jeudi, 22 décembre 2016 15:44

Lettre à mes compatriotes : Avez-vous lu « Le vieux nègre et la médaille » ?

Évaluer cet élément
(0 Votes)

Lettre-ouverte-Mallami-Boucar.jpgJe vous surprendrais peut-être en commençant ma lettre de cette semaine, non pas par le discours irréaliste de Mahamadou Issoufou, au soir du 17 décembre, mais par son séjour à Bruxelles. Ce séjour a fait sur moi l’effet d’un déjà vu ou plutôt d’un déjà connu et j’ai dû sonder, longtemps, les profondeurs de ma mémoire, avant de trouver mes repères. L’explication se trouve dans une de mes vieilles lectures de lycée.

 

 Chef -d’œuvre  littéraire que nous devons à un certain Ferdinand Oyono, un Camerounais, « Le vieux nègre et la médaille » est l’histoire tragi-comique d’un vieil homme qui a été décoré par la métropole, un 14 juillet, pour son dévouement à la France. Car, outre qu’il a perdu ses deux filsqui s’étaient battus pour défendre la liberté des Français, au coursde la seconde guerre mondiale, il a également donné ses terres à la mission catholique.Meka, pour le nommer, s’est ainsi retrouvé au centre d’une cérémonie pour laquelle il s’est fait coudre une veste ou plutôt une soutane, histoire de paraître digne de cette fameuse médaille.

Mes chers compatriotes, comparaison n’est pas raison, dit-on. Et de Meka à Mahamadou Issoufou, il y a sans doute des années-lumière. Mais, j’avoue que lorsque j’ai vu Mahamadou Issoufou au centre de tous ces grands toubabs qui l’acclamaient et le congratulaient,  si fiers du travail qu’il a fait et voulant sans doute l’encourager à persévérer dans cette voie, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à cette scène  décrite où Meka, au milieu d’une foule rassemblée pour la circonstance, est là, debout depuis des heures interminables, les pieds enflés, la tête qui tourne …

J’ai eu mal en constatant que ce qui est navrant est présenté, avec tambour et trompettes, aux Nigériens comme un succès. Le Mali voisin a obtenu 145,1 millions d’euros, mais Ibrahim Boubacar Keita n’a point eu besoin d’aller se faire applaudir au siège de l’Union européenne. C’est Bert Koenders, au nom de la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, qui est allé à Bamako où il a signé l’accord avec son homologue malien, Abdoulaye Diop. Mais comme Mahamadou Issoufou et son système ne sont jamais à court d’idée pour tronquer la réalité et tromper le peuple, on a présenté aux Nigériens les 70 milliards obtenus de Bruxelles comme s’il s’agissait d’un trophée exceptionnel reconnu à un homme d’exception. En fait, il n’en est rien.  Ces 70 milliards, tout comme les 145,1 milliards du Mali, s’inscrivent dans le schéma du Cadre d’action adopté entre Etats européens et africains au sommet de la Valette (Malte) sur l’immigration en novembre 2015. L’UE avait alors décidé d’apporter une aide financière de 1,8 milliards d’euros au continent africain pour endiguer les flux de migrants. Que personne ne vous raconte autre chose !

Que cela soit clair : autant je ne partage pas la façon suicidaire de ces jeunes qui se jettent ainsi à la mer ; autant je condamne avec fermeté cette solution de facilité par laquelle les Européens mènent,par procuration, une sale guerre contre de jeunes en quête de meilleurs lendemains, loin de leurs eaux et de leurs berges tandis que les dirigeants africains subsahariens, dont les plus zélés ont été, sinondes usurpateurs ou tout au moins des mal élus,  sont adoubés par Bruxelles pour la sale besogne. Ils le font avec autant de dévouement que la tâche comporte des avantages rares : onse remplit davantage les comptes bancaires de devises qu’il est loisible de dépenser comme on veut. Pour l’Europe, la réduction, voire l’élimination totale de flux de migrants d’Afrique subsaharienne, suffit à son bonheur. Point besoin d’autre justification !

