jeudi, 20 octobre 2016 17:16

Lettre à mes compatriotes : Les Nigériens constatent avec amertume que leur pays, « l’ilôt de paix », « le rempart du Sahel », enregistre plus de morts dans les rangs des Fds que tout autre pays de « l’environnement tourmenté »

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Fan FDS Niger 01Le Niger, pourrait-on dire, va à vau-l’eau. Il n’y a pas un seul secteur où l’on peut objectivement dire alhamdoulillahi. La sécurité, qui a été longtemps brandie comme le plus beau cadeau de Mahamadou Issoufou à un Occident particulièrement sensible à la question terroriste, s’effiloche à vue d’œil. Je dis bien à l’Occident et c’est Mahamadou Issoufou qui m’en donne à profusion les preuves. À maintes reprises, dans des situations douloureuses qui commandent à tout chef d’État, même lorsqu’il a usurpé le pouvoir, de suspendre toute autre activité, voire d’abréger une mission à l’extérieur, pour se tenir aux côtés des siens, Mahamadou Issoufou a montré un détachement extraordinaire, se contentant, dans le meilleur des cas, d’envoyer un message de condoléances et de compassion aux familles endeuillées.

Quelle tristesse ! Au contraire, il a montré une grande promptitude lorsqu’il s’agit d’occidentaux enlevés ou tués dans des attentats. C’est ainsi qu’il s’est rendu précipitamment à Paris lors des attentats contre le journal Charlie Hebdo, déclarant qu’ils sont tous Charlie alors que chez lui, à Karamga, des dizaines de soldats ont été massacrés lors d’un bombardement dont il n’a d’ailleurs jamais éclairci les circonstances et les causes. De même, il a poursuivi tranquillement des missions à l’extérieur pendant que son peuple pleure ses morts. Il y a tant d’exemples. Le tout dernier numéro qu’il offert au monde entier dans ce registre, c’est lors de son récent séjour aux Emirats Arabes Unis ; séjour qu’il a refusé d’écourter malgré l’attaque terroriste de Tezalit où 22 membres des Forces de défense et de sécurité (Fds) ont trouvé la mort. Il s’est juste contenté de transmettre un message de condoléances et de compassion comme si le Niger avait affaire à un étranger ému par ces douloureux évènements. Une attitude déconcertante qui frise le mépris total de ses concitoyens. Et pas plus tard que le 17 octobre 2016, à l’annonce de l’enlèvement, à Abalak où il vivait depuis plus de 20 ans, de Jeff Woodke, cet américain-nigérien, les origines et la nationalité de l’intéressé l’emporte sur toute autre considération. Le même Mahamadou Issoufou, qui n’a jamais affiché une attitude attendue d’un chef d’État lorsqu’il s’agit d’un compatriote, panique, annule même son voyage à Lomé (Conférence de l’Union africaine sur la sécurité maritime), convoque le Conseil national de sécurité et met le holà pour la recherche de Jeff Woodke. Manifestement, il y a le feu mais ce n’est simplement parce qu’il s’agit d’un Américain. La raison est encore plus profonde et grave.

Mes chers compatriotes, longtemps, Mahamadou Issoufou n’a fait que chanter, oubliant que les questions de guerre ne sont pas que de la propagande futile et qu’en l’occurrence, la guerre contre le terrorisme exige, certes de la fermeté, mais également de la retenue. Car, lorsqu’on est chef ou leader quelconque, il faut toujours garder à l’esprit que ce n’est soi qui meurt en premier. Et ce n’est pas parce l’autre a choisi le métier des armes qu’il faut le jeter en pâture. Peut-on d’ailleurs endiguer le terrorisme par la bouche ? « Le Niger sera le tombeau de Boko Haram » ; « le Niger, rempart face aux menaces qui guettent le Sahel » ; « Nous allons bientôt en finir avec Boko Haram », etc. Telles sont les strophes régulièrement déclamées. Dans la réalité, le Niger est en train de payer un très lourd tribut, conséquence désastreuse d’une gestion de la sécurité par le discours et le verbe. Du blabla inutile et dangereux pour la sécurité des Nigériens qui constatent avec amertume que leur pays, « l’ilôt de paix », « le rempart du Sahel », enregistre plus de morts dans les rangs des Fds que tout autre pays de « l’environnement tourmenté ». Le mensonge fleurit, mais ne donne jamais de fruit. Laissons, donc, les acteurs concernés par l’affaire Jeff se débrouiller, d’une part pour faire libérer l’américain selon les connexions habituelles ; d’autre part, pour se sortir d’affaire dans cet imbroglio noué, selon Paris-Match, par le trafic de drogue. Dans un article qui en dit long sur le drame que vit le Niger sous Mahamadou Issoufou, le journal parisien explique les raisons qui pourraient avoir été à l’origine de l’enlèvement de JefferyWoodke. Et ce n’est pas beau pour le pouvoir en place qui n’aurait pas, entre autres attitudes suspectes, « oublié » de donner une suite à l’interception d’un véhicule 4x4, similaire à celui qui a été utilisé dans le rapt de l’américain et bourré d’armes. De fait, un journal de la Place a révélé, il y a quelques semaines, l’arrestation à Bamako d’un député «élu» sous les couleurs de Jamhuria pour trafic de drogue. Eh bien, pour Paris-Match, cet homme ferait partie d’un réseau qui serait lié au rapt de l’américain-nigérien. Une affaire aux odeurs de souffre qui ferait perdre des plumes à beaucoup de têtes. L’axe du mal est là et l’article de Paris-Match n’est que la face visible de l’Iceberg, le début d’une histoire aux mille aboutissants.

