mercredi, 25 mai 2016 20:09

Contribution à la lettre-réponse du Chercheur Jean-Pierre Olivier De Sardan à l’écrivain nigérien

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Djibrilla M BareDans votre réponse à un écrivain publiée le 13 mai 2016 en réaction à votre lettre adressée à vos amis du PNDS, j’ai pu lire : « …Mais j’ai dit que ce domaine de la qualité - aujourd’hui déplorable - est un problème capital, qui n’a pas été pris en compte par le régime actuel, pas plus que les précédents ».

Sur la qualité des services publics, je rappelle que vous avez précisé dans votre première lettre : « Mais les chiffres ne sont pas tout, et ils peuvent masquer des failles, des déficits, ou des erreurs. Les bilans quantitatifs doivent toujours s’accompagner de bilans qualitatifs..»

Je me dois de nuancer cette approche puisque dans votre lettre, vous aviez pris la précaution de mettre des gants en reconnaissant la responsabilité des premières générations de Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) des années 80, dans la dégradation de la qualité des services publics, mais affirmer urbi et orbi qu’ « aucun des régimes précédents n’avait eu comme souci la qualité des services », est réducteur.

C’est sur cet unique point que portera ma contributionpour la période 1996 – 1999 :

Si je devais analyser votre assertion pour la période 1996-1999, je déduirais qu’en adoptant la Loi d’orientation du système éducatif nigérien (LOSEN) en juin 1998, les Autorités d’alors n’avaient manifesté aucun souci d’amélioration de la qualité des enseignements, ni de leur finalité. Tout comme la conception et l’adoption, à l’issue d’un processus inclusif, de la Loi portant création de l’Institut de Santé Publique (ISP) et celle portant sur l’autorisation de l’exercice privé des professions dans le secteur de la santé ne visaient d’une part à assurer la formation d’un personnel de santé de qualité pour une meilleure prise en charge des populations – et d’autre part à rationaliser et optimiser l’émergence des centres privés de santé pour une prise en charge efficace de ce secteur sur le plan national, et ne traduisaient pas un souci d’amélioration de la qualité des services sanitaires dédiés aux populations. La création d’un Lycée d’excellence, du Prytanée militaire cachait un souci de qualité des enseignements

En ce qui concerne la LOSEN, je me dois de vous rappeler que celle-ci a bien prévu en ses Titres IX et X, des mécanismes d’évaluation périodique.

Par ailleurs en matière de respect « du devoir d’exemplarité des dirigeants » dont vous avez fait cas, en confiant le Département de l’Education à la Première Femme nigérienne professeur de mathématiques et celui de la Santé et des Affaires sociales à un Médecin Colonel de renom connu pour sa rigueur et son abnégation, les autorités ne pouvaient faire plus, tant ses personnalités étaient reconnues au plan national et international pour leur intégrité, leur compétence et leur souci de la qualité pour ne citer que ces cas.

Dans le domaine de la bonne gouvernance, on pourrait également citer la création d’un Ministère du plan et partant de la planification et donc de la prospective, ce, malgré la forte désapprobation des institutions de Bretton woods, qui ont été autant de signaux émis vers une meilleure efficience de l’administration. Qui dit plan dit analyses stratégiques, programmations et évaluations. En somme le Gouvernement avait adopté un mécanisme lui permettant d’assurer le service public à court, moyen et long terme au meilleur rapport qualité prix, dans l’espace et le temps. Toujours dans le registre de la bonne gouvernance, le rétablissement des relations diplomatiques avec la Chine en 1996 du fait de son vaste marché, de ses capacités financières et techniques, participe d’un souci de rapprochement vers des partenaires dont les préoccupations sont plus proches des nôtres et augmente notre pouvoir de négociation vis-à-vis de nos partenaires traditionnels. Le renforcement en 1999 de notre coopération en matière de santé avec Cuba, pays de référence dans ce domaine, participait au souci de la qualité des services de santé.

Je cite ces exemples qui rejoignent le point de vue de Phillip Crosby, célèbre Expert en management de la Qualité qui professe que : « la qualité est obtenue par la prévention, pas par le contrôle ». En d’autres termes, une prise en compte optimale de la qualité d’un service doit toujours se faire en amont, le bilan ne servant qu’à corriger les distorsions.

Dans le management de la qualité tous les acteurs participent à la formation de la qualité qui n’est alors pas du seul ressort des autorités.

Dans le cas du système éducatif, les élèves, les étudiants, les associations des parents d’élèves, les associations des consommateurs, les syndicats, les journalistes, l’opposition politique, les parlementaires, les citoyens ordinaires, les chercheurs, sont tous des sentinelles de la qualité du début à la fin des processus.