Mes chers compatriotes, j’ai eu mal en voyant Mahamadou Issoufou jubiler à l’idée d’avoir une si grande manne financière en contrepartie de mesures qu’il prendrait pour empêcher que ces toubabs, qui n’ont aucune envie de partager avec d’autres le fruit de richesses parfois acquises grâce à des rapports tronqués avec les pays d’origine des migrants,soient «importunés» dans leur quiétude. Meka a été applaudi et décoré pour avoir perdu deux de ses enfants pour la liberté de la France ; Mahamadou Issoufou a obtenu 70 milliards pour avoir mené un combat d’arrière-garde pour mettre l’Europe hors de portée des jeunes subsahariens.

Ces 70 milliards sont tout à la fois une gratification pour le travail réalisé, une prime d’encouragement à persévéreret une rançon contre la garantie de la tranquillité d’une Europe boulimique et égoïste sur les bords, voire ingrate. Ce qui s’est passé à Bruxelles est un deal intéressant, entre, d’une part, une Europe qui est peu regardante sur la violation des valeurs dont elle se dit porteuse et qu’elle prétend défendre, histoire de les faire partager au reste du monde, mais qui met les bouchons doubles pour célébrer des usurpateurs et des auteurs de hold-up électoral ; d’autre part, une Afrique subsaharienne dont certains dirigeants sont heureux de constater que dans ce phénomène qui dérange l’Europe au plus haut point, ils peuvent faire facilement d’une pierre, deux coups : ils peuvent s’enrichir facilement tout en obtenant de l’Europe qu’elle ferme les yeux sur des évènements graves comme ceux qui se sont passés le 20 mars 2016 à Niamey. C’est la rançon à payer et l’Europe est visiblement prête à sacrifier ses valeurs sur l’autel de ce deal qui résume ainsi : « Prenez cet argent, faites en ce que bon vous semble, mais préservez-nous de ces miséreux ».

Mes chers compatriotes, du discours irréaliste de Mahamadou Issoufou, j’ai retenu une seule chose : la reconnaissance implicite d’un échec cuisant que tout son environnement lui hurle au quotidien. Un échec qui transparaît dans la reconnaissanceimplicite de l’existence d’une économie criminelle, avec tout ce que cela suppose comme trafics de drogue et d’armes, qu’il connaissait parfaitement mais qu’il a laissée prospérer pendant six ans, aux mains de lugubres personnalités tel que feu Chérif OuldAbidine, dont la renommée a traversé nos frontières ou encore d’un certain Sidi Lamine, député soupçonné d’être impliqué dans un trafic de drogue dure (cocaïne) ainsi que dans l’enlèvement de l’Américain Jefferson Woodke. En déclarant que, je cite : « nouscombattons aussi ce trafic car nous savons qu’il est indissociable des autres trafics et de leur lienmatriciel avec le terrorisme », Mahamadou Issoufou fait un aveu déplorable. Il a bien fallu que l’Union européenne lui donne de l’argent pour qu’il daigne engager la lutte contre un trafic qui a pourtant fait plusieurs dizaines, sinon des centaines de morts dans les rangs de ses compatriotes. Il le fait malheureusement, non pas pour le Niger, son pays, mais pour l’Europe à qui il fait un clin d’œil pour une reprise des activités touristiques à Agadez. Ne sait-il pas que tous ces enlèvements d’otages, notamment celle de l’Américain Jefferson Woodke, ont placé notre pays sur lashort liste mondiale des pays les moins recommandables des États-Unis ? Ignore-t-il que sur les sites officiels de la France, notamment celui du Quai d’Orsay, la carte du Niger est bariolée sur plus de deux tiers de son territoire, de rouge, couleur de danger et d’interdit pour les touristes français ? L’économie criminelle dont parle Mahamadou Issoufou n’est-elle pas liée, entre autres, aux activités scabreuses du député Sidi Lamine, clairement cité dans un trafic de drogue dure (cocaïne) et l’enlèvement de Jeff Woodke?

