lundi, 01 octobre 2012 00:13

Interview de Mme Ali Mariama Elhadj Ibrahim, ministre de l’Education Nationale, de l’Alphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales

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Ali Mariama Elhadj IbroMme Ali Mariama Elhadj IbrahimMadame la ministre, la Rentrée des classes, section primaire et collège aura lieu dans moins de deux semaines. Pouvez-vous nous dire à quel stade des préparatifs vous en êtes au niveau du Ministère de l’Education ?
Dans le cadre des préparatifs de la rentrée scolaire 2012-2013, le Ministère de l’Education Nationale de l’Alphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales a réalisé plusieurs activités. Dans le volet fournitures scolaires, le Ministère  de l’Education

«Le gouvernement privilégie le dialogue social avec les partenaires sociaux dans la recherche des solutions concertées et consensuelles aux problèmes de l’école nigérienne»

  Nationale, de l’Alphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales a réceptionné au cours de l’année d’importantes quantités de fournitures scolaires pour un montant global de 2.041.692.764 FCFA dont une partie financée à hauteur de  1.400.000 FCFA par l’agence française de développement. Ces fournitures qui couvrent plus de 50% des besoins nationaux ont été acheminées dans les régions à partir du 19 septembre 2012. En outre de nouvelles commandes sont lancées à travers un marché d’appel d’offres dont les lots ont été déjà attribués pour un cout de 2.337.671.200 FCFA. La dotation des cantines scolaires et les collèges à internat pour le premier trimestre de l’année scolaire  fera l’objet de délégation de crédit aux régions pour un montant de 427.598.000 FCFA.

 

Par ailleurs on peut noter le lancement prochain avec l’appui de l’UNICEF, d’une campagne de communication pour le retour à l’école en vue de mettre à la disposition des écoles touchées par les inondations des kits individuels (cahiers, bics et ensemble géométrique pour les élèves) et des kits collectifs (règles, compas équerres pour les enseignants).

Au niveau du volet formation et recrutement, on peut retenir que les assises de la commission nationale d’affectation ont eu lieu le 4 et 5 septembre 2012 et la commission a déposé les conclusions de ses travaux, l’allocation des ressources humaines au niveau des services déconcentrés est en cours. Grâce  à l’appui des partenaires techniques et financiers, 34 agents du MEN/A/PLN seront bientôt mis en formation dans les universités et instituts supérieurs spécialisés dans divers domaines de l’éducation aux fins de renforcer leurs capacités opérationnelles pour mieux les outiller dans le cadre de la mise en œuvre de la lettre de  politique éducative.

Le concours de  recrutement de 5.000 enseignants contractuels de base1 et de 1000 enseignants contractuels de base 2 a été déjà organisé et concerne prioritairement les sortants des écoles normales d’instituteurs implantées dans 7 régions du pays. L’objectif visé étant l’amélioration de la qualité de l’enseignement apprentissage à la base. L’intégration en cours de 2.500 enseignants contractuels  à la fonction publique est en traitement avec la présélection des dossiers. Pour la formation initiale, 3.395 enseignants contractuels ont été formés sur le budget national ; 5.138 avec l’appui de l’UNICEF et la coopération suisse.

En ce qui concerne le volet infrastructures scolaires, il faut souligner que dans le cadre des préparatifs de la rentrée scolaire 2012-2013, le Ministère de l’Education Nationale, de l’Alphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales a  lancé le programme de construction de salles de classe sur financement PPTE et Budget National  en deux campagnes,  à savoir une première campagne de Cinq Cents (500) salles de classe qui a déjà démarré dans la majorité des régions par les attributions des marchés de construction ; une deuxième campagne  de Deux Mille Cinq Cents (2.500) salles de classes par la préparation et le lancement des appels d’offres pour le recrutement des entreprises dans les différentes régions du pays. La répartition du total, qui s’élève à 3.000 classes, se présente ainsi qu’il suit : 271 classes pour la région d’Agadez, 321 classes pour la région de Diffa, 366 classes pour la région de Dosso, 444 classes pour la région de Maradi, 369 classes pour la région de Niamey, 419 classes pour la région de Tahoua, 366 classes pour la région de Tillabéri, 444 classes pour la région de Zinder.

Dans le cadre de la réhabilitation des salles des classes et de la réparation des tables bancs, un montant de Trois Cent Soixante Deux Millions Huit Cent Vingt Quatre Mille Quatre vingt Quinze Francs (362.824.095) F/CFA a été délégué en régions.

