronyme au cours de son cursus scolaire qu’on ne sait plus comment s’appelle-t-il exactement. Un mérite qui revient à des hommes comme feu GarbaDjibo dont le souci était de vous frayer le chemin... vers Madaoua, Niamey et la France.J’ai régulièrement lu aussi vos discours et je constate qu’en ce qui concerne la question de l’éducation, l’on ne peut trouver meilleur rêve pour l’école nigérienne. Seulement, l’école ne se nourrit pas que de rêves. Elle a besoin, et cela de façon constante, de notre sollicitude, de notre toléranceet de notre reconnaissance. Car, la formation de la jeunesse dont il est question ne peut s’accommoder des déviances politiciennes. «Lokolbaabunwassa né» ! Or, la gouvernance actuelle de l’école nigérienne est un désastre. Le résultat de cette façon herculéenne de penser l’école, de faire l’école, est là : elle est plus que dans un piteux état. Elle est délabrée, désarticulée, autant dire démantelée. De la sordide grève des enseignants-chercheurs sous la férule du Snecs au mot d’ordre de grève illimitée de l’Union des étudiants nigériens de l’université de Niamey (Uenun), qu’a fait votre gouvernement pour éviter d’en arriver à une telle extrémité ? Vous avez gazé, bastonné et blessé grièvement, arrêté et emprisonné des étudiants. Mon verdict est clair : vous n’avez pas rendu honneur à cette école que vous aviez chantée en avril 2011. Au contraire !


Monsieur le ‘’Président’’
Où menez-vous le Niger ? Cette question est sur toutes les lèvres, dans tous les cercles de discussion et dans toutes les localités du Niger, avec en toile de fond, une indicible inquiétude qui s’accroît de façon exponentielle depuis que vous avez pris l’option de régler les très nombreux contentieux avec les citoyens par la force, la répression aveugle et les emprisonnements. Vous avez dû également entendre, par vous-même ou par ouï-dire, les innombrables messages et appels à la raison de compatriotes de tous bords politiques et de toutes régions. Vous avez, enfin, eu les échos de tous ces cris de révolte qui vous tiennent personnellement responsable de cette chienlit sociopolitique qui a cours au Niger, fruit de votre refus obstiné de faire droit à des revendications citoyennes justes et pertinentes. Pour moi, vous n’avez pas d’autre choix que de vous remettre en cause, de mettre fin à cette vague de froid que vous êtes en train de répandre sur le Niger et de vous débarrasser de tous projets noirs. Car, vous avez tant de boulets aux pieds que vous ne pouvez que tourner en rond. Aux plans économique, social et politique, votre passif est très lourd et je ne vous vois pas d’autre alternative que de faire amende honorable, demander pardon au peuple nigérien et créer les conditions d’une détente politique propice à une réconciliation, d’une part, entre Nigériens ; d’autre part, entre gouvernants et gouvernés. Autrement, vous allez droit dans le mur. Les griefs à votre endroit sont si nombreux et si graves que vous serez gagnant en plaidant coupable et demander au peuple nigérien «rémission» de vos «péchés» politiques et sociaux. Bien entendu, votre demande de pardon au peuple nigérien auquel vous avez fait si mal ne vous exonère pas de votre responsabilité éventuelle dans les crimes économiques. Les Nigériens, dans leur magnanimité et leur tolérance légendaires, vous accorderont sans doute le bénéfice du pardon en ce qui concerne les dérives autoritaires. Mais cela ne vous absout pas de rendre compte et/ou de témoigner dans de graves affaires qui ont ruiné à la fois le Trésor public et l’image, si honorable, du Niger. Vous connaissez mieux que moi les dossiers les plus explosifs dans lesquels votre responsabilité personnelle, d’une manière ou d’une autre, ne peut être écartée. Ce n’est pas pour en parler aujourd’hui, car il me semble qu’il y a plus grave. Le plus grave, c’est l’école, pratiquement démantelée sous votre magistère. Au pilotage à vue, caractérisé par des décisions à la fois incohérentes et anachroniques, s’est greffée
une volonté morbide de régler les problèmes comme s’il s’agit d’un marché. Conséquence : Du primaire au supérieur, l’école nigérienne est dans la tourmente. Votre propension à avoir toujours raison et à imposer votre vision des problèmes et des solutions a conduit l’école nigérienne dans l’abîme. C’est votre plus grand «péché».

Monsieur le ‘’Président’’
La situation alarmante dans laquelle l’école nigérienne est plongée est tout simplement dramatique. Votre gouvernement, qui semble résolu à poursuivre sa politique du bison affolé, est en train de commettre un impair inadmissible. La force et l’abus du pouvoir qui peuvent pousser un homme à refuser la voie du dialogue sont trompeuses, car pouvant, à tout moment, fondre comme beurre au soleil. Leur usage, dans la plupart des cas, est totalement contreproductif. Vous en avez déjà fait l’amère expérience, et sur le plan politique et sur le plan scolaire. La force ne règle pas tout. Pourquoi alors persistez-vous dans cette voie ? Permettez-moi de vous dire que pour beaucoup de nos compatriotes, le gouvernement est non seulement responsable de la descente aux enfers de l’école nigérienne, mais il semble y avoir joué un rôle prépondérant. Leur justification, ils la trouvent dans cette curieuse démarche de votre gouvernement qui n’a pas trouvé ridicule de signer un protocole d’accord avec le Syndicat national des enseignants chercheurs du supérieur (Snecs) à propos d’un conflit opposant ce dernier à l’Usn.De médiateur spontané que vous auriez dû être pour mettre un terme à une simple altercation verbale entre un enseignant et des étudiants, vous vous êtes complaisamment transformé en acteur ayant un parti pris. Votre faute est lourde. La faute n’est-elle pas partagée ? Pour moi, c’est incontestablement OUI, à moins que l’on me dise que l’enseignant a tous les droits sur l’étudiant, y compris en lui adressant de sales mots. Les dirigeants syndicaux des enseignants-chercheurs doivent avoir honte. N’est-ce pas les mêmes qui, deux semaines auparavant, ont dû piteusement s’appuyer sur les épaules de l’Union des scolaires nigériens (Usn) pour se faire entendre du même gouvernement à propos du compte unique du Trésor ? Une question d’ailleurs que le Snecs n’a plus jamais soulevée. Par ce protocole d’accord inutile et déplacé, le Snecs s’est sans aucun doute ridiculisé, mais il y a pire. Son action n’a finalement servi que les desseins d’un gouvernement prompt à opposer la force brutale à toute revendication. Serait-ce là le but poursuivi par le Snecs ? Les Nigériens s’interrogent. Les Nigériens s’interrogent surtout sur cette forte intransigeance dont il n’a pas su faire montre dans sa revendication liée au compte unique du Trésor.

Monsieur le ‘’Président’’
Outre le désordre provoqué au primaire, vous avez, par une absence remarquable, laissé pourrir la situation à l’université Abdou Moumouni de Niamey. Alors que vous auriez dû vous investir comme médiateur pour rapprocher étudiants et enseignants-chercheurs, vous avez préféré jouer au parti pris. Aujourd’hui, les conséquences sont là : l’école nigérienne est presque morte, les étudiants dans la rue, les enseignants désemparés et le reste du Niger pleure cette jeunesse sacrifiée sur l’autel d’un pouvoir pour lequel vous êtes manifestement prêt à tout, mais dont seul Dieu décide du sort.
Mallami Boucar

03 avril 2018
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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