jeudi, 04 août 2016 00:03

Lettre à mes compatriotes : On peut corrompre les hommes, pas Dieu

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Lettre ouverte Mallami Boucar ‘’Le Niger se porte bien, même s’il se sent mal’’. Ce propos a priori insensé est de BrigiRafini, l’homme que les Nigériens ont crédité d’une certaine sagesse mais dont ils ont découvert la véritable personnalité à l’épreuve des faits qui ont secoué la vie politique de ce pays au cours des cinq dernières années. « Le Niger se porte bien, même s’il se sent mal ». Que faut-il comprendre à ce propos tenu aux Etats Unis où il se trouve en mission ? C’est tout simplement l’aveu d’une situation désastreuse mal assumée ou carrément non assumée. En réalité, le Niger se porte mal, très mal et BrigiRafini sait parfaitement qu’ils se sont empêtrés dans des problèmes financiers et politiques inextricables.

Selon les experts financiers qui ont régulièrement alerté leurs concitoyens sur les dérives de la gouvernance financière de Mahamadou Issoufou, le Niger entame, à partir de ce deuxième semestre de 2016, une période de remboursement des prêts contractés de façon inconsidérée. Plus de 400 milliards de francs CFA sont en jeu pour les échéances arrivées à terme. A cela s’ajoute une énorme dette intérieure inestimable dont le Fonds monétaire international (Fmi) a récemment aidé à l’apurement d’une infime partie concernant les années 2013 et 2014 grâce à un montant d’un peu plus de huit milliards de francs CFA dans le cadre de la Facilité de crédit. Et plus les semaines passent, plus le Niger s’enfonce dans une sorte de marécage suicidaire. Vous savez, le propre des marécages, plus tu te débats pour en sortir, plus tu t’enfonces. Il vous est peut-être arrivé de lire le dernier numéro du journal Le Courrier. Si vous ne l’avez pas encore lu, cherchez-le, vous comprendrez mieux dans quel pétrin se trouve le Niger. Bien entendu, je n’ai pas l’intention de m’arrêter en si bon chemin. Aussi, vais-je vous en donner une idée succincte mais précise. Un rappel de rigueur s’impose : du 1er janvier au 30 juin, l’Etat n’a pu mobiliser que 28,8% des recettes internes attendues. Incapable de mobiliser les ressources internes parce que la plupart des entreprises et établissement qui sont les plus grands pourvoyeurs de ressources pour l’État sont pratiquement exonérés de leurs obligations de payer les droits de douane et d’impôt. La très faible mobilisation des ressources internes est en fait la résultante d’une politique irresponsable, voire suicidaire pour le Niger, préférée par des hommes qui ne semblent avoir aucune conscience du mal qu’ils font à ce pays. N’est-ce pas au Niger qu’un secrétaire général du gouvernement s’arroge le droit de procéder à une révision des montants dus à l’État par des sociétés étrangères, en l’occurrence les sociétés de téléphonie cellulaire, qui amassent des milliards chaque année ? N’est-ce pas dans ce pays que des intermédiaires se sont créés entre les régies financières chargées de la mobilisation des ressources internes et les contribuables ? N’est-ce pas au Niger qu’avant-hier, lors d’un débat sur les magasins sous douane, un des participants a révélé que les parents directs du directeur général adjoint, si engagé pour la défense des intérêts de Vincent Bolloré, ne paient que deux millions lorsqu’ils ont dix à payer ? N’est-pas le directeur général des douanes, Issaka Ousmane, qui est chargé des relations avec les organisations patronales au sein du Comité exécutif national du PndsTareyya ? Les risques de collusion sont énormes, mais le pire est ailleurs. Non seulement le gouvernement issu du coup d’État électoral du 20 mars 2016 est incapable de mobiliser les ressources internes — une question de légitimité certainement — mais il dépense plus qu’il n’engrange. Ainsi, constatet- on que les dépenses (un peu plus de 346 milliards) dépassent largement les recettes (un peu plus de 284 milliards de FCFA) enregistrées.