Dans le volet relations avec les partenaires sociaux, on peut noter qu’au cours de l’année scolaire écoulée, le gouvernement a signé trois protocoles d’accord  avec le syndicat national  des enseignants du Niger, le 24 décembre 2011, avec la coordination nationale des contractuels de l’enseignement  le 31 décembre 2011 et avec le cadre permanent de réflexion et d’action des syndicats de l’éducation. Aussi afin de s’assurer de l’effectivité de leur mise en œuvre, des comités paritaires de suivi ont été mis en place à l’effet de les évaluer et de formuler des propositions allant dans le sens de contribuer à la recherche de solutions aux points qui n’ont pas fait l’objet d’un accord. Cette approche volontariste dynamique et  participative marque le souci constant du gouvernement de privilégier le dialogue social avec les  partenaires sociaux dans la recherche des solutions concertées et consensuelles aux problèmes de l’école nigérienne.

Dans le souci d’approfondir les réflexions sur les préoccupations majeures du système éducatif nigérien et afin d’apporter des réponses aux défis et maux qui le minent un forum national de l’éducation sera bientôt organisé en marge du conseil national de l’éducation. Ce forum sera un espace de réflexion et de partage qui regroupera tous les acteurs et partenaires de l’école. Comme vous pouvez en juger, toutes les dispositions pratiques sont prises pour faire de cette rentrée scolaire 2012-2013 une réelle réussite.

L’introduction des langues nationales dans l’enseignement a fait long feu. Pouvez-vous, Madame la Ministre, nous édifier sur l’importance des langues nationales dans le développement socioculturel d’un pays et nous dire quelles sont les innovations introduites ou envisagées pour la promotion de nos langues ?

En effet, l’expérimentation de l’introduction des langues nationales remonte aux années 70, avec l’ouverture de la première école bilingue hausa-français en 1972 à Zinder. Cette expérimentation qui se poursuit depuis 40 ans est tout à fait singulière, du fait d’une part, de sa longévité et d’autre part, au regard de la richesse des résultats engrangés. Mais est-elle justifiée ? Assurément oui, s’il faut s’en tenir essentiellement aux raisons de l’utilisation des langues nationales dans notre système éducatif, qui du reste à commencer dès 1963 dans le non formel. La langue, sous toutes ses formes, est au cœur de toutes les activités de l’Homme et il ne saurait avoir de communauté humaine sans langue. C’est à travers elle que s’effectue la socialisation de l’homme. C’est aussi à travers elle que sont transmis, de génération en génération, l’histoire des sociétés, leur culture, leurs savoirs, leur philosophie, bref, leur vision du monde. La langue, comme le disent les spécialistes en sciences sociales, est à la fois élément et support de la culture.

Pour ce qui est de l’utilisation à l’école des langues nationales aux cotés du français, nous avons aujourd’hui acquis la certitude que nos élèves apprennent mieux et vite s’ils sont d’abord enseignés dans leurs langues maternelles et parallèlement dans la langue officielle. Les rendements internes et externes sont meilleurs car les conditions psychologiques et pédagogiques sont réunies pour cela, nos langues étant manipulées avec aisance aussi bien par les élèves que par leurs enseignants. Savez-vous que nos premières écoles bilingues, des années 1970 et 1980, affichaient allègrement des résultats de 100% et 95% aux examens d’entrée en sixième, loin devant les écoles traditionnelles d’enseignement exclusif en français ?

On ne peut donc envisager notre développement économique et social en dehors de la prise en compte de nos langues et cultures nationales. Cela est d’autant plus vrai que dans nos Etats colonisés d’Afrique, le recours à des langues étrangères dans les secteurs clés de la vie nationale, a créé une fracture drastique entre le peuple et ses élites, une barrière linguistique qui ne favorise guère l’exploitation optimale du génie de notre peuple et de son potentiel de créativité. Pour finir, je rappelle ce que j’ai déjà dit ailleurs : aucun peuple ne s’est développé dans la langue et la culture d’autrui et comme par hasard, tous les pays pauvres sous-développés sont essentiellement les pays qui ont tourné le dos à leurs cultures authentiques. Cela dit, notre société doit rester ouverte à toute innovation féconde et à la coexistence pacifique entre les peuples, les cultures et les langues.

