vendredi, 24 juillet 2015 08:48

Interview du Directeur général du Centre National de la Cinématographie du Niger (CNCN)

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Ali Demba 1Le Niger était aux premières loges de la scène cinématographique du continent africain grâce à des grands cinéastes et réalisateurs dont Oumarou Ganda, Moustapha Alassane. Une époque dont on parle avec nostalgie, en se demandant si le cinéma nigérien n’évolue pas à reculons. Dans cette interview, le directeur général du CNCN, M. Ali Demba, qui croit en une renaissance du cinéma nigérien, sur la base de ses potentialités, avec la nouvelle génération de jeunes cinéastes, aborde les contours de la problématique cinématographique au Niger. 

«Nous avons encore en nous cette flamme des anciens cinéastes qui ont fait la gloire du cinéma nigérien et même africain», déclare M. Ali Demba



Monsieur le Directeur Général du Centre National de la Cinématographie du Niger, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la production cinématographique au Niger ?
Je vous remercie de cette opportunité que vous m’offrez pour  parler du cinéma au Niger. Pour répondre à votre question, je  dirais que beaucoup d’efforts ont été faits entre 2012 et 2015. En matière de chiffres, je pourrais vous dire le nombre de films et de catégories de films qui ont été réalisés, de courts métrages, de longs métrages, documentaires, tout ce qui a été fait. De manière générale, ce qu’il faut retenir,  c’est qu’il y a vraiment une émulation, il y a beaucoup de manifestation d’intérêt, pour les films, beaucoup de personnes des différents secteurs du cinéma qui viennent réaliser des films, ou participer à des stages de formation. En 2012 par exemple huit films documentaires ont été réalisés, six  films de fictions, un film documentaire fiction, quinze  documentaires. En 2013, il a été réalisé à peu près quatre  fictions, une série télé, un film de commande publicitaire. En 2014 il y eu huit  films documentaires, sept  fictions, un spot publicitaire, et en 2015 huit  documentaires, quatre  fictions, un film fiction documentaire, et un publi-reportage. Donc quinze films en 2012,  vingt un films en 2013,  quatorze en 2014, et également quatorze en 2015. Nous sommes au-delà de cinquante  productions.

 

S’agit-il des œuvres dont le CNCN a participé  à la production ?  
Non, notre mission, c’est d’accompagner les acteurs du cinéma. On peut intervenir financièrement, matériellement, mais également à travers la délivrance des autorisations de tournage de films. Nous avons tous ces gens dont je parlais des productions qui convergent vers nous, et il y a probablement d’autres films qui sont produits ailleurs, mais qui ne sont pas signalés ici.

 

Le plus souvent on parle du cinéma nigérien en évoquant le passé glorieux du Niger dans ce domaine. Est-ce que vous croyez maintenant à une renaissance du cinéma nigérien ?
Ah oui, tout à fait ! C’est vrai, le passé, vous savez, si on s’en sert pour préparer l’avenir, c’est une bonne chose. Je pense que nous avons bien compris cela. Nous avons encore en nous cette flamme des anciens cinéastes qui ont fait la gloire du cinéma nigérien et même africain. C’est ça qui est aussi un peu incitatif, et avec l’arrivée des jeunes qui ont fait des écoles de cinéma, des jeunes qui aiment beaucoup le métier, qui veulent se faire connaitre et qui réalisent des films de qualité, je pense qu’on peut effectivement croire en la renaissance du cinéma nigérien dans la mesure où le gouvernement, le Chef de l’Etat en particulier, est en train d’injecter des moyens assez importants pour que des films puissent se faire.

 

À propos des moyens, est-ce que le Niger dispose d’un fonds de soutien au cinéma, comme il en existe dans certains pays ?

Il y a un  nouveau fonds destiné à la production cinématographique qui tarde à se mettre en place, mais nous sommes certains qu’il va voir le jour. C’est un fonds de l’Etat, une subvention pour permettre d’accompagner un peu plus ceux qui s’adonnent aux activités cinématographiques. Le fonds tarde à se mettre en place, c’est vrai qu’il y a tout un mécanisme,  les textes sont terminés, mais certainement le décaissement va prendre du temps. Mais ce qui est sûr, c’est que le Niger va emboîter le pas à des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Mali, qui disposent déjà de fonds de soutien à l’activité cinématographique. Je pense que nous essayons tant bien que mal avec les moyens de bord de faire des activités.