 

Mes chers compatriotes, tout va de mal en pis. Mahamadou Issoufou a mis le Niger sur cales et ce n’est pas une mauvaise blague. Le gouffre financier ne fait que s’accentuer. Outre les énormes échéances de dettes à va-tout qui sont arrivées à terme, le 1er juillet 2016, le groupe Areva SA et Areva Mines SA et relative ont adressé au gouvernement issu du coup d’État électoral du 20 mars une lettre l’informant de la saisie-attribution de plus de 22 milliards de créances du Niger dans un contentieux judiciaire. Un contentieux judiciaire qui l’oppose à Africard Co Ltd à propos d’un contrat que BrigiRafini et les siens ont résilié de façon unilatérale. Un malheur ne vient jamais seul, dit-on. Dans quelques jours, d’autres engagements délicats arrivent à terme et il va falloir bien plus que des discours pour s’en sortir. En effet, le 30 mai 2016, Mohamed Moussa et IbroZabeye, directeur du contentieux de l’État, au nom du gouvernement, d’une part ; d’autre part, Michel Bosio, président de Getfarail et Michel Rocard, ancien Premier ministre de France, ont signé une déclaration commune dans laquelle, au point 3, « L’État du Niger réaffirme que AFRICARAIL est toujours concessionnaire du droit de construire et d’exploiter les ouvrages d’art et les infrastructures ferroviaires sur l’axe Kaya (Burkina Faso) – Niamey (Niger) – Parakou (Bénin), Aného (Togo) – Ouidah (Bénin), ainsi que sur l’axe Blitta (Togo) – Ouagadougou (Burkina Faso) constituant la grande boucle ferroviaire de l’Afrique de l’Ouest, conformément au Protocole du 15 janvier 1999 et au Protocole additionnel du 31 août 2000 ». L’annonce a fait l’effet d’une bombe et le groupe Bolloré a dû prendre ça mal.

 

Mes chers compatriotes, Si c’est la divulgation de ce point 3 de l’accord du 30 mai 2016 qui a rendu fous furieux les auteurs et bénéficiaires du coup d’État électoral du 20 mars 2016, ce sont les points 5, 6, 8 et 10 qui me semblent, aujourd’hui d’à-propos. Tenez-vous bien, le point 5 stipule que « L’État du Niger s’engage, de concert avec les autres États parties au Protocole, à apurer les dettes dûment constituées du Comité de pilotage d’AFRICARAIL envers la société GETFARAIL et ce à réception des factures et de leurs justificatifs, et à prendre à sa charge tous ses coûts directs dûment établis ».

 

Le point 6, qui découle de ce point 5, stipule que « Sous condition du règlement prévu à l’article 5 et de la déclaration prévue à l’article 8, les parties sont convenues de mettre un terme à la procédure d’arbitrage CCI N°21451/MCP/DDA initiée par les sociétés AFRICARAIL et GETFARAIL à l’encontre des États du Niger et du Bénin ». Et ce point 8, que dit-il ? Que « L’État du Niger s’engage à présenter à l’État du Bénin les résultats des réunions et cette déclaration commune dont la prise d’effet est conditionnée par la confirmation de l’État du Bénin de son entier accord ». Quant au point 10, il stipule que « la présente déclaration deviendra caduque si elle n’entre pas en vigueur et/ou si les parties ne s’y conforment pas avant l’expiration de la suspension de la procédure d’arbitrage le 10 août 2016 ».

