Trois mois d’incarcération déjà pour les leaders de la société civile nigérienne.

Nouhou Arzika Moussa Tchagari Ali Idrissa 3Cela fait en effet trois mois que les leaders de la société civile ont été arrêtés, déportés et coupés du mouvement qu’ils ont initié, contre les aspects impopulaires de la loi des finances 2018. Quel bilan pourrait-on dresser de ces trois mois de détention ? Où en est la mobilisation ? Comment se présente le rapport de forces sur le terrain ? Et dans quel état se trouvent les libertés publiques ?

Concernant la mobilisation, elle semble avoir pris un sérieux coup. En effet, depuis l’arrestation des principaux leaders de la société civile, on assiste à une espèce de guerre de tranchées, entre les acteurs de la société civile en liberté et le pouvoir. Les premiers ne cessent de déposer des demandes de manifestation que les seconds rejettent systématiquement.

Du côté de l'opposition, l'heure est toujours à l'organisation. On crée de nouvelles structures, à partir des organes existants. On multiplie les déclarations, pour prendre l’opinion nationale et internationale à témoins, des choses que tout le monde sait pourtant et feint d’ignorer. On scrute l’évolution de l’humeur de celle qu’on appelait la « grande muette ». Le dénuement pourrait surgir de son côté, encore une fois. Il pourrait aussi « tomber » d’ailleurs. Mais peu importe. Le tout serait de l’attendre, patiemment et de façon presque imperturbable.

En attendant, les leaders de la société civile continuent de faire face, dignement, à l’épreuve d’incarcération qui leur a été imposée. La corruption, la détérioration du service public, la paupérisation croissante des populations, l'évidente fracture sociale en cours, etc., tous ces maux qu'ils dénonçaient, continuent de suivre les contours des courbes clairement ascendantes. Et la rue est de plus en plus assiégée par des agents et engins de répression.

Du coup, les lignes ne semblent bouger que sur les réseaux sociaux et en face des micros. Les micros des sièges des partis politiques et des associations. La scène parlementaire étant aussi assiégée, depuis 2016, par une majorité fabriquée de toutes pièces, qui a transformé le temple de la représentation nationale en un simple lieu de rencontre d’une caste, dont la principale mission est de sécuriser le train de vie spectaculairement fastueux des oligarques qui la constituent.

Des oligarques, de plus en plus coupés du peuple et de ses pénibles réalités. La fracture sociale s’invite et s’observe désormais y compris sur des lieux de culte, où un périmètre « de sécurité » sépare les puissants, les parents, amis et connaissances, du reste des fidèles, lors des cérémonies religieuses.

Aussi, baignant dans le luxe que leur procure une gestion à la fois hasardeuse et patrimoniale des ressources d’un État de plus en plus privatisé, « extériorisé » et affaibli, les plus radicaux de ces oligarques, s’activent à forger le mythe de l’invulnérabilité de leur pouvoir. Ils arrivent à penser et à faire croire que leur règne serait éternel. Ils font et défont les choses à leur guise, y compris au mépris des principes démocratiques les plus élémentaires.

L’histoire récente du continent regorge pourtant des faits qui incitent à la retenue, appellent à la raison et exaltent les mérites du dialogue, en rappelant les coûts et les limites de l’injustice, de l’arbitraire, de l’autoritarisme et de la dictature. Où sont passés les régimes oppressifs, de ségrégation et d’apartheid qui ont sévi à une certaine époque sur une bonne partie de l’Afrique australe et orientale ? Leurs dirigeants ne se prévalaient-ils pas de la force de leurs appareils répressifs et du soutien de certaines puissances étrangères ?

