vendredi, 26 août 2016 09:01

Les dynamiques d'alliances politiques au Niger : oser quitter le cercle vicieux pour un mécanisme vertueux

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Elisabeth Sherif 01Dr Elisabeth SHERIF

Les rumeurs du ralliement du MNSD, la deuxième force politique de l’opposition, à la mouvance présidentielle, ont suscité beaucoup de commentaires. Et la concrétisation de celui-ci fait l’objet d’autres analyses. Ce qui est frappant dans certains de ces commentaires et analyses, c’est leur apparente stupéfaction, devant un fait qui est pourtant loin d’être inédit. L

Le MNSD ayant déjà été le principal allié du PNDS lors de la cohabitation qui a eu lieu pendant la 3ème République. Et, d’autre part, les alliances couramment qualifiées de « contre-nature », étant un des traits marquants du jeu politique nigérien. Aussi, au-delà de sa dimension évènementielle et les polémiques qu’il génère, le récent ralliement du MNSD à la mouvance présidentielle incite à examiner, dans une perspective historique, le mécanisme de composition et de recomposition d’alliances au Niger, dans le but d’identifier les logiques qui les sous-tendent ainsi que leur impact sur la prise en charge des problèmes sociaux et les représentations que les populations se font de la politique.

1-Les alliances couramment qualifiées de contre-nature, font en effet partie des caractéristiques dominantes du jeu politique nigérien. Pendant la 3ème République et plus précisément vers la fin de l’année 1994, au moment où les rumeurs du rapprochement entre le MNSD et le PNDS se faisaient de plus en plus précises, certains analystes de la scène politique nigérienne avaient exprimé des réserves quant à la concrétisation d’une telle alliance. Tant le MNSD était à l’époque présenté comme un parti de notables et le PNDS un parti de masses, qui stigmatisait de façon particulièrement véhémente la « bourgeoisie néocoloniale » dont le MNSD serait l’une des principales composantes. Et pourtant, à l’issue des législatives du 18 janvier 1995, le PNDS s’allia avec le MNSD pour former la majorité parlementaire qui mit le Président Mahamane Ousmane en cohabitation. Ce fut la première alliance « contre-nature » de l’ère post-conférence nationale. Elle sera suivie par d’autres, en l’espace de la durée d’un régime et même entre les deux tours d’une élection présidentielle.
2- En 1999, le MNSD et le CDS s’unirent, après une dizaine d’années d’inimités prononcées, et le PNDS se mit avec le RDP, après 3 années d’échanges vifs, qui envenimèrent le cours de la 4ème République. En 2004, on assista au revirement spectaculaire des leaders de l’ANDP, CDS, RDP, RSD, qui appelèrent à voter pour le président sortant, après avoir pourtant menée la campagne du 1er tour contre celui-ci et conclu des accords avec son concurrent. Le même cas de figure se répéta en 2011, avec le soutien de la dernière minute du MODEN-FA au candidat du PNDS.  
3- Et tout récemment en 2016, des candidats ont axé leur campagne sur le changement et l’alternance au 1er tour, avant de soutenir le président sortant au 2nd tour. Le rappel de ces faits, permet de constater que tous les grands politiques nigériens ont été, à un certain moment donné de leurs parcours, impliqués dans des alliances radicalement opposées à leurs positionnements ou opinions antérieurs. Mais ces alliances couramment qualifiées de contre-nature, ne sont pas uniquement le propre du jeu politique de l’ère post-conférence nationale. Elles étaient une des caractéristiques de l’expérience pluraliste des années 1940-1950 également.
4- On peut à ce propos évoquer l’abandon, à partir de 1951 et après de cuisantes défaites électorales plus ou moins orchestrées par l’administration coloniale, de la posture radicale anticolonialiste par certains leaders du PPN-RDA ainsi que leur désaffiliation du Parti Communiste Français, dans le but de reconquérir des sièges parlementaires et la position prédominante qui échappa à leur parti après la création de l’UNIS en 1948. Il en est de même de l’alliance que Djibo Bakary, qui était radicalement opposé aussi bien à l’administration coloniale qu’à la chefferie traditionnelle, contracta avec des partis politiques et des personnalités présentés comme des modérés vis-à-vis de l’administration coloniale et proches de la chefferie traditionnelle, dans le cadre des élections municipales du 18 novembre 1956 ainsi que les territoriales du 31 mars 1957, qu’il remporta.
