Gassama, sur l’immigration : Par Dr Farmo Moumouni

Wallay! 39 enlèvements additionnés à 23 déportations donnent 62 drames : Par Dr Farmo Moumouni C’est le désespoir, la perception d’un sombre avenir, le chômage, la pauvreté, le mal vivre, la mauvaise gouvernance, le pillage des ressources par des pays tiers et par multinationales voraces, la corruption, la concentration des richesses entre les mains de quelques personnes, qui ont fait partir Mamoudou Gassama d’Afrique et de son pays natal : le Mali.

Pendant trois ans, suant, souffrant, risquant sa vie dans le désert du Sahara, dans la mer Méditerranée, il allait à la recherche d’une vie meilleure. Et, quand il arriva à destination à Paris, logé dans un foyer où il dormait à même le sol, au pied du lit de son frère qui l’avait précédé, il découvrit que la France n’était pas l’Eldorado dont il avait rêvé.

Il aurait pu s’arrêter au Burkina Faso ou au Niger pays qu’il a traversés. Mais qu’aurait-il fait dans ces pays où les jeunes sont logés à la même enseigne que de ceux du Mali qu’il avait quitté? Il aurait pu s’établir en Libye pour gagner sa vie, mais là, il était considéré comme une marchandise, comme un esclave. En Libye, il a été battu comme un nègre, humilié, emprisonné. Il est reparti, il a bravé la mort sur la mer, dans des bateaux de fortune. La mort l’a épargné.

Sans papier, vivotant dans une situation irrégulière, son sort n’aurait pas été différent de celui peu enviable des milliers de sans-papiers qui vivent dans la clandestinité dans la patrie des droits de l’Homme, si un concours de circonstances ne l’avait pas hissé aux premiers rangs. Mais il a fallu que lui-même se hisse sur quatre étages pour sauver une jeune enfant d’une mort certaine.

Gassama obtint en 30 secondes ce que trois années de labeur ne lui ont pas donné. Le voilà, timide, modeste sur les plateaux de télévision, dans les médias, vedette étonnée, impressionnée par l’intérêt soudain créé autour de sa personne, et de l’exploit qu’il avait réalisé.

Il entre dans la cour des grands, il est reçu à l’Élysée, il reçoit un coup de fil de la présidence de la République du Mali. Il est pris entre les chefs dont il est un peu la victime collatérale. Le grand chef de la France qui domine le Mali, et le chef du Mali qui a prêté allégeance au chef français. Le second chef emboîtant le pas du premier, a fait dit-on, une offre peu alléchante à Mamoudou.

Mamoudou Gassama est honoré, décoré, devient héros, il sera naturalisé, aura un travail pour gagner sa vie. Son exploit et les récompenses reçues divisent l’opinion. En France, un courant xénophobe banalise son exploit, et pense que les récompenses sont indues. En Afrique, dans son pays d’origine et ailleurs, les opinions sont diverses. D’aucuns saluent son exploit et se sentent honorés à travers Gassama. D’autres s’indignent, et considèrent (confondant identité et nationalité) comme une trahison le fait qu’il ait accepté la naturalisation. Il y a aussi ceux qui, retournant la situation et usant de dérision, considèrent que c’est plutôt la petite française qui a sauvé l’agile Gassama.

Loin du brouhaha, des opinions favorables ou hostiles, Mamoudou Gassama a signé son contrat avec les pompiers. Il aura une vie plus décente, il pourra aider sa famille au Mali. Il ne serait pas parti, n’aurait pas laissé derrière lui sa famille, si son pays, son continent offraient du travail et des conditions d’existence décentes aux jeunes.

Gassama veut vivre ses jeunes années. Il ne veut pas les perdre dans l’oisiveté. De manière fortuite, de meilleures conditions d’existence se sont offertes à lui. D’aucuns, pour des considérations qui sont les leurs, veulent que le jeune Gassama, au nom de son africanité refuse les récompenses, en particulier la nationalité française. Ils souhaitent que Gassana renonce à vivre une vie meilleure, et qu’il continue de végéter dans la misère. Mais la décision ne leur appartient pas, elle appartient à Mamoudou Gassama. Le cas Gassama est un livre ouvert dans lequel on peut lire la nature humaine.

On verra dans l’acte de Gassama, les valeurs qui ont pour nom : compassion, abnégation, ces valeurs qui poussent l’Africain à aller sans calcul vers son prochain, à voler à son secours. Mais son prochain le tient dans la clandestinité, le fait sans-papier en France et ailleurs en Europe. Son prochain le fait esclave en Libye et ailleurs dans le monde arabe. Mais cette compassion m’a paru souvent plus agissante à l’endroit des non-Africains qu’à l’endroit des Africains. Il se passe un drame en Europe, en Asie, la compassion des Africains bouillonne. Il se passe un drame en Afrique, la compassion des Africains est tiède.

Le cas Gassama est belle histoire d’immigration, mais l’immigration a une face plus laide que l’exploit de Gassama ne peut occulter. Sur la route de l’immigration, il y a des morts, des corps qui gisent dans les sables du Sahara, des cadavres rejetés par la mer, il y a les centres de rétention, les prisons, l’esclavage, la déshumanisation. Il y a un négoce sur les immigrants : ce ne sont pas les migrants eux-mêmes qui sont vendus ou achetés, mais leur mobilité, leur libre circulation.

Gassama a survécu à tous ces maux. Il a été choisi par la France. Il a été choisi à cause de ses qualités morales et physiques. Gassama est de ce point de vue, le produit d’une immigration choisie. Cela rappelle les temps où l’Afrique était un vivier humain au sein duquel on puisait les meilleurs qui faisaient le voyage sans retour vers l’Europe et l’Amérique.

L’Afrique en raison de l’explosion de sa démographie redevient un vivier humain et le restera pendant longtemps. L’Europe et l’Amérique qui vieillissent – et probablement l’Asie – auront besoin de l’Afrique. L’Afrique a besoin de sa jeunesse, mais elle ne pourra pas empêcher aux jeunes de partir. À l’oisiveté et à la pauvreté, à l’humiliation dans la misère, beaucoup ont prouvé qu’ils préféraient la mort.

Avant Mamoudou Gassama, il y a eu Lassana Bathily. Combien de jeunes immigrants connaitront le même parcours que ces deux Maliens? Abandonnés par leurs pays, négligés par le continent, combien d’hommes, de femmes et d’enfants arriveront à destination? Et, s’ils arrivent, combien connaitront la vie dont ils ont rêvé?

Ils partiront quand-même, au péril de leurs vies. Ils partiront malgré les remontrances de ceux qui sont partis avec eux. Ils partiront malgré les discours de leurs dirigeants affirmant la création de milliers d’emplois. Ils partiront malgré les taux de croissance que les dirigeants prêtent aux économies de leurs pays. Ils partiront malgré les satisfécits décernés par le FMI et Banque mondiale.

Ils partent pour vivre et pour faire vivre leurs familles restées en Afrique. Ils croient qu’ils veulent, mais c’est la contrainte qui détermine leur volonté. Ils croient qu’ils choisissent, mais c’est le sort qui les choisit.

Farmo M.
31 mai 2018
Source : https://www.facebook.com/moumouni.farmo

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