Un peu plus récemment et pas très loin du pays, doit-on oublier que Ben Ali aussi avait eu droit aux éloges du Président français, Nicolas Sarkozy, lors de sa visite en Tunisie, en avril 2008 ? « J’ai pleinement confiance en votre volonté de continuer à élargir l’espace des liber-tés », avait-il dit à l’occasion, en s’adressant à son homologue tunisien. Et à l’endroit de ceux qui se préoccupaient des dérives autoritaires et liberticides de son hôte, il a tout simplement précisé : « je ne vois pas au nom de quoi je me permettrais, dans ce pays où je suis venu en ami, de m’ériger en donneur de leçons ».

Mais l’histoire retiendra que lorsque le peuple tunisien s’est enfin décidé à administrer de leçons au régime de Ben Ali, le même président français a été contraint d’en prendre note. Et le personnel politique français a tellement bien compris la leçon, qu'il n'a pas souhaité accorder un asile à Ben Ali et son clan.

Ces exemples démontrent par ailleurs, que la soif de liberté et la détermination des peuples, finissent presque toujours par venir à bout des liens de la servitude et du joug de l’oppression. Autant dire, de ce point de vue, que le processus démocratique nigérien ne sera, en définitive, que le reflet de l'attachement des forces vives de la nation nigérienne aux principes démocratiques et de leur engagement à les défendre.

Point donc besoin de se voiler la face. L’aile radicale des oligarques de la 7ème République, et plus précisément les éléments qui représentent le noyau dure du principal parti de la coalition au pouvoir, continueront de jubiler, en contemplant un rapport de forces condamné à rester à leur avantage, aussi longtemps que les calculs politico-politiciens, les intérêts personnels et visées électoralistes primeront sur l'intérêt général, tout en sapant l'unité des forces populaires résistantes, ainsi que la visibilité et l’efficacité de leurs actions.

Et comme l’a si bien souligné l’un des plus remarquables activistes et analystes de la scène politique espagnole de ces dernières années : « contrairement à ce que certains croient, l’organisation et la participation par internet ne remplaceront pas le travail de terrain ni cette dimension fondamentale qu’est la présence dans la rue ». C’est une réalité, parfaitement transposable à l'actuel contexte socio-politique nigérien.

Les forces vives de la nation, qui entendent résister au projet de la mise entre parenthèses des libertés publiques et des pratiques démocratiques au Niger, doivent par conséquent s’activer davantage, en redoublant d’efforts et d’ingéniosité, en vue d’un retour concerté, pacifique et efficace sur la terrain de la lutte. Il est grand temps, d’explorer davantage les perspectives et les possibilités de la création d’un rapport de forces susceptible de faire bouger les lignes, dans le sens des aspirations profondes et de la souveraineté du peuple nigérien.

Cependant, contrairement à ce qui a été récemment suggéré, le Niger n’a pas besoin d’un rapport de forces qui serait à l’image de ce que l’on voit dans certains pays de la sous-région, où les populations n’ont pratiquement, à certains égards, que des différences en commun. Les échanges politiques sont certes rigides et ponctués de tensions et crises récurrentes au Niger. Mais le pays a su garder un certain niveau de cohésion et mixité sociales, introuvable dans beaucoup de pays africains et que l’on aurait tort de sacrifier sur l’autel des ambitions politiques personnelles.

Aussi, le rapport de forces dont il est ici question, et qu’il importe de susciter dans les meilleurs délais, ne renvoie aucunement pas aux affrontements violents et autres scènes de guérilla urbaines. Tant il doit être le fruit de multiples initiatives et actions militantes pacifiques, conçues et menées de manière à maximiser les possibilités de l’ouverture d’un dialogue serein, sincère, profond, patriote et productif entre les citoyens nigériens. Un rapport de forces, qui requiert donc l'implication de toutes les forces progressistes de ce pays, soucieuses de la mise en œuvre consensuelle, efficiente et effective du projet démocratique qui a été adopté, en partie sous la pression du légendaire mouvement scolaire nigérien que certains de ces leaders de la société incarcérés ont eu à diriger. Vivement…

Par Dr Elisabeth Sherif

26 mai 2018
Source : https://www.facebook.com/profile.php?id=100007473317000

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