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Lettre au “président de la République”Monsieur le “Président”, Vous avez donné de vous l’image d’un chef de parti, pas de président de la République et c’est très grave

 Lettre au “président de la République” Mallami Boucar Monsieur le “Président”, Vous avez donné de vous l’image d’un chef de parti, pas de président de la République et c’est très graveJ’ai suivi l’intégralité de votre face à face avec le journaliste Fogué Aboubacar, dans une prestation qui n’a pas dérogé à la tradition à laquelle vous avez habitué vos compatriotes depuis huit ans. Une tradition faite de rupture totale entre, d’une part, ce que vous tenez pour réalité, et d’autre part, ce qui est factuel. Fogué Aboubacar, qui n’est pas de la dernière pluie, a passé tout le temps à afficher un sourire des plus moqueurs, si ce n’est d’autre chose. S’il vous est arrivé de visionner le film de cette quasi-mise en scène, vous vous rendrez aisément compte que, malgré le caractère dirigiste de l’entretien qui est resté sans vie, sans couleurs et sans saveurs jusqu’au bout, vous n’en tirerez absolument rien d’autre que discrédit et moqueries. Je regrette amèrement qu’il en soit ainsi, au nom du titre dont vous êtes, malgré tout porteur, et de la fonction que vous exercez. J’ai des regrets d’autant plus que, très tôt, j’ai travaillé à vous éviter de telles bouffonneries, à vous orienter vers le vrai, le juste et le bon. À ce travail que je me suis imposé au nom de l’idée que je me fais du devoir citoyen qui m’incombe, vous avez régulièrement opposé indifférence et mépris. Pourtant, vous auriez pu éviter de vous embourber dans ce carcan d’un discours irréel, fabriqué de toutes pièces. Souvenez-vous, j’ai été le premier à vous faire observer qu’il est impossible que vous puissiez réaliser 5151 salles de classes en matériaux définitifs en trois ans. Mais vous avez persisté dans la voie choisie avant de vous persuader que ça ne va pas prospérer. Je sais, en vérité, ce qu’il en est des statistiques sous votre magistère. Il y en a deux types : celles qui reflètent la réalité, douloureuse d’une gouvernance que vous savez plombée par la corruption, les détournements de deniers publics, les trafics en tous genres, et celles, séduisantes mais totalement fausses que l’on montre aux partenaires. Au lieu de travailler à changer positivement les choses, vous avez choisi de vivre dans le virtuel en pensant qu’à force de répéter le même discours, martelé avec insistance, vous arriverez à faire admettre ce qui est loin de la réalité et de la vérité.

Monsieur le ‘’Président’’,
Pourquoi vous-êtes vous imposé un tel calvaire ? Ne croyez-vous pas plus simple de travailler, encore travailler, toujours travailler pour transformer le rêve en réalité ? Lorsque je songe que depuis huit ans, vous vous empêtrez dans des chiffres dont les premiers dénonciateurs sont ceux à qui il est demandé de les fabriquer, à partir de leurs bureaux, je n’arrive toujours pas à admettre que vous ayez délibérément choisi de gouverner en net décalage avec les réalités de votre peuple. Au cours de votre face à face avec Fogué Aboubacar, vous vous êtes fait le plaisir de dire des choses incroyables. Je ne parlerai pas du hold-up électoral que vous présentez comme un renouvellement de la confiance du peuple nigérien. Depuis quand la confiance s’arrache ? Je ne parlerai pas non plus de votre renaissance culturelle, concept qu’un ami estime totalement creux et insultant pour le peuple nigérien qui n’a jamais connu, auparavant, une telle déliquescence des valeurs, les vraies.

Monsieur le’’Président’’,
Vous avez dit que de 2011 à 2018, c’est près de 1000 milliards de francs CFA que vous avez investis pour soutenir les populations vulnérables, soit 125 milliards chaque année. Le chiffre fait sourire du côté d’OCHA et du système des Nations Unies. 125 milliards, chaque année, c’est plus qu’il n’en faut pour se passer de l’assistance humanitaire internationale. Si ce chiffre est réel, pourquoi, rien qu’au cours de 2018, votre gouvernement a dû faire un aveu d’incapacité à faire face à la situation d’insécurité alimentaire et demander à la communauté internationale de lui venir en aide en mobilisant …pour le besoin de la cause. Comment a-t-on pu vous laisser faire une telle affirmation ? De même, j’ai été abasourdi de vous entendre déclarer que vous avez consacré 19% à 22% du budget national à l’éducation, soit en moyenne, entre 342 milliards et 396 milliards de francs CFA par an. Je me suis informé dans les milieux de l’éducation et des Finances et j’ai découvert que le secteur ne bénéficie pas, dans le meilleur des cas, que de 11% des ressources budgétaires. Du reste, si l’on considère que les chiffres dont vous êtes porteurs reflètent la réalité des ressources financières consacrées au secteur éducatif, il y a lieu de vous remettre en cause quant à la destination d’un tel flux de ressources. Je vous fais observer que le secteur de l’éducation n’a jamais été autant en crise que sous votre magistère. Les universités publiques nigériennes sont en grève depuis des semaines pour une question qui a paru puérile et irresponsable même pour les étudiants. Les collèges et lycées sont en débrayages perlés pour des conditions d’enseignement déplorables pour un chef d’Etat qui a placé son magistère sous le sceau de l’éducation. Les classes sont si bondées, avec – c’est un exemple – 91 élèves au CEG 18 de Zinder, et les apprenants à même le sol qu’il est interdit de parler de qualité de l’éducation.