Pour aborder le second volet de votre question, cette expérimentation a, malgré ses résultats reluisants, connu des périodes de léthargie et particulièrement au cours de ces dernières années. Nous sommes passés de 42 écoles au cours des années 1990 à 599 à partir de 2009-10. Si les conditions de l’extension de l’enseignement bilingue avaient été réunies, nous aurions aujourd’hui dépassé le cap de 700 écoles bilingues, toutes langues confondues. Mais hélas depuis 2010, ces écoles n’ont pas bénéficié de tout le soutien qu’elles méritent. Au manque de formation et de suivi des acteurs sur le terrain sont venues se greffer l’insuffisance des matériels didactiques et pédagogiques et la rareté de financement.

L’avènement de la VIIe République consacre la renaissance de l’enseignement bilingue grâce à l’engagement de SEM le Président de la République de rendre obligatoire l’enseignement des langues nationales. Comme vous le savez, cet engagement s’est aujourd’hui matérialisé par l’élargissement de la dénomination de notre ministère et la création en son sein de la direction générale de la promotion des langues nationales. Cette nouvelle structure que nous sommes entrain d’étoffer en ressources humaines et en matériels de travail, est déjà à pied d’œuvre. Dans un premier temps, elle se chargera de consolider les acquis de 40 ans d’expérimentation de l’enseignement bilingue, notamment à travers la formation des acteurs et leur dotation en matériels pédagogiques appropriés. Parallèlement, elle s’attèle à la préparation de la généralisation de l’enseignement des langues nationales suivant un schéma graduel qui va couvrir toutes les 10 langues nationales, toutes les régions et donc toucher tous les enfants du Niger. Cette approche fait partie des mesures retenues dans la lettre de politique éducative de notre pays adoptée en Conseil des Ministres le 30 mai dernier en vue de l’amélioration de la qualité de l’éducation. Et comme vous savez certainement, la refondation de notre curriculum d’éducation de base repose en partie sur une entrée par les langues nationales, c’est-dire leur enseignement dès le primaire.

Nous disposons aujourd’hui d’une stratégie de généralisation de l’enseignement bilingue qui porte sur le renforcement du cadre juridique et institutionnel de l’éducation bilingue, l’adoption et la mise en œuvre d’une politique linguistique explicite, le développement d’un dispositif de formation et suivi, un plan de développement de matériels pédagogiques et didactiques, une stratégie de communication, un plan de recherche action pour le développement de l’ensemble de nos langues et un atlas sociolinguistique pour la gestion du choix des langues à enseigner dans les écoles et de l’affectation des enseignants, etc.

Tous ces chantiers sont aujourd’hui engagés et je puis vous assurer que nous avons le ferme soutien du Président de la République et la contribution de nombreux partenaires extérieurs dans le cadre du programme Ecole et langues nationales en Afrique (ELAN) qui concerne sept autres pays africains francophones. Parmi ces partenaires, on peut citer l’OIF, l’AFD, la coopération suisse et la GIZ allemande. Nous nous réjouissons d’être un pays phare au sein de ce programme, en raison de notre expérience et notre expertise en la matière. Aujourd’hui, l’espoir est permis mais sans triomphalisme ni précipitation, il faut aussi admettre qu’il faut, comme dit l’autre, donner du temps au temps.

L’alphabétisation des adultes semble être un volet en perte de vitesse contrairement aux années 1970-1980 où elle suscitait un engouement certain. Que fait votre département ministériel pour réhabiliter ce volet, du reste très important, dans un pays où le taux d’analphabétisme reste encore très élevé ?

Le sous-secteur de l’alphabétisation a connu ses débuts sous la colonisation, en 1945 sous l’appellation de kurdadi, d’abord en français avec l’armée, ensuite en Hausa avec la population civile avant de s’étendre aux autres langues du pays. Le secteur n’est pas resté statique mais, a plutôt évolué en vue de s’adapter chaque fois au contexte du pays. C’est ainsi que plusieurs programmes d’alphabétisation ont été mis en œuvre. Leurs impacts sur les populations sont éminemment positifs même si le sous-secteur a davantage besoin de l’attention des différents acteurs et, en priorité, de l’Etat pour mieux répondre aux besoins des communautés et du pays. Les années 1970 et 80 représentent effectivement une période, où l’engouement des autorités politiques était perceptible à l’endroit de l’alphabétisation. L’administration était suffisamment impliquée pour avoir supportée les cours du soir destinés aux élus locaux. Aussi la Direction de l’Alphabétisation et de la Formation des Adultes était l’unique opérateur dans le sous secteur jusqu’en 1988. Il faut également signaler la présence aux cotés de l’alphabétisation des partenaires telle que l’USAID, Lutherian Relief Services (LWR) et la coopération Suisse. En dépit de cet appui, la vie de l’alphabétisation a été caractérisée par un manque de consistance dans les choix stratégiques et options pédagogiques.