5- Cette alliance inspira un commentaire particulièrement lapidaire à Boubou Hama. « Hier [souligna-t-il] Djibo mettait au pilori de la traîtrise, les hommes du BNA, les chefs de Canton, les fonctionnaires bien placés. Aujourd’hui sans transition, notre héros compose avec tout ce que le pays comporte de rétrograde (…). Aujourd’hui la mairie l’emporte (…) Aujourd’hui Djibo n’est plus que l’enfant docile de Marafa, prince Issoufou Djermakoye ». Diori Hamani, qualifia la même coalition de « monstre hybride », assimilable au « mariage de la carpe et du lapin, l’assemblage de la chèvre et du chou ».
6- Le jeu politique était donc, déjà à l’époque, visiblement acerbe et se caractérisait par une constante rigidité, qui tranchait avec la facilité avec laquelle se nouaient et se dénouaient les alliances. La question que l’on peut se poser à ce niveau, est celle de savoir pourquoi la classe politique actuelle, pourtant mieux instruite que celle des années 1940-1950, se retrouve plus ou moins dans le même cas de figure.  Ce qui incite à rechercher les facteurs susceptibles d’expliquer la reproduction des logiques qui déterminent les alliances politiques. L’un des plus importants étant, le contexte même d’apparition du phénomène partisan au Niger.
7- Pour mieux appréhender l’impact du contexte d’apparition des partis politiques sur les dynamiques d’alliances au Niger, il importe de remarquer que les partis politiques dans le contexte occidental, sont principalement l’expression des clivages, intimement liés à l’évolution socio-culturelle et économique des pays européens et nord-américains. La question de la place et du rôle de l’Église au sein de l’État a par exemple, comme l’ont expliqué des analystes, favorisé la création des partis cléricaux et anticléricaux. Les conséquences de la révolution industrielle ont suscité l’émergence des partis ouvriers, socialistes, communistes, militant pour la défense des intérêts des masses salariales et les couches défavorisées face aux patrons, bourgeois et autres détenteurs des moyens de production.
8- Toujours selon les explications fournies, l’expansion des villes et du secteur industriel a occasionné l’apparition des partis agrairiens et paysans, luttant pour une meilleure prise en compte des questions liées aux modes de vie et de production des zones rurales. L’avènement de l’État providence, sa gestion et ses effets, mirent constamment aux prises les partisans de la redistribution des ressources à ceux qui en étaient contre. Et l’essor de la société de consommation, suscita l’émergence des partis écologistes, militant pour la qualité de vie et la protection de l’environnement. etc.
9- Ainsi, contrairement aux partis politiques européens et nord-américains, dont la création a suivi les contours des défis posés par l’évolution socio-économique et culturelle de leurs sociétés, les partis politiques ont émergé de façon plutôt expéditive au Niger, principalement sous l’impulsion de l’administration coloniale. L’échange politique n’était dès lors pas structuré autour de clivages significatifs, inhérents aux réalités socio-culturelles et économiques des populations. Cela expliquerait, en grande partie, la prédominance des facteurs personnels et conjoncturels dans le processus de  (re)composition d’alliances politiques  et le jeu politique d’une manière générale.
10- Révélatrices donc du faible ancrage idéologique des partis politiques, ces alliances sont cependant loin de s’inscrire dans la dynamique d’érosion des clivages idéologiques observée dans les démocraties consolidées. Erosion provoquée par des mutations socio-économiques et culturelles ainsi que la disparition du bloc soviétique, et qui s’est traduite par l’essor des « partis attrape-tout ». Ces derniers étant des partis politiques qui s’autorisent une certaine flexibilité idéologique dans leurs programmes et discours politiques, dans le but de conquérir les voix des potentiels électeurs de leurs adversaires.
