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Amères vérités - Le Niger : Un Pays, un Peuple, deux Justices?

eLa justice est un couteau à double tranchant. Utilisée à bon escient, elle peut être le terreau fertile sur lequel germent et prospèrent la démocratie et l’Etat de droit. Manipulée et instrumentalisée, elle peut se révéler fatale pour les libertés publiques et devenir à terme le levier de la dictature. Or, il se trouve qu’au Niger, depuis huit ans que cela dure, la justice est au centre de toutes les discussions, devenant au fil du temps la plus grosse inquiétude des Nigériens. Aujourd’hui, sur la base de cas flagrants, il n’est ni déplacé ni exagéré de parler de l’existence de deux justices : une première qui, à la limite, traque, embastille et jette en prison, pour un rien, les mal-pensants, c’est-à-dire les journalistes qui dérangent, les opposants politiques et ceux qui, parmi les acteurs de la société civile, sont considérés par Mahamadou Issoufou de « puschistes ». Cette première justice s’autosaisit ou du moins, est appelée quelque part à s’autosaisir lorsqu’il s’agit d’un citoyen qui dérange le pouvoir et qu’il faut faire taire pour un bon moment, sinon pour un temps indéterminé. Parallèlement à cette première justice, symbolisée par des juges de service, coexiste une seconde qui cesse d’exister dès lors que le citoyen en porte-à-faux avec la loi est d’un parti au pouvoir, singulièrement du Pnds Tarayya. Cette justice-là veille pratiquement sur les intérêts d’une catégorie de citoyens nigériens qui pillent les deniers et biens publics et qui s’attaquent, suprême sauf-conduit, à la cohésion sociale et à l’unité nationale. Des milliards sont détournés et dénoncés, au pire par la presse, au mieux par le gouvernement-même, mais le Parquet reste sourd et muet, incapable de rendre justice au peuple nigérien. Les cas foisonnent comme têtards dans un étang et ont progressivement fait naître au sein des populations nigériennes la conviction que la justice nigérienne est instrumentalisée pour servir des intérêts partisans, sinon mercantilistes. Le Parquet ne peut ni se dérober à cette critique tangible ni faire la démonstration que c’est faux. C’est triste pour ceux qui incarnent cette justice, car la justice, la vraie, finit toujours par s’imposer, un jour.

Des gens comme Idé Kalilou, Bakary Saïdou et Malla Ary sont maintenus en prison depuis plus de deux ans, en dehors de tout jugement et pour des fautes de gestion que ni la Gendarmerie, dans son rapport d’enquête, ni les services et personnels qualifiés de l’OPVN [Ndlrn ] n’ont attestée. Au contraire, ils ont reconnu et affirmé, sans ambages, qu’on ne peut leur reprocher quoi que ce soit, sinon qu’à les féliciter pour la rigueur avec laquelle ils ont accompli leur mission. Chose que l’Union européenne n’a pas hésité à faire, décernant à Bakary Saïdou, le responsable principal, un témoignage officiel de satisfaction pour éminents services rendus. Pendant ce temps, certains Nigériens, qui n’ont d’autre à faire valoir que leur carte de parti ou leur proximité d’avec le chef de l’Etat, se permettent, en toute lucidité, des forfaits d’une rare gravité, faisant peser des périls sérieux sur la cohésion sociale et l’unité nationale. Dans l’indifférence totale du Parquet qui sait manifestement à qui s’attaquer.

Après le cas Sanoussi Jackou qui a révélé aux plus jeunes ce qu’il a toujours été en s’attaquant de façon frontale et par voie de presse, à l’unité nationale, sans autre conséquence qu’une brève interpellation au cours de laquelle il a peut-être reçu des excuses, les Nigériens viennent de constater, il y a quelques jours, que Sanoussi Jackou a fait des émules. L’impunité dont il a joui après son forfait a été manifestement considérée quelque part comme une prime d’encouragement et de soutien aux actes attentatoires à la cohésion sociale et à l’unité nationale. Un certain Moussa Ibrahim, député sous la bannière du Pnds, le parti dont de nombreux délinquants ont pris la carte pour jouir de l’impunité. Devant Sanoussi Jackou comme devant Moussa Ibrahim Dan Tessaoua, la justice a cessé d’exister, confortant les citoyens nigériens et les partenaires du Niger, dans l’idée que le Niger, c’est bien un pays, un peuple, mais deux justices.

