L’enseignant de l’éducation Nationale au Niger : Le diamant (auto)négligé de la mine ?

L’enseignant de l’éducation Nationale au Niger : Le diamant (auto)négligé de la mine ?A Rayanatou Djenitondi Boubacar, enseignante à Madaoua : Ton cri de cœur a déchiré le ciel !!!
Depuis plusieurs années, les conditions de l’enseignement se sont détériorées dans les écoles publiques au Niger. Cela a conduit à une dégradation de motivation des enseignants et une baisse de la qualité du contenu des enseignements. L’employeur qu’est l’Etat a-t’ il assumé ses responsabilités ? L’enseignant a-t’ il rendu toute la redevabilité requise face aux parents d’élèves ? Les citoyens nigériens ont-ils tenu une réaction civique pertinente dans ce contexte ?

L’école nigérienne est malade. Ce diagnostic-là est accepté à l’unanimité par les nigériens. Les débats sur le début de sa descente en enfer ; sur laquelle de telle ou telle réforme a été la plus déterminante dans cette traversée du désert ; sur quel régime politique de quels leaders politiques la vache a-t’ elle été la plus amaigrit, sont des analyses qui doivent se faire mais qui ne retiennent pas mon attention ici. Le plus important pour le Niger et pour les nigériens est de s’accorder sur le fait que le moteur est en panne et qu’il faut trouver les thérapies pour remettre la mécanique en marche.

L’école nigérienne est malade de la baisse de compétences techniques des enseignants. Jadis, ne pouvaient être enseignants que les meilleurs ; ceux qui avaient les cerveaux bourrés, les plus fertiles et les cœurs les plus gros. Ce n’est pas fortuitement que nos pays se sont réveillés en tant que pays, essentiellement entre les mains d’enseignants. Diori Hamani, Boubou Hama et les autres GRANDS. Je me rappelle que ce fut mon maître Sanda Mazaozé (Que Dieu ait son âme. Je lui ai dédié mon roman « le surdoué » en 2010) qui nous amenait voir les spectacles artistiques à la maison des jeunes de Dosso dans les années ‘70. C’est ainsi que j’ai vu le cirque chinois, Nahawa Doumbia et d’autres sons et lumières instructives à Dosso…Et ces soirées culturelles alimentaient les leçons du lendemain. Je me rappelle avoir gagné mon premier prix d’un concours artistique en 1977, parce que mon maître m’y avait inscrit, de son propre chef. Je me rappelle des visites que mon Directeur d’école (Cheick Khalid Djibo) rendait à ma famille et à d’autres familles d’élèves de la Médersa de Dosso. Je n’oublierai jamais la colère de « Monsieur » quand, par erreur, je lui ai dit que j’allais faire « la » lycée, induit en erreur par ce foutu « e muet » qui n’a rien à faire à la fin du « Lycée ». De mon CI à mon CM2, je n’ai jamais vu aucun de mes nombreux enseignants avec un vélo, une moto ou un véhicule. Chacun des lecteurs de ce texte aura sans doute souvenir des compétences, de la rigueur, du sacrifice, du leadership de ces hommes et femmes qui ne vivaient que pour la réussite de leurs élèves.

Les temps ont changé, depuis. L’école s’est retrouvée en laisser pour compte, transformée en cadre de gardiennage des enfants et « machine à problèmes » tenue par des « vulnérables ». Les explications à cette débâcle de l’école sont complexes.

La défaillance d’un nombre important d’enseignants en est un des facteurs : des jeunes gens sans formation de base, incapables de transmettre des connaissances qu’ils n’ont pas, eux-mêmes ; des jeunes filles et garçons qui ne prennent la craie que pour ne pas « chômer » arrivent en contingents entiers, mal payés, mal formés. La personne qui ne peut solidement s’exprimer en français ne peut enseigner efficacement ni le français ni une autre matière en français. La personne qui ne vient à l’enseignement que par défaut ne peut se sacrifier comme maître Sanda Mazaozé, à payer des tickets de spectacles à toute une classe ; ne peut, à pieds, comme Oustaz Khalid, sillonner les domiciles des dizaines d’enfants. L’école s’est retrouvée avec des milliers d’enseignants qui dédaignent de rester au village. Le village, c’est cet endroit sans électricité, sans eau courante, sans internet peut-être, sans tous les privilèges et le réseau d’amis de la fada, qui donnent les luxes du standing et font l’identité du bourgeois que l’on veut parfois être. La vie au village est très difficile. C’est pourquoi, la majorité des jeunes enseignants du milieu rural vit en ville, dès que possible. On se transporte le matin au village pour dispenser les cours et on revient le soir chez soi. On y va lundi matin pour tenir la classe et on en repart vendredi soir pour son domicile en ville. Où sont donc mises les autres fonctions de l’enseignant ? le rôle social (conseiller du chef de village et autres, négociateur, humain, morale etc)  politique (éducation civique, éclairage sur la République et son fonctionnement, sur le rôle de partis politiques, organisations d’initiatives dans le village etc), économique (formation des parents d’élèves, éclairages sur la gestion, investissements dans le village, contribution du salaire à l’économie du village etc)? la précarité financière et intellectuelle a tué des fonctions importantes de l’enseignant.

