dimanche, 31 juillet 2016 14:11

Démocratie et laïcité au Niger : réflexions

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Djibrilla M BareDepuis l’avènement de la démocratie multipartiste dans nos pays au début des années 90, suite au fameux discours de la Baule de François Mitterrand qui a engendré les conférences nationales, le débat s’est instauré au fil des alternances démocratiques ou non, de savoir qui est démocrate et qui ne l’est pas ? Certains acteurs politiques, qui avaient officié dans les régimes d’exception en vigueur avant l’appel de La Baule, tiennent à profiter de l’amnésie collective des peuples, pour s’autoproclamer démocrates au détriment d’autres, tout aussi méritants en matière de métamorphose politique, en vue de s’adapter aux nouveaux impératifs de la démocratisation mondialisation.

Alors, dans ces conditions, quel régime est démocratique ou dictatorial ? Les élections libres, suffisent-elles toutes seules à qualifier tel ou tel régime de démocratique ? Dans quelles conditions peut-on qualifier un Etat de démocratique et laïc ? Sur la scène politique nigérienne actuelle qui est démocrates ? Le verbe haut suffit-il pour mériter le label « démocrate  ? Qui est vrai démocrate et qui ne l’est pas ?

 

Autant de questions auxquelles nous tenterons de répondre.

Au Niger la séparation de l’Etat et de la religion est consacrée par l’article 8 de la Loi Fondamentale qui stipule : «  La République du Niger est un Etat de droit. Elle assure à tous l'égalité devant la loi sans distinction de sexe, de l'origine sociale, raciale, ethnique ou religieuse…Aucune religion, aucune croyance ne peut s'arroger le pouvoir politique ni s'immiscer dans les affaires de l'Etat ».

Le Niger est-il un Etat laïc et démocratique pour autant ?

Ce que certains ont appelé l’Etat laïc, consacrant la séparation de l’Etat et de la religion, vient du terme latin laicus « commun, du peuple (laos) », terme ecclésiastique repris au grec d'église laikos, « commun, du peuple (Laos) », par opposition à klerikos (clerc), désignant les institutions proprement religieuses. A l’origine, les idées dites laïques et de laïcité, faisaient plus référence aux révoltes contre l’exploitation des peuples, les inégalités et les injustices, qu’au seul retrait, stricto sensu, du religieux par rapport au politique.

Selon l’Eminent Professeur de management Omar Aktouf, la laïcité, la vraie, exprime la fin de l’exploitation concertée des peuples venant de laïkos en grec ancien. Puisque depuis la nuit des temps, « les hommes qui désiraient détenir et conserver des pouvoirs et privilèges réservés se sont toujours appuyés sur des détenteurs de savoirs spéciaux désignés par le terme clercs, c’est-à-dire «ceux qui savent» pour former ce qu’on a appelé le clergé. Ces clercs se sont alliés, d’abord, à ceux qui avaient l’usage des armes qui est le moyen de conservation du pouvoir le plus ancien, et en échange, des privilèges leurs étaient garantis. C’est ainsi qu’en France, la Révolution de 1789 mettra fin au pouvoir église-noblesse au profit du tiers-état. Le monde libre, géré par le libéralisme triomphant et la mondialisation qui est son corollaire, a son nouveau clergé qui est la finance-business et ses «écoles ». Les dogmes de ce clergé, son marché autorégulé, libre concurrence, croissance infinie,  justesse scientifique d’enrichissement illimité des riches avec ses  leaders. Ces temples que sont les grandes écoles d’affaires (Harvard, Princeton aux USA, HEC et l’ENA de Paris en France) et les lieux sacrés tels que Wall-Street, la Bourse de Londres, en complicité avec les milieux d’affaires, fournissent les savoirs et les élites, les hauts fonctionnaires, les consultants, conseillers, éminences grises qui prennent les décisions à la place de nos Etats instrumentalisés ».

 

Ainsi, la laïcité ne saurait être réduite à la seule séparation entre religion et politique. La lutte contre les injustices et inégalités sociales y est aussi importante sinon prépondérante. « Ce n ‘est pas pour rien que, dès la du 19e et les débuts du 20e siècle, apparurent les premiers gourous de l’économie-management moderne, Fayol et Taylor, qui seront les tout premiers «clercs» du nouvel ordre bourgeois-manufacturier qui domine aujourd’hui à l’échelle de la planète. Ils en engendreront d’innombrables autres. Pour la Banque mondiale « la démocratie apporte une contribution « naturellement » positive au développement en créant des motivations politiques pour les gouvernants et en réduisant les opportunités de corruption avec l’apparition de contre-pouvoirs ? Une autre imposture ». Parce qu’en réalité, en Afrique, la démocratie formelle des années récentes n’a pas ipso facto annulé la marchandisation du politique ; au contraire, elle l’a souvent légitimée. La démocratie, devenue une conditionnalité politique, souvent pensée sous la seule forme institutionnelle (multipartisme, élections libres), n’est pas la démocratisation qui, elle, est un processus endogène, domestiqué, fait de combats et de conquêtes et qui ne peut être imposé de l’extérieur. Vincent Hugeux, une référence en matière de politique africaine, a bien confirmé dans son essai, "Afrique : le mirage démocratique", CNRS Editions, Paris, 2012 que : « L’élection ne fait pas la démocratie. Laquelle suppose un système éducatif efficace, une justice indépendante, une administration impartiale, une presse libre, le respect du droit des minorités et un minimum de sécurité, physique comme alimentaire. » Le peuple est souvent laissé à son triste sort bien que notre constitution prévoit en son article 12 que « Chacun a droit à la vie, à la santé, à l'intégrité physique et morale, à une alimentation saine et suffisante, à l'eau potable, à l'éducation et à l'instruction dans les conditions définies par la loi » a bien intégré cette vrai laïcité mais à la pratique on a assisté à un système prédateur où les riches s’enrichissent davantage