 

Justement, quelles sont les actions phares à  l’actif du CNCN  monsieur le directeur général?
Nous participons à plusieurs festivals en Afrique notamment au Maroc avec le festival de Kouriba qui est un festival de film africain ; le festival de film docu-mentaire au Togo; Clap Ivoire en Côte d’Ivoire ; le festival de film documentaire de  Ouïda, le fameux Fespaco qui se tient tous les deux ans. À  chaque fois qu’il nous a été possible soit d’être invités ou de financer nous-mêmes, on est allé pour participer aux concours et on a souvent remporté des prix. Et les gens sont déjà en préparation pour le prochain Fespaco. Mais il y a également le nouveau festival de dessin de Yamoussoukro  en Côte d’Ivoire. On y a participé il y a deux ans avec les films de feu Moustapha Alassane qui est  un expert en la matière, quelqu’un qui a fait pas mal de productions en dessins animés. Voilà, de 2013 à maintenant, nous avons fait beaucoup d’activités axées sur la promotion du cinéma nigérien.


Peut-être que les actions de promotion du cinéma restent insuffisantes, car les jeunes réalisateurs nigériens se plaignent entre autres de manque de financement pour leurs activités,  et de  formation. Est-ce que le CNCN a des  projets dans ce sens ?  
Avec le service culturel de l’ambassade des Etats Unis d’Amérique, nous sommes sur une série de formations de vagues de  dix jeunes par session, tous les trimestres. La formation se fait ici et à Ouagadougou, et parmi les jeunes formés il y en a qui présentent des films au Clap Ivoire. Au total, on a enregistré environ quatre-vingts jeunes qui se sont inscrits pour la formation et nous avons discuté avec l’ambassade des Etats Unis au Niger, et ils sont en train d’étudier la possibilité de prolonger les formations pour qu’il y ait le maximum de jeunes bénéficiaires. Et les films qu’ils réalisent ont des thématiques très importantes, notamment sur la bonne gouvernance, la démocratie, la non-violence, l’insécurité, bref, des choses que nous vivons.  

 

En tant structure de promotion ou d’encadrement, peut être que vous avez des suggestions à l’endroit des jeunes en ce qui concerne les thèmes porteurs pour lesquels ils peuvent avoir plus de financement ?
Nous, nous essayons d’accompagner les jeunes qui manifestent franchement le désir de faire quelque chose. Mais nous ne pouvons pas financer entièrement des productions de cinéma. C’est vrai, il y a aussi un travail que nous devrons faire auprès des cinéastes d’une manière générale, un travail de conscientisation pour les amener à comprendre que le cinéma est une activité marchande, c’est une profession, et quand on s’y engage on ne peut pas attendre que quelqu’un vous finance, en l’occurrence l’Etat, qu’il vous prenne en charge un film qui peut coûter 500 millions de francs CFA, ou plus. Mais  c’est une activité commerciale pour laquelle la personne peut contracter des prêts   auprès des banques. Nous  avons déjà un mécanisme en place au niveau de la CEDEAO, qui est le fonds d’investissement qui est à Lomé, qui fait des garanties jusqu’à hauteur de 150 millions de francs CFA. Nous pensons que le cadre est tracé, et ici même à
Niamey, il y a Ecobank qui est prête à accompagner les cinéastes. Donc c’est à eux de faire des dossiers de projets, de bien les ficeler, en tant qu’opérateurs économiques de faire des emprunts afin de pouvoir réaliser leurs films. Il y a aussi des structures qui peuvent être intéressées par leurs films, comme Canal+, TV5, ou même les télévisions locales, et bien d’autres structures. Mais, que tous les dossiers passent et que ce soit l’Etat qui finance, c’est pas tellement de cette façon que les choses vont pouvoir bien marcher.


Je pense que pour cette catégorie de cinéastes, ceux qui font les documentaires, ça ne demande pas grand-chose ; pour les films de commande la ligne est déjà tracée puisqu’il y a  quelqu’un qui finance le projet, mais pour les fictions, les longs métrages et autres, nous avons à notre fenêtre un pays qui, dans le monde entier, est classé comme le deuxième pays en matière de cinéma, c’est le Nigéria. Nous avons le Nigéria à notre fenêtre. Et nous sommes en train de mener des actions pour développer un  cadre de coopération cinématographique, car avec le Nigeria où  le marché est assez florissant,  pas compliqué, dès que vous allez avec un projet intéressant quelqu’un  le finance.


Y a-t-il déjà des retombées dans le cadre de cette coopération cinématographique  avec le Nigéria ?
Nous sommes en train de préparer une coproduction avec des partenaires de Kano, Kannywood, à travers l’institution sœur là-bas au Nigeria.  Et nous sommes en train de régulariser un certain nombre de questions, notamment les droits d’auteurs, les piratages, la question des acteurs nigériens qui vont jouer au Nigéria. On est en train de voir comment créer un cadre favorable à l’épanouissement de ces cinéastes,  de ces acteurs que ce soit du côté du Niger ou du Nigéria.  Nous avons une forte communauté de jeunes qui vont au Nigéria pour jouer, et par exemple nous avons convenu  qu’il y ait un traitement beaucoup plus souple, plus avantageux avec nos acteurs qui vont jouer là-bas, du point de vue financier, concernant le recrutement, le traitement etc… Il est également prévu que le piratage des œuvres soit combattu pour permettre aux gens de profiter de leur travail.