Dans le souci d‘adapter l’enseignement au contexte historique, socio-économique et politique du pays, plusieurs réajustements des programmes ont été entrepris, notamment en adoptant l’approche par les contenus en 1963 et 1965; en créant la CNRE/PS en 1972; en tenant le séminaire national de réflexion sur la réforme de l’enseignement en 1975; le séminaire général sur l’éducation et le débat national sur l’école nigérienne en 1979 et en 1982; la réforme des programmes en 1987; en tenant les états généraux de l’éducation en 1992.  Malgré les recommandations et réflexions issues des séminaires et ateliers, la réforme est restée lettre morte faute d’une politique éducative clairement définie.

Les politiques d’ajustement structurel avec leurs conséquences sur les systèmes éducatifs, le cadre de Dakar et les objectifs de l’EPT et du développement du millénaire ont impulsé la refondation des systèmes éducatifs dont les réformes curriculaires en constituent la pierre angulaire. Le Niger, à l’instar de beaucoup de pays s’est engagé dans ce mouvement de refondation.

La Loi N°98-12 du 1er juin 1998 dite Loi d’Orientation du Système Éducatif Nigérien (LOSEN) a permis d’amorcer une réforme conséquente du système éducatif. Avant l’adoption de ce document cadre, les programmes d’alphabétisation et d’éducation non formelle se limitaient aux connaissances instrumentales  de base : la lecture, l’écriture et le calcul. Mais avec la naissance du curriculum, des équipes dites « Équipe Technique d’Élaboration des Curricula (ETEC) » ont vu le jour. Consécutivement à la mise en œuvre du Programme Décennal du Développement de l’Education (PDDE), des reformes institutionnelles importantes ont été entreprises avec notamment la mise en place d’une Direction Générale de l’Alphabétisation et d’Education Non Formelle, avec 4 directions techniques (DPAFA, DDMP, DENF et DES).

Dans le cadre de la mise en œuvre du Programme Décennal du Développement de l’Education, le MENAPLN a pris des mesures importantes dont entre autres : l’adoption de la stratégie du faire faire permettant aux organisations de la société civile d’exécuter des programmes d’alphabétisation, la refondation des curricula, la mise en place d’une base de données (Sim/ENF), l’élaboration d’une politique éditoriale en langues nationales, l’élaboration d’une politique nationale en alphabétisation et éducation non formelle, l’installation du cadre national de concertation en AENF.

D’une manière générale, les actions d’alphabétisation ont produit des changements dans le comportement des bénéficiaires comme l’a révélé une récente étude effectuée par l’IFAENF sur la plus value de l’alphabétisation au Niger. L’impact est évident et se constate à travers surtout l’utilisation des cellulaires ; la lecture des panneaux d’indication des rues, des chambres d’hôpitaux, d’hôtels, etc. L’exemple des femmes âgées qui s’inscrivent dans les centres malgré leur problème d’assimilation afin d’acquérir beaucoup de connaissances qui leur sont utiles dans la vie courante grâce à la discussion des thèmes éducatifs, disent-elles est à retenir. Les domaines dans lesquels les changements sont observés sont  l’éducation, la santé, l’hygiène, l’environnement, l’agriculture, l’élevage, la vie associative et politique, l’économie, la communication et la culture.

A partir de changements induits par l’alphabétisation dans tous les domaines de la vie, on peut affirmer que l’alphabétisation n’est pas en en perte de vitesse. Cependant, les résultats obtenus jusque-là peuvent être davantage améliorés si certains problèmes qui bloquent le sous-secteur étaient  résolus.

En perspective, avec l’avènement de la 7ème République, plusieurs efforts sont entrepris en vue d’améliorer le cadre institutionnel pour la mise en œuvre des programmes d’Alphabétisation et d’Education Non Formelle. Il s’agit, entre autres, de la finalisation et de la validation de la politique Nationale d’Alphabétisation et d’Education Non Formelle ; la dotation du sous secteur de référentiels de formation, d’évaluation et de certification des apprentissages, la création d’un statut d’animateur en alphabétisation et éducation non formelle, la formalisation des structures communautaires chargées de l’alphabétisation et de l’éducation non formelle, l’élaboration d’un plan de communication pour la visibilité du sous secteur, et la mise en place d’un fonds et d’appui au développement de l’alphabétisation et éducation non formelle.

Réalissée par Maimouna Tchirgni

02 octobre 2012
Publié le 1er octobre 2012
Source: Sahel

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Dernière modification le mercredi, 03 octobre 2012 01:56

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