Vous devez être plus indulgent en matière de réussite du système démocratique, puisque Vincent Hugeux, grand connaisseur des systèmes politiques des pays africains francophones dans son essai « Le mirage démocratique » reconnaît que :   « L’élection ne fait pas la démocratie. Laquelle suppose un système éducatif efficace, une justice indépendante, une administration impartiale, une presse libre, le respect du droit des minorités et un minimum de sécurité, physique comme alimentaire. » Il avait conclu : « Quand le ventre est vide, l’urne sonne creux ». Le penseur Achille Mbembe quant à lui déclare que : « Pour leur part, les intellectuels n'ont pas réussi à dépasser le chaos, se contentant d'un saupoudrage étonnant : la démocratie est mise en pratique sans pensée démocratique. Le vote, souvent acheté en contrepartie de libéralités en argent ou en nature, se révèle comme le moyen efficace pour conquérir une position prébendière, offrant de nouvelles opportunités de pratiques prédatrices, et qui n’aurait pas été automatiquement obtenue par le scrutin aléatoire. » Il faut conclure que le modèle de démocratie « copier-coller » plus ou moins en vogue dans nos pays de l’aire francophone a failli.

Il se pourrait que votre souci permanent d’éviter de froisser « vos amis du PNDS » du fait de leur difficulté à accepter la critique, même émanant d’un ami, ait pu occulter votre analyse. Pourtant dans votre première lettre vous aviez été plus prudent sur la comparaison des bilans des régimes.

Vous avez peut-être volontairement passé sous silence les quatre derniers classements du Niger par rapport à l’Indice du Développement Humain (IDH) du Niger, un sujet qui fâche, sinon il vous aurait été plus facile de conclure que les régimes précédents de l’ère démocratique ont, un tant soit peu, fait mieux que vos amis puisque le classement du PNUD est neutre. En effet jamais auparavant notre pays ne s’était classé durant quatre années consécutives (2012, 2013, 2014 et 2015), dernier de la planète en matière d’IDH. Dans ce classement un benchmarking est disponible par année, par service, par pays, par zone, ce qui fait de ce classement IDH un outil indispensable pour les pays désirant améliorer leur système de service public, pour peu que la volonté soit présente. C’est pourquoi « vos amis du PNDS » feront tout, nous le souhaitons, pour nous sortir de ce bourbier dont aucun nigérienne peut se réjouir puisque ce ne sont ni les ressources ni la volonté qui leur feront défaut. Le Professeur Omar Aktouf, un éminent Professeur de Management, nous disait au cours d’un séminaire que, la mémoire collective ne retient dans un classement que deux acteurs : le premier et le dernier. A défaut de décrocher un meilleur classement, les autorités élues doivent tout mettre en œuvre pour éviter à notre pays cette place déshonorante de dernier de la planète. Je sais que le plus indisposé par ce rang est le premier magistrat de notre pays.

Plus généralement, nous sommes d’accord avec vous que les chantiers de la qualité des services publics doivent être ouverts au vu des constats des dernières années au vu des effets pervers de la démocratisation de nos pays. Selon Louis-Marie KAKDEU un expert en management et en évaluation des politiques publiques de renom qui s’est penché sur la question : « l'absence de reddition de compte et la montée de la gabegie dont fait preuve l'administration publique en Afrique est contraire aux principes de management public applicables en démocratie. Les nominations, les affectations, les attributions de marchés publics, les recrutements, sont plutôt des outils de rétribution des « soldats électoraux ». Cette logique s’oppose à celle de création de valeur qui conduit au développement. » Selon cet auteur, « la question est alors de savoir si l’Afrique peut se permettre de continuer dans ce sens et quelles réformes administratives seraient nécessaires pour accompagner le développement et la démocratisation du continent ? »

Les chantiers de réforme administrative auxquels l’Afrique devra faire face vont de la dépolitisation de l’administration, à l’externalisation des tâches administratives en passant par la gestion des ressources humaines, le pilotage et l’évaluation systématique des politiques publiques.

M. Olivier De Sardan, par votre « lettre à vos amis du PNDS », vous avez débusqué un gros lièvre qui mérite d’être traqué.

Les plus hautes autorités et l’ensemble des forces vives de la nation devraient se saisir de la question, faute de quoi, l’avenir de nos administrations est compromis. La meilleure formule pour enrichir ce débat serait d’organiser une conférence sur le thème : Qualité des services publics en régime démocratique.

Djibrilla M. Baré - Economiste - Auditeur Membre de l’International Internal Auditors (IIA)-

Dernière modification le mercredi, 25 mai 2016 21:28

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