Mes chers compatriotes, j’ai été frappé par la capacité de Mahamadou Issoufou à ignorer la réalité au point où je me suis cassé la tête pour comprendre si c’est moi qui suis sur des nuages ou si c’est lui qui parle de tout autre chose que de mon pays. C’est pourquoi je me suis résolu à vous poser la question suivante : êtes-vous sincèrement convaincus lorsque Mahamadou Issoufou affirme que la lutte contre la corruption est pour lui une préoccupation majeure ? Je sais que sur 10 Nigériens, seulement deux, dans le meilleur des cas possibles, répondraient OUI. Le premier, sans doute par ignorance, le second par mauvaise foi. Quant à moi, MallamiBoucar, je constate que nous avons affaire à une situation extrêmement grave. L’homme croit-il sincèrement à ce qu’il dit ? Si c’est NON, c’est grave ! Si c’est OUI, c’est encore plus grave ! J’avoue que j’ai le tournis. Je n’ai pas besoin de savoir dans lequel des deux cas nous nous trouvons. Ma préoccupation se trouve ailleurs, notamment dans le sort qui sera réservé à ces 70 milliards de l’Union européenne, eu égard à tous ces scandales à milliards dont les auteurs, co-auteurs et complices sont ceux qui doivent gérer ces fonds. Ces 70 milliards ne sont-ils pas un cadeau empoisonné ? Peut-on se réjouir, sous Mahamadou Issoufou, de constater que l’Etat a bénéficié de 70 milliards ? Moi, je ne le pense pas et j’ai de solides raisons de croire que cela profitera bien plus aux maîtres du régime qu’à financer des projets véritables pour les jeunes. Les rapports que Mahamadou Issoufou entretient avec les finances publiques font si froid dans le dos qu’il n’est pas sorcier de prédire le sort de ces 70 milliards et dans quelles escarcelles ces devises vont finir. Nous avons bien vu que malgré les 28 milliards inscrits au budget (21 pour l’avion et 7 pour le hangar devant l’abriter)et les 35 millions d’euros d’Areva, soit un peu plus de 23 milliards, ils ont acheté  à crédit un avion d’occasion qui a 16 années de vols commerciaux. L’Union européenne, elle, ne s’embarrasse plus de scrupules. Elle a appris que pour faire avancer ses projets en Afrique subsaharienne, région par excellence où bon nombre de dirigeants sont prêts à tout pour continuer à gouverner et à spolier leurs peuples, il faut verser un peu d’argent… aux dirigeants. De l’argent par rapport auquel, comme dans le cas de la migration de subsahariens vers l’Europe, elle n’attend d’autre justification que le blocage, par tous les moyens, de ces jeunes «impertinents».

Mes chers compatriotes, faire le gendarme pour le compte de l’Europe, en violation du Traité de libre circulation des personnes et des biens dans l’espace de la Cedeao et sans être un pays-tampon avec l’Europe, n’arrêtera pourtant en rien ces flux migratoires de jeunes africains subsahariens vers l’Europe. Le procédé aura tout au plus l’avantage de ralentir la cadence…en attendant que les prétendants et ceux qui vivent de cette florissante activité trouvent d’autres moyens de contourner le mur de blocage. La clandestinité sera alors renforcée et cela aboutira, en fin de compte, à beaucoup plus de drames humains, dans le désert comme en mer. L’Europe, qui a remorqué, pour des intérêts évidents, l’Afrique ouest-africaine francophone sur le plan monétaire, doit songer à un véritable plan marshal de nos pays. Avec ces plans conçus par-à-coups, autant essayer de remplir un tonneau des danaïdes !

Mallami Boucar

22 décembre 2016

Source : Le Monde d'Aujourdhui 

Dernière modification le jeudi, 22 décembre 2016 22:10

Idées et opinions