Et ici, nous sommes en train d’organiser les professions du métier du cinéma. On exige qu’il y ait maintenant des cartes professionnelles, parce qu’aujourd’hui tout le monde se dit cinéaste, on a des demandes de fonds à n’en pas  finir. Nous allons aussi passer à l’étape de la délivrance des autorisations d’exercice. Il y a une ordonnance de 2010 qui est très explicite par rapport  à cela.
Nous sommes aussi en train de voir avec notre ambassade à Abuja, comment est-ce que nous pouvons créer un contact avec les gens de Nollywood, parce que c’est là le plus grand marché du cinéma en Afrique, et nous pensons que nous pouvons régler un problème qui est récurrent au Niger, c’est-à-dire comment faire pour que les artistes vivent de leur art.

 

Concernant la production, pensez-vous que des Nigériens peuvent jouer un rôle dans le domaine ?  
Vous savez, c’est assez compliqué, dire qu’au Niger nous avons des producteurs, je n’en veux à personne, mais  je dis les choses telles qu’elles sont, nous n’avons pas de producteur. Parce que quand on dit être producteur, c’est une institution qui est là, avec le financement,  les moyens pour prendre en charge la production. Pour le moment je n’en connais pas, parce que depuis que je suis là  on a vu des gens qui font semblant, mais quand il s’agit des résultats, c’est un peu difficile, car tout le monde recourt à l’Etat.  Par contre à Nollywood, ce sont des structures qui ont les moyens.


Est-ce que l’inexistence de salles de cinéma, ne freine pas aussi le  développement de la production cinématographique ?
Depuis que le cinéma a commencé au Niger, il y a eu au total 17 salles. Aujourd’hui à Niamey  il n’y a que la salle Jan Gorzo qui vivote et pour laquelle nous sommes en train de chercher une solution avec la communauté urbaine. Qu’on dise qu’aujourd’hui, la capitale nigérienne n’a pas de salle de cinéma, ça fait mal. Actuellement, il n’y a pas de véritable salle qui répond aux normes. On lance un appel en direction des autorités de la ville de Niamey, pour qu’elles essaient de voir comment aider à réhabiliter cette salle, la mettre dans les normes internationales, pour que les gens vivent un peu le cinéma, parce qu’il y a toute une culture derrière le cinéma.


En septembre prochain se tiendra en Côte d’Ivoire la 15ème édition du festival  Clap Ivoire, un  rendez-vous du 7ème  art destiné aux jeunes réalisateurs de la Zone CEDEAO. Peut-on  espérer des prix pour le Niger ?
Votre journal Sahel Dimanche  a été d’ailleurs, un appui précieux pour lancer l’appel à candidatures pour les compétitions de la 15ème édition de Clap Ivoire. On a dit les critères, comment ça va se passer, quels genres de films il faut présenter, toute la réglementation qu’exige la compétition. Nous avons mis en place un jury de cinéastes professionnels, des personnes qui ont des regards critiques également. Je profite pour annoncer qu’une association de critique de cinéma est née cette semaine. Avec tous les mécanismes qui se mettent en place, j’ai beaucoup foi en notre cinéma. Mais il ne s’agit pas simplement de faire du tapage, ou bien je m’excuse de le dire à l’avance, qu’on va uniquement à Clap Ivoire pour gagner des prix. Non tel n’est pas notre objectif. Je le dis honnêtement, nous connaissons  le  niveau de notre  cinéma, nous connaissons les efforts que nous faisons, nous ne pouvons pas nous couper de ce type de rencontre, et il faut qu’on y participe, il faut qu’on parle du Niger. Il faut que nos jeunes aillent rencontrer les jeunes des autres pays parce que s’ils restent au Niger, s’ils s’autoévaluent ça risque d’être faux, mais il faut qu’ils  aillent se mesurer avec d’autres jeunes. Ce que nous visons c’est d’amener nos jeunes à avoir les meilleurs contacts, pour s’améliorer, afin qu’ils se perfectionnent. Ce n’est pas forcément de se dire que quand nous partons au Fespaco, ou ailleurs il faut que nous gagnions un prix. On a en face de nous d’autres pays, qui ont des moyens, qui se préparent. Ce que nous sommes en train de dire, c’est que si le Niger arrive à créer l’institut national des arts, je pense que ça pourrait aider beaucoup de jeunes qui vont aller se former dans les métiers du cinéma, des arts, de la musique. C’est vrai qu’à un certain moment nous avons occupé les premières loges, dans le cinéma, mais, maintenant  soyons modestes, continuons à travailler.

 Souley Moutari(onep)

24 juillet 2015
Source : http://lesahel.org/

Dernière modification le vendredi, 24 juillet 2015 09:24

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