11- Au Niger, et dans bien d’autres démocraties en voie de consolidation, les hommes politiques essaient de maximiser leurs chances d’accéder au pouvoir ou de le converser, non pas en s’adressant directement aux potentiels électeurs de leurs adversaires, mais en se contentant tout simplement de contracter des alliances au sommet. Et ce, après de échanges particulièrement vifs, qui donnent au jeu politique nigérien les allures d’un interminable face à face, axé beaucoup moins sur des questions relatives à l’accès des populations aux moyens de production, les modalités de la redistribution des ressources, les enveloppes budgétaires allouées à la santé, à l’éducation, etc., que sur des accusations, dénigrements, allégations d’incompétences, soupçons de corruption, d’immoralité, etc.
12- Mais les circonstances d’importation du phénomène partisan, ne sont pas uniquement responsables d’une faible manifestation des convictions résultant de la prise de conscience de certaines réalités socio-économiques et culturelles dans le jeu politique. Elles ont également beaucoup contribué à façonner l’idée selon laquelle, l’engagement politique se réduit à l’exercice du pouvoir. Et la participation à l’exercice du pouvoir serait, de ce fait, l’unique fonction qu’un parti politique pourrait et/ou devrait assumer, dans une démocratie qui est pourtant en état de chantier et évoluant dans un pays en voie de développement.
13- On peut à cet égard remarquer que lors de l’expérience pluraliste des années 1940-1950, les élites locales étaient associées au jeu politique et à la gestion du territoire. Mais l’administration coloniale détenait le monopole de la décision concernant aussi bien la nature que l’orientation des politiques publiques. De même, lors de la réintroduction du multipartisme au début des années 1990, l’essentiel des décisions concernant la régulation de l’économie et les mesures sociales était déterminé par les institutions monétaires internationales, dans le cadre des programmes d’ajustement structurel. Les marges de manœuvre des acteurs politiques dans la conception des politiques publiques favorables aux populations étaient par conséquent plutôt fortement réduites.
14- L’engagement politique se limitait ainsi à la participation à l’exercice du pouvoir. L’action politique cherchant, d’une certaine façon, moins à résoudre les problèmes existentiels des populations qu’à mettre en œuvre des directives plutôt impopulaires, émanant de ces institutions étrangères. Cela n’a pas été favorable au déclenchement, dès l’introduction du jeu politique et sa réintroduction, d’une dynamique d’imputation de responsabilité, concernant l’impact réel de l’action politique sur le train de vie des gouvernés. Et le pouvoir, dans le processus, arrive à être perçu non pas comme un instrument de transformation des conditions de vie du plus grand nombre, mais comme le moyen qui garantit, à la minorité que constitue la classe politique, un accès permanent au prestige et aux privilèges.
15- Force d’ailleurs serait de constater que les enjeux relatifs aux problèmes existentiels auxquels sont confrontées les populations, n’ont jamais été à l’origine des crises politiques que le pays a connues. Ces dernières tournant toujours, principalement, autour des règles du jeu ou la définition des critères requis pour (re)conquérir ou conserver le contrôle des ressources institutionnelles et financières de l’État. Tellement la participation à l’exercice du pouvoir est présentée et perçue comme l’essence et la vocation primordiale de la politique. L’ultime et l’unique objectif de la création d’un parti politique.
16- Aussi, avec la création des partis politiques à un rythme effréné, dans un cadre idéologique tout aussi léger que fragile, et dans le seul but de participer à la gestion de ressources institutionnelles et financières de plus en plus rares, la politique est prédestinée à être le reflet d’un jeu à somme nulle.         Une relation gagnants-perdants. Le lieu privilégié d’exposition et de confrontation non pas de projets concurrents mais des rivalités et intérêts personnels. Ce qui appauvrit et paralyse le débat citoyen, condamne l’action politique à l’impuissance, élargit le fossé existant entre les gouvernants et les gouvernants, tout en doublant le sentiment largement partagé de la mal-représentation de l’impression, de plus en plus répandue, de la « mal gouvernance ».