Le Niger : « un pays, un peuple, deux justices » n’est, malheureusement, ni une caricature ni une démesure de la réalité. C’est ce que nous vivons. Les uns paient cher pour des peccadilles tandis que d’autres s’adonnent au trafic de drogue, au trafic des armes, à des détournements massifs des biens et fonds publics, aux attaques en règle à l’unité nationale, au vu et au su de la justice, sans entrave aucune à leurs activités criminelles. Pire, ils détiennent un saufconduit, l’appartenance au système qui gouverne le Niger depuis huit ans, qui leur garantit l’impunité totale même lorsqu’ils sont pris la main sur le crime. Le Parquet nigérien, sans gêne, s’y accommode au point les citoyens n’ayant pas de sauf-conduit le considèrent comme un appendice d’un régime qui fait la promotion de l’injustice. Car, traiter les Nigériens différemment en fonction de leur appartenance politique ou de leur engagement à défendre l’Etat de droit, la bonne gouvernance et le caractère égalitaire des Nigériens devant la loi, conduit inéluctablement, à plus ou moins long terme, à une désaffectation totale des citoyens vis-à-vis de l’institution judiciaire.

Cette situation est incontestablement blâmable à plus d’un titre pour les auteurs de cette justice à double vitesse, mise au service d’un pouvoir qui a pris, très tôt, congé du régime semi-présidentiel consacré par la Constitution, et qui s’écarte de plus en plus du cadre républicain pour adopter des règles de coercition. Et contrairement à ce qu’en pensent ses géniteurs et ses serviteurs zélés, une telle justice ne fait pas l’avenir de ceux qu’elle sert. Elle est source de soucis constants pour ceux qui l’entretiennent, générant des motifs et des situations qui les empêchent d’être sereins et confiants. Fondée sur des bases légalement contestables et moralement détestables, une justice qui promeut l’injustice porte les germes de sa propre décadence.

Il faut le dire net : les Nigériens n’ont jamais été aussi malmenés par le biais de la justice. Ils n’ont jamais vu une justice aussi bienveillante vis-à-vis de trafiquants de drogue et d’armes, de délinquants financiers de très grande ampleur, de violeurs de lois et de casseurs de l’unité nationale. « J’ai honte pour notre pays. Plus tu es sale, plus on t’applaudit », a publié sur sa page facebook, Amadou Bounty Diallo. Si son propos est tenu à propos des élections à venir, il traduit toutefois ce que les Nigériens dénoncent et stigmatisent : des lois taillées sur mesure et une justice instrumentalisée qui sert plutôt les intérêts de la catégorie de citoyens à mettre hors d’état de nuire. La justice, pour ainsi dire, représente le chaînon faible de la démocratie et de l’Etat de droit au Niger. Les dérives constatées, le deux poids, deux mesures du Parquet, la rupture des Nigériens devant la loi sont le résultat d’une justice qui n’est ni conforme aux principes du droit ni au serment des juges.

Cependant, il n’est pas question de jeter le bébé avec l’eau du bain. Il y a, dans des juges valeureux qui ont à cœur de rendre justice au nom du peuple nigérien souverain et de faire de l’institution à travers laquelle ils ont choisi de servir leur pays, le premier élément de confiance du citoyen vis-à-vis de la République et des gouvernants. Ce qui prévaut actuellement, est malheureusement aux antipodes des attentes fortes d’un peuple nigérien assoiffé de justice.

22 février 2019
publié le 11 février 
Source : Canard en Furie 

 

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