In memoriam ! Boukary Adji banquier émérite, l’autre homme du consensus

Feu Boukari Adji J’ai reçu en pleine figure la dévastatrice nouvelle très tôt la matinée du jeudi dernier. Je m’étais quelque peu inquiété de sa longue absence mais je me disais qu’il nous reviendrait en pleine forme. A présent il faut se rendre à l’évidence, Boukary ADJI vient de tirer sa révérence ! Une secousse tellurique de grande ampleur venait de se produire dans le microcosme de la finance où il était l’icône incontournable.

L’infatigable Faucheuse qui tourne 24h sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours sur 365, ne chôme donc jamais, vient une fois de plus de nous surprendre, en arrachant à notre affection, Boukary ADJI, Financier Emérite à la popularité internationale incontestable. Pour moi, l’équation était complexe : comment oser parler d’un homme d’une telle stature, cher à la patrie, dans ces circonstances douloureuses pour sa famille ? Pour me persuader, je me suis rappelé de Henri-Frédéric Amiel, qui a écrit dans son « Journal intime, du 5 février 1849 » : « Sois grand pour parler des grandes choses, patriote pour parler de la patrie. – Chasse de ton sein l'amour-propre, la rancune, les impressions passagères et personnelles ; élève-toi à l'impartialité, à l'objectivité, à la sérénité, avant de prendre la plume ; autrement ta plume ne racontera que les bassesses et les vulgarités de ton cœur. "

Il été déjà dit et écrit, même de son vivant qu’il était Ancien Vice-Gouverneur de la BCEAO, Ancien Ministre des Finances, Ancien Premier Ministre, et jusqu’à sa mort, Vice-Gouverneur Honoraire de la BCEAO et Envoyé Spécial du président de la République (excusez du peu). Ce qui n’a pas été dit ou écrit est qu’il a occupé les postes de Vice-Gouverneur de la BCEAO, de Ministre des Finances et du Plan en même temps que celui de Premier Ministre de Transition en 1996, ce qui ne risque pas d’arriver à un autre nigérien de sitôt.

Prévu à 15 h, finalement intervenu à 16h30, l’hommage rendu à ADJI était plus que sobre. Certainement à l’image de l’homme. Les Autorités n’avaient pas jugé utile de piper un seul mot pour lui rendre hommage, contrairement aux us protocolaires. C’était l’autre façon de lui rendre hommage. Qu’importe ! Il a été Premier Ministre de qui et quand, peu importe, il avait droit aux hommages complets de la Nation qu’il a servi avec loyauté ! Fort heureusement, les mots du Doyen Moustapha DAN BOUZOUA, l’ami de 60 ans de son Damergou natal, ont été concis mais complets pour décrire l’homme et son agir quotidien noble et discret, mais ferme, aux antipodes de certains de nos princes se plaisant à la démagogie insipide. C’est ce que nous avons retenu de l’épisode.

Le consensus devait prévaloir, puisque dans les méandres du marigot politique, peuplé de toutes sortes de prédateurs, on pourrait dire que c’était l’AUTRE HOMME DU CONSENSUS, un Vrai, j’en suis plus que convaincu. A l’instar du feu Colonel Adamou Moumouni Djermakoye (PSA), son devancier, qui avait tiré sa révérence plus tôt ! Non sans avoir réussi à concilier les frères ennemis-amis-ex amis ennemis, futurs ennemis du quart de siècle tumultueux de la scène politique Nigérienne, puisque ç’en est véritablement une. C’est bien pourquoi tous étaient là et se côtoyaient. J’avais tenté, en vain, de lui expliquer qu’il était très difficile, voire impossible, de concilier des protagonistes convoitant le seul et unique Fauteuil moelleux de la république pour lequel eux considéraient que tous les coups les plus tordus et les plus mesquins étaient permis. C’était peine perdue ! Il tenait à son CONSENSUS comme à la prunelle de ses yeux.

Pourquoi le qualifierai-je d’homme du consensus, me diriez-vous ? Parce j’ai observé comme d’autres compatriotes que contrairement aux hommes prétendument homme de dialogue et de parole, aux éternels bras (de fer ?) tendus mais véritablement fermés, lui était convaincu que seul un consensus entre les acteurs pouvait sortir le Niger de l’ornière. Et il l’a couché sur papier glacé dans son œuvre éponyme « Dans les méandres d’une Transition politique »(Ed. Karthala –Janv 1999).

Au prix de sa carrière politique et de toutes sortes d’incompréhensions ! Lui avait choisi de ne pas choisir son camp et prôné sa vie durant le CONSENSUS, ce mécanisme qui sonne creux dans l’oreille de nos politiciens locaux sans lequel pourtant rien de sérieux ne peut se construire, toute sa vie politique durant.