Mes chers compatriotes, nous n’avons pas encore fini d’épiloguer sur le rapt de Jeffery Woodke que Radio France Internationale (Rfi) nous apprend que la prison de haute sécurité de Koutoukalé était, le 17 octobre 2016, la cible d’attaques terroristes depuis 4 heures du matin, selon Mohamed Bazoum. Une autre affaire qui fait couler beaucoup de salive à Niamey, tant les choses paraissent invraisemblables. En tout cas, après avoir encaissé le coup, les langues se délient et posent beaucoup de questions.
(1) La communication officielle n’a jamais donné une estimation du nombre des assaillants. (2) pour des assaillants mis en déroute après, pratiquement, deux heures de combats acharnés, on ne nous a montré ni véhicules abandonnés ni motos laissées derrière dans la débandade.
(3) Pour un combat qui a duré près de deux heures d’horloge avec des assaillants lourdement armés selon Mohamed Bazoum, on n’a constaté sur l’entrée principale de la maison d’arrêt que des impacts de balles d’armes légères.
(4) Les sorties publiques de Mohamed Bazoum et de Massoudou Hassoumi sèment davantage le trouble avec des précisions venues avant même que les assaillants aient revendiqué les deux attaques.
Nécessairement, face à ces indices troublants, des questions se posent : si les assaillants étaient venus à motos, comment est-il possible qu’on n’ait pas pu estimer leur nombre ? Comment des assaillants pris en sandwich entre les gardes pénitenciers et les renforts arrivés de Niamey aient réussi à s’enfuir, probablement à motos, pour se fondre dans la nature ? N’y a-t-il pas eu de courses-poursuites pour les mettre hors d’état de nuire ? Ne sait-on même pas dans quelle direction ont-ils fui ? On ne me dira pas quand-même que c’est le seul assaillant tué qui a couvert, face aux feux nourris de la Garde et de l’armée, la retraite des siens. Comment deux heures de combats acharnés, avec des assaillants que Mohamed Bazoum dit lourdement armés, ont pu se terminer ainsi ? En disant, dans son communiqué, que les assaillants ont été repoussés, Mohamed Bazoum jette davantage le trouble dans l’esprit des Nigériens qui se demandent vers quel horizon. Pour qui connaît l’emplacement géographique de la prison de Koutoukalé, la frustration est encore grande. Comment admettre que les assaillants aient été mis en déroute mais que les Fds ont préféré campé sur leur position défensive et les a laissé filer, tranquillement, comme ils étaient arrivés. Bref, dans ce Niger tourmenté mais bercé dans l’illusion d’une réalité totalement virtuelle, il faut bien croire, au regard de ces évènements malheureux qui s’enchaînent, que la croyance en un châtiment divin n’est pas totalement superflue.

Mes chers compatriotes, Mahamadou Issoufou n’a pas tort, et vous devez en convenir, qu’il a fait plus que tous les autres présidents et chefs d’État réunis depuis l’accession de notre pays à la souveraineté nationale. En tout cas, plus que tout qu’un Nigérien peut imaginer d’un chef d’État nigérien à l’encontre de ses concitoyens. Mauvaise gouvernance, scandales financiers ayant dépouillé l’État de plusieurs dizaines, et peut-être plusieurs centaines de milliards, privations de libertés gratuites, complots politiques ayant contribué à fragiliser l’État, hold-up électoral, conflits judiciaires entraînant des pertes de plusieurs milliards, soupçons d’entretiens de relations incestueuses avec des réseaux mafieux, des députés narcotrafiquants. Bref, le Niger n’a jamais traîné une si mauvaise image à l’extérieur et ses populations n’ont jamais souffert autant d’un régime politique. Et lorsqu’on examine le passé de Mahamadou Issoufou, depuis son village natal de Dandadji à la station où il se trouve actuellement, que de symboles forts mais qui ne sont pas souvent, positifs. De ce point de vue, l’homme est atypique et il ne viendra à l’idée de personne, y compris dans les rangs de ses partisans et proches où on s’interroge beaucoup, de contester le fait qu’il a battu tous les records d’échecs à la tête de l’État.

Mes chers compatriotes, soyez patients et gardez intactes vos convictions. D’autres peuples, avant le nôtre, ont vécu leurs temps de purgatoire ou d’»enfer» si vous préférez. Ils l’ont surmonté, certes dans la douleur et il n’y a pas de raison que le peuple nigérien ne puisse pas, un jour, se souvenir de ce sale temps. L’histoire continue à tourner et manifestement, elle tourne très vite, et peut-être trop rapide pour tous ceux qui, à l’instar de ce député présumé trafiquant, cherchent désespérément à freiner la roue de l’histoire. Un trafiquant de drogue à l’Assemblée nationale, quelle honte pour le Niger ! Comment Mahamadou Issoufou peut-il cohabiter avec des bandits de cet acabit ? Comment ne pas croire en l’idée que le Niger est devenu un État-voyou ? Comment être fier de son pays lorsque ses gouvernants, même issus d’un hold-up électoral, accordent un sauf-conduit à des hommes non recommandables ? Pourquoi, surtout, Mahamadou Issoufou éprouve-t-il tant de peine à sévir contre des individus contre lesquels il prétend mener une lutte sans merci ? Combien d’individus comme cet « élu » se cachent-ils dans les institutions de la République ? Rien que des questions qui serviront, demain, de points d’appui, pour éclairer la lanterne des Nigériens. D’ores et déjà, l’affaire renseigne sur bien de faits qui se sont déroulés au Niger et dont les auteurs, habillés de tuniques honorables, ne sont pas moins des bandits à col ou turban blanc. Que Dieu sauve le Niger !

Mallami Boucar

20 octobre 2016
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

Dernière modification le jeudi, 20 octobre 2016 18:47

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