17- Dans ces conditions, la main tendue du chef de l’État à l’opposition et la proposition de la formation d’un gouvernement d’union qui l’accompagne, sont plutôt le reflet des difficultés que la classe politique nigérienne continuent à éprouver, pour créer, à partir des ressources de la diversité, des liens qui seraient suffisamment actifs et forts, au point de bannir les divisions inutiles et de transcender les particularismes, en vue de la poursuite de l’intérêt général et la réalisation du bien-être collectif. Cela soulève d’ailleurs la question de la pertinence et de l’efficacité de la tentative d’uniformisation du paysage politique que recèle l’idée d’un gouvernement d’union nationale, en ce qui concerne l’amélioration de la qualité du processus démocratique et la prise en charge des problèmes socio-économiques et des défis sécuritaires.
18- Et ceci d’autant que, la crise financière qui a frappé les pays dont les démocraties font figure de modèle ainsi que les menaces terroristes dont ils font face, ne se sont pas soldées par la mise en place des gouvernements d’union nationale, au sein de tous ces pays. Elles ont surtout occasionné des alternances politiques dans un bon nombre de ces pays, comme en France en 2012. Les électeurs, insatisfaits de la manière dont celle-ci et ses effets avaient été gérés, ayant préféré apporter leurs voix à ceux qu’ils jugeaient porteurs de projets aux alternatifs.
19- Enfin, les mobiles avancés pour justifier le ralliement du MNSD à la mouvance présidentielle, portent à croire qu’un parti politique ne pourrait contribuer à la construction démocratique et au développement du pays qu’en étant au pouvoir. Il appartient dès lors, à l’opposition actuelle de démontrer, à travers un engagement inédit, les limites de cette conception. Car, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le ralliement du MNSD à la mouvance présidentielle, offre à l’opposition actuelle, l’opportunité de se rapprocher davantage des rênes du pouvoir. Et le défi de l’opposition, serait donc  de surtout faire en sorte que cette allégeance du MNSD à la mouvance présidentielle, ne soit pas juste un ralliement inattendu de plus, mais l’alliance qui provoquera le sursaut dont le pays tout entier a besoin pour repartir sur de nouvelles bases.
Les leaders qui feront le choix de rester dans l’opposition actuelle et ceux qui décideront de les rejoindre, pourraient à cet effet, assumer avec une remarquable conviction leur statut d’opposants et œuvrer dans le sens de sa valorisation. Ils pourront, dans cette optique, davantage travailler et peaufiner l’image et les actions de l’alternative qu’ils représentent, plus que jamais. Leur contribution serait indispensable, pour enrichir le débat politique et l’orienter vers la politisation des enjeux sociaux. Une plus grande proximité avec les populations permettrait, à cet égard, de mieux connaitre et recenser leurs préoccupations et revendications, pour en faire de véritables enjeux, susceptibles d’être débattus, dans la perspective de leur transformation en politiques publiques à mêmes d’améliorer les conditions de vie des populations. Cet élan pourrait s’accompagner de la mise en place de groupes permanents de réflexion, afin de doter davantage l’opposition nigérienne de l’expertise requise, pour mener avec efficacité sa fonction tribunitienne ainsi que ses missions, forts indispensables, de contrôle et d’influence des actions gouvernementales, tout en contribuant à l’émergence de mœurs politiques beaucoup plus productives, à travers la fonction de sensibilisation et de socialisation politiques des citoyens qu’elle se doit d’entreprendre davantage également. L’opposition est ainsi appelée à mobiliser davantage toutes les ressources dont elle dispose et notamment, la culture de d’État de ses leaders, leur solide expérience de la gestion des affaires publiques ainsi que l’engagement militant de ses adhérents et sympathisants, pour s’investir tellement dans sa mission, au point de contribuer à la réussite des actions gouvernementales. Et ceci parce que non seulement les populations nigériennes le valent bien, mais aussi pour que, lorsqu’elle reprendra les rênes du pouvoir, qu’elle puisse retrouver le Niger dans un bien meilleur état. Le tout serait donc pour l’opposition de… « se préparer à gouverner », autrement !
Dr Elisabeth SHERIF
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Dernière modification le samedi, 27 août 2016 12:45

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