Au Niger comme dans la plupart des Etats néocoloniaux à l’économie libéralisée, l’ampleur grandissante des inégalités sociales due à cette collusion business-État, a impose des politiques qui enrichissent les individus au détriment de la grande masse forcément au détriment de la nature, du salariat  et des services publics. Depuis la fin de la première république en 1974, c’est l’éternelle collision entre les militaires, les intellectuels de tous bords, les hauts magistrats, la chefferie traditionnelle, des grands religieux et ceux que certains acteurs de la conférence nationale avaient appelés les « valises noires » qui perpétue la domination d’une classe de privilégiée.

 

Pour assurer le choix souverain du peuple de ses dirigeants sans distinction de niveau de richesse des postulants, les codes électoraux punissent l’achat des consciences et les intimidations des électeurs. Mais dans la pratique ces dispositions ne servent que de décor, puisque l achat des consciences est banalisé lors des consultations électorales et tout candidat à un scrutin dans nos contrées qui ose se présenter « les mains vides »,  est voué à l’humiliation électorale. Il est même suicidaire d’aller affronter les électeurs si on ne dispose pas de moyens conséquents. Le choix des dirigeants se fait dans ces conditions, non pas sur la base du programme du candidat, mais sur ses capacités financières, les critères religieux ou d’appartenance ethnique. « Quand le ventre est vide, l’urne sonne creux », a encore conclu V. Hugeux (op cit) qui a poursuivi en martelant : « les simulacres électoraux auxquels on assiste suffisent à relativiser la démocratisation réelle du continent africain...Ni le fichier électoral fantaisiste, ni la Commission électorale prétendument "indépendante" mais gravement vassalisée, ni le recours massif, par le sortant, à l'appareil étatique et à ses instruments, ni le harcèlement policier des opposants, ni la fraude, souvent grossière, ni la violence, parfois meurtrière. Ni bien sûr, les verdicts alambiqués de "missions d'observations" frileuses qui se bornent pour la plupart à observer un silence gêné et complice. »

 

Dans nos Etats où le minimum n’est pas assuré et à présent confrontés au terrorisme, voilà ce qu’en dit Laurent Bigot, un ancien diplomate français, grand connaisseur de notre sous-région, qui avait prédit la chute de deux Etats sahélien voisins, constate : « Au sentiment de ces populations d’être abandonnées par ceux qui sont censés s’occuper d’elles s’ajoutent l’arbitraire et le dégoût. L’arbitraire, qui s’abat sur elles quand les représentants de l’Etat se comportent en prédateurs, et dégoût, quand elles constatent que c’est toujours la même minorité qui s’enrichit, que le pays aille bien ou mal..».

 

En résumé, pour parler d’une vraie démocratie, il faut que le minimum soit assuré pour tous. Que la sécurité des personnes et des biens soit assurée pour tous. Que certains ne continuent plus de s’enrichir outrageusement pendant que le peuple lui trinque. Il faut surtout que tous les nigériens soient égaux quand il s’agit d’accéder aux emplois étatiques, aux soins de santé et à l’éducation. Il est impératif que les démagogues de tous bords se recyclent et veuillent bien revisiter leur nombril.

 

La vraie laïcité peut toujours attendre et les pseudo-démocrates, ces enfants venus par la démocratie, mais pas démocrates pour un sous et qui ne respectent pas ses exigences, ces « caïmans du marigot (qui) ont appris à manier le lexique du pluralisme, de la transparence et de la " bonne gouvernance "... pour mieux s'affranchir de ses effets »,peuvent toujours pérorer sur une démocratie qui reste à bâtir. Balle à terre ! Comme diraient les compatriotes de Laurent GBAGBO, auteur de la formule décapante, désormais célèbre, « On gagne ou on gagne ». Par un coup KO ?

 

Je ne terminerai pas mes propos sans partager avec les lecteurs, le constat de l’éminent penseur africain, Achille Mbembé : «.Pour leur part, les intellectuels n'ont pas réussi à dépasser le chaos, se contentant d'un saupoudrage étonnant : la démocratie est mise en pratique sans pensée démocratique… ».

Question : quand des acteurs de la classe dirigeante de la république démocratique du Gondawna démocratique, enfants de la démocratie, brassent des milliards, évoluent dans des résidences multiples de rêve, acquises en l’espace de quelques années, pendant que le peuple croupit dans la misère, est mal soigné et éduqué, avons-nous affaire à des démocrates ?

Djibrilla M. Baré – Economiste

 

 

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