A-t-il eu tort ou raison ? C’est incontestable, le temps semble lui avoir donné raison ? Tout en lui donnant tort. Puisque, dans la pratique, est-il possible d’arracher un consensus entre deux soupirants intraitables dont les cœurs ne battent que pour la même et unique dulcinée capricieuse et volage du village, le fauteuil indivisible à une place, nommée pouvoir, qu’ils ont tous décidé de séduire et conserver éternellement dans leur sillage ? C’est difficile voire impossible. Un pays qui a tenté le consensus intégral, l’a payé cher, et continue d’en payer le prix.

Sur l’ajustement structurel, le taux de croissance, le déficit budgétaire, l’inflation, le taux de change, la mobilisation des ressources internes, ses sujets de prédilection, l’homme, en financier chevronné et averti, avait eu raison, mais était en même temps incompris des hommes politiques pressés de prendre le contrôle de la marmite, même vide….En espérant y trouver du « KAMZO » ou Koussou massa » (fond de marmite en langues locales), qui, dans l’acception populaire du pays le plus pauvre de la planète possède les vertus les plus bénéfiques à leurs consommateurs. Il aurait certainement été comblé par la mobilisation des ressources internes par une pression fiscale appropriée s’il avait jugé les objectifs nobles et si elle était couplée à une suppression des dépenses non essentielles et négociée avec les partenaires sociaux et non imposée par code pénal interposé. Puisque ADJI, était véritablement homme de dialogue.

Le FMI et la Banque mondiale, il y croyait fermement, j’en ai eu des preuves lors de nos débats passionnés, quand il m’arrivait de rendre visite au grand-frère... Le débat sur le FCFA, la lutte contre l’inflation par le ciblage du taux, c’était son dada à propos duquel il ne fallait surtout pas piper mot, au risque de heurter sa conscience d’Economiste Emérite, défenseur acharné de la Zone Franc. Kémi SEBA, l’activiste anti FCFA, ne serait certainement pas le bienvenu chez ADJI, puisque l’homme avait le FCFA chevillé au corps.

Tenez, lors de ma dernière visite au grand-frère au mois de décembre passé, il m’avait longuement parlé de son nouveau-né à paraître, enfanté dans la douleur, auquel il attachait un grand prix. Je veux parler de sa dernière œuvre (la troisième) sur son parcours et les défis économiques de l’Afrique. A-t-il pu la faire paraître ? Si ce n’est pas le cas, ses héritiers s’en chargeront sûrement au grand bonheur de tous.

Mais sans qu’il ne me l’ait confessé, puisque les silences de l’homme étaient aussi parlants que ses brèves paroles, j’ai surtout fait le constat que l’homme du CONSENSUS qu’il était, ne pouvait que souffrir des dérapages comportementaux et verbaux de ses petits frères qu’il espérait voir réunis autour du CONSENSUS qu’il appelait de tous ses vœux.

Mais qui ont fermement décidé de ne pouvoir s’entendre sur …rien du tout…. Sauf à se chercher des poux sur leurs crânes rasés sur lesquels aucun germe de Consensus n’a une chance de pousser.

Un HOMME DU CONSENSUS, un Vrai HOMME DU CONSENSUS post conférence nationale, peut être le dernier, puisque la dictature a fini par s’installer, vient de nous quitter.

Notre seule consolation : Boukary ADJI a véritablement rempli son contrat sur terre….Sans jamais courber l’échine.

On ne le répètera jamais assez que le Poète Ponge disait des hommes qu’ils ne sont que d’« Informes mollusques…(des) millions de fourmis que les pieds du temps écrasent ! ».

Que ceux qui en doutent encore se ravisent ! Nous ne sommes que poussière ! Et nous retournerons poussière !

Allah (SWT) a dit : « Ô fils d’Adam ! Sache que ce que tu construis est voué à la ruine, que ta vie est vouée à la ruine, que ton corps est voué à la terre et que ce que tu amasses est voué aux héritiers. Ainsi le bien-être bénéficie aux autres et à toi incombent les comptes que tu dois rendre ainsi que les châtiments et les regrets. Ton seul compagnon dans la tombe est ton œuvre ». (Hadith qodsi)

Assurément Boukary ADJI, un homme de consensus qui a accepté de cheminer avec des boutefeux de tous bords, au nom du consensus, savait que nul ne pouvait échapper à la Faucheuse et il s’y était préparé ! Nous en sommes certains.

ADJI restera éternel grâce à ses œuvres sur terre !

Repose en paix, grand-frère Boukary ADJI !

 

Djibril Baré
Ancien cadre de la BCEAO

 

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