L’Etat du Niger a fait preuve d’un amateurisme aberrant dans la gestion de l’éducation publique. Des erreurs si graves qu’on pourrait se demander s’il n’y avait pas une volonté de bradage de l’école sur l’autel d’autres intérêts. Il est vrai qu’il connut et connait des pressions exogènes diverses (sur lesquelles je ne m’étale pas, sachant que nous devons assumer nos faiblesses en négociation face à ces influences externes) dont les enjeux sont plutôt de la survie du régime politique. Entre tuer son école ou se faire étrangler par les bailleurs et créanciers (ce sont les mêmes), il a presque toujours choisit « la réforme » assassine et le minable IDH. Ainsi, nous eûmes des réformes de retraite (départ massif d’enseignants confirmés pour des raisons d’économie budgétaire,…), de rémunération (des yoyo et des retards salariaux, des conciliabules sur des indemnités …), de profil de recrutement (politique du moins-disant qui sous-entend on recrute plus grand nombre mais moins instruit en payant moins), de budget de crise (des enveloppes budgétaires en deçà du nécessaire pour les besoins …), d’organisation politique (Ministères et réorganisations structurelles, transfert de charges sur des structures associatives etc), de gouvernance du système scolaire dans le sens de la gestion professionnelle, diligente, rigoureuse des décisions. Tant de paillottes n’offre pas de conditions d’études ; tant de manque de fournitures, de matériel pédagogique, ne peut permettre un apprentissage efficace. Je viens de lire, ce 1er novembre 2018, sur le compte Twitter de @Impulseur (Ibrahim Tanimoun) qu’aucun texte d’auteurs nigériens ne serait étudié dans les collèges et lycées du Niger. Quand ces jeunes gens reviendront pour enseigner, ce sera sans connaître grand ’chose de cette si riche littérature de leur pays. Ces bévues énumérées ne sont ni exhaustives ni détaillées.

Je m’en voudrai de ne pas dire aussi, ici, le mal que fait la mauvaise communication de leaders politiques de premier plan à certains moments déterminants dans l’histoire de gouvernance récente de l’école au Niger. Une personnalité publique, peut importe son niveau de légitimité et impression de puissance, doit pouvoir maîtriser ses émotions (même quand il est convaincu que ces citoyens « exagèrent ») et doit savoir remuer sa langue à deux fois avant de s’exprimer sur une corporation entière aussi importante que les enseignants. Nous sommes témoins de la virulence des adjectifs qualificatifs démoralisants jetés souvent sur toute ou grande partie de la profession enseignante au cours des 30 dernières années. L’Etat doit reconnaitre la valeur des enseignants dans les discours et dans les récompenses. C’est comme cela qu’il peut exiger des résultats et sanctionner équitablement.

Les parents d’élèves ont une responsabilité dans le délitement de l’éducation : l’insuffisance de suivi des enfants à la maison et à l’administration de l’école en est un exemple.

La société civile a une responsabilité dans la persistance de la situation : l’insuffisance de mobilisation quand il s’agit d’exiger le respect des engagements et des responsabilités des acteurs, notamment de l’Etat en est un exemple. On voit bien comment d’une centrale syndicale unique, le mouvement s’est fissuré, divisé, morcelé, affaiblit…On voit bien comment un syndicat du secteur est abandonné à lui-même en cas de bras de fer autour de revendications…Le soutien mutuel entre syndicats est devenu conditionné, calculé, rare.

Les médias également pourront mieux faire sur ce chantier, ne serait-ce qu’en démultipliant d’avantage les reportages sur la vie réelles des écoles dans le fin fond du Niger.

Le secteur privé, dans bien des cas, a oublié sa responsabilité sociale vis-à-vis de ces terroirs d’implantation dont elles pompent les richesses et polluent l’environnement, parfois depuis bien longtemps.

Chaque citoyen nigérien, témoin de cette décomposition continue que vit notre système scolaire a le devoir de transformer mon insatisfaction en action. Ne serait-ce qu’en interpellant les tenants du pouvoir sur ces altérations de l’école dont nous sommes témoins ; ne serait-ce que pour crier notre reconnaissance envers ces hommes et ces femmes par qui nous avons appris tant de choses bénéfiques : ne serait-ce qu’en aidant nos frères et sœurs enseignants à se convaincre que le Niger a une bonne image d’eux et qu’ils doivent avoir une bonne image d’eux-mêmes, pas celui de « pauvres enseignants ».

NIANDOU Ibrahim
Niandou Ibrahim est titulaire d’une maîtrise en communication. Il est consultant international et Directeur du Cabinet GREEF (Groupe de recherches, d’études et de formations), auteur (le surdoué Editions Afrique Lecture <,2010, la colère des agneaux Editions Alfa 2018), poète, homme de culture, blogueur (compte twitter non politique le plus suivi au Niger (https://twitter.com/IbrahimNiandou ). http://www.nomaniandou.afrikblog.com
Twitter: @IbrahimNiandou
Tel +22796997033

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