Monsieur le ‘’Président’’,
Vos compatriotes, à chaque fois que vous parlez, se demandent de quel pays parlez-vous ? Du leur ou bien d’un autre dont vous rêvez ? Ils ont raison, tant les réalités de vos compatriotes sont si différentes de ce dont vous parlez.

Savez-vous seulement que les populations d’Agadez ont passé quatre jours sans eau ?

Savez-vous que, tout à côté de là où vous prenez les airs régulièrement, les habitants d’aéroport cité Laraba Tandja ont récemment enduré sept jours sans eau ?

Savez-vous que, rien que pendant le mois de mars, vos compatriotes de Diffa ont essuyé 21 attaques de Boko Haram, avec 88 civils tués et 18 000 déplacés ?

Savez-vous qu’en février dernier, l’ONU a déclaré que quelque 2,3 millions de personnes, représentant plus de 10% de la population nigérienne, ont besoin d’une assistance humanitaire en 2019 en raison de la crise alimentaire aggravée par les déplacements de gens fuyant les attaques jihadistes ?

Savez-vous que votre Premier ministre, Brigi Rafini, a lancé un appel de fonds international de 383 millions de dollars pour financer un programme visant à assister 1,6 million de personnes extrêmement vulnérables ?

De toute évidence, vous êtes coupé des réalités dans lesquelles vivent vos compatriotes. Autrement, vous vous auriez gardé d’affirmer que vous avez tenu la promesse de faire en sorte que sécheresse ne rime plus avec famine. La faim zéro en 2021 ? Je peux parier que ce ne sera pas possible avec la gouvernance en cours, ni en 2021 ni jamais.

Monsieur le ‘’Président’’,
10 000 milliards de francs CFA en huit ans ! Tel est le montant que vous déclarez avoir investi et dépensé à ce jour. Cela fait 1250 milliards, chaque année et pourtant, vous n’êtes pas arrivé à grand-chose. L’éducation est à reconstruire, le système de santé est en lambeaux, l’accès à l’eau est devenu une problématique même dans les grands centres urbains, la sécurité des Nigériens est compromise au point om certains vivent comme des déplacés sur leur propre territoire, la corruption a gangrené l’administration publique, le trafic de drogue s’est développé à un rythme exponentiel et des trafiquants notoires prospèrent sous l’oeil indulgent des autorités publiques, bref le Niger est en ruines et je ne le dis pas par passion. Ceux au nom de qui vous avez publiquement déclaré être là om vous êtes et pour qui vous avez travaillé, huit ans durant, ceux-là qui se sont sauvagement enrichis grâce à la gouvernance discriminatoire que vous avez imprimée à la marche de l’Etat, ceux-là sont les premiers à démentir tout ce que vous dites. Nombre d’entre eux avouent régulièrement que la tâche est si immense pour celui qui vous remplacera qu’elle semble impossible. Tout le monde sait, en vérité, pour qui vous avez travaillé. Le Niger n’a gagné que ruines et désespoir.

Monsieur le’’Président’’,
Je vous concède le fait que des compatriotes se sont sauvagement enrichis autour de vous. Comment peut-il en être autrement dans un pays où le chef de l’Etat agit comme s’il est le premier compromis dans les sales affaires évoquées ? Or, aussi bien dans l’affaire Africard que dans le détournement de l’aide alimentaire pakistanaise, pour ne citer que ces deux cas, vous n’avez joué le rôle de gardien des deniers et biens publics dévolu par la Constitution. Je n’en suis pas, personnellement, surpris. C’est dans l’ordre naturel des choses, tel que je le sais depuis huit ans. Cependant, ce qui est nouveau, vous n’avez pas gardé plus longtemps la langue et en vous présentant à la face du monde comme chef de parti politique, vous avez fait tombeau le masque qui fait certains, de mauvaise foi, refusent de voir ce qui est pourtant frappant. Vous avez parlé et je pense que cela est suffisant pour clouer le bec à tous ceux qui pensent que vous êtes le président de la République tel que le décrit la loi fondamentale de notre pays.

Je ne comprends plus d’ailleurs d’om vous vient subitement cette hargne à défendre la candidature de Mohamed Bazoum, quelque chose que vous n’envisagez pas, jusqu’à une date récente. C’est un choix que vous avez fait, et qui exaspère au plus haut point autour de vous. Vous n’avez d’ailleurs pas besoin de souligner que c’est irréversible, histoire de dire à qui veut l’entendre, que c’est vous qui en décidez et vous avez acté ainsi. Pour une seconde fois, je considère, vous avez poignardé votre fidèle compagnon Hassoumi Massoudou.

Monsieur le ‘’Président’’,
Plus vous passez du temps à la tête de l’Etat, plus s’élargit le gouffre qui vous sépare d’avec votre peuple. Vous avez donné de vous l’image d’un chef de parti, pas de président de la République et c’est très grave.
Mallami Boucar

16 avril 2019
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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