 

Mes chers compatriotes, autant dire que c’est le ciel qui tombe sur la tête des autorités issues du coup d’État du 20 mars 2016. Ce dossier, ainsi que celui relatif au contentieux judiciaire avec Africard Co Ltd, représentent, entre autres, une bombe à retardement qui vont compliquer davantage la situation financière du Niger. D’ici au 10, il n’y a plus qu’une poignée de jours qui laissent peu de place aux discours. Actuellement, le ministre des Finances, accompagné du directeur du Contentieux de l’État et d’autres grands commis sont en mission dans l’Hexagone. On ignore ce qui les fait courir ainsi, mais ces affaires n’y sont pas certainement étrangères. L’escale, il y a quatre jours, du Président béninois, Patrice Talon, à Niamey, non plus, n’est pas étrangère à cet imbroglio judiciaire dans lequel Mahamadou Issoufou a empêtré le Niger avec Vincent Bolloré. Au regard de l’échéance du 10 août 2016, fixée comme date ultime pour l’apurement des dettes dûment constituées du Comité de pilotage d’AFRICARAIL envers la société GETFARAIL, il est facile de savoir que le Bénin est en train de protester contre cette façon bien à Mahamadou Issoufou, d’engager la responsabilité d’un État tiers face à des situations qui ne sont pas vues sous le même angle. Le poids des engagements consentis par l’État du Niger est lourd à supporter et on peut naturellement supposer que le Bénin, qui n’a pas pris part aux négociations qui ont duré du 24 au 25 mai 2016 à Niamey, demande des clarifications par rapport à beaucoup de zones d’ombre. Pourquoi n’a-t-on pas invité le Bénin à prendre part à ces discussions qui se sont déroulées si près de ses portes, à Niamey ?

 

Mes chers compatriotes, BrigiRafini, le chef du gouvernement, était récemment aux États- Unis où il a procédé à la signature de l’accord de don portant sur l’octroi en faveur du Niger, d’une enveloppe de 437, 024 millions de dollars américains, soit environ 250 milliards de FCFA. Auparavant, ses services de communication ont informé qu’il a obtenu de la Banque mondiale un montant de 70 millions de dollars US, soit environ 35 milliards de francs CFA. Pourtant, le printemps n’est pas pour demain. D’abord, les fonds obtenus dans le cadre de la Banque mondiale sont des acquis déjà budgétisés, notamment dans le cadre des projets PAC et PSE. Ensuite, il faut savoir que de la signature du Millenium Challenge Account au décaissement des fonds concernés, il y a tout un parcours de combattant que ne peut réussir un gouvernement issu d’un coup d’État électoral. Vous pouvez être certains que les États-Unis n’accordent pas de prime aux coups d’État électoraux. Et puis, entre nous, n’est-il pas plutôt une chance pour les Nigériens que ce gouvernement-là n’ait pas à gérer de tels fonds ?

 

Mes chers compatriotes, les magasins sous douane sont un instrument de souveraineté par lesquels un gouvernement responsable ne cherche pas que de l’argent. Ils représentent un instrument de régulation des prix, notamment des produits de première nécessité et ne sauraient, de ce fait, être bradés. Que le prétendant s’appelle Vincent Bolloré n’est qu’un hasard. Les magasins sous douane ne sont pas, dans le contexte d’un pays comme le Niger, pour gagner de l’argent. Ils ont nécessairement une dimension sociale que ne peut percevoir un homme comme Vincent Bolloré. Le combat actuel que mènent commerçants et transitaires nigériens est donc une affaire de tous les Nigériens. Chacun doit se sentir concerné. Non seulement ce bras de fer que certains compatriotes mènent contre les citoyens nigériens pour le compte de capitaux étrangers est indigne de ceux qui le font, mais il est regrettable de constater le peu d’intérêt qu’affichent les populations à une affaire qui leur rendra nécessairement la vie impossible. Les syndicats, les organisations de la société civile, les médias, etc. semblent complètement tétanisés et il n’est pas exagéré de dire que les leaders syndicaux actuels n’ont pas de crédibilité. Rester insensibles face à tant de problèmes qui minent le Niger, c’est signer un aveu qui ne dit pas son nom. Et s’ils ont, pour la plupart, vendu leur silence au plus offrant ? En tout cas, leur inertie sonne comme une licence à tout faire pour Mahamadou Issoufou. Mais on peut corrompre les hommes, pas Dieu.

Mallami Boucar 

05 août 2016
Source : Le Monde d'Aujourdhui

Dernière modification le vendredi, 05 août 2016 11:00

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