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mardi, 15 septembre 2015 14:30

Niger - Mahamadou Issoufou : « Moi, je tiens mes promesses »

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Issou ConvictionÀ six mois des élections, Niamey est déjà en pleine effervescence. Mais le chef de l'État défend son bilan et n'a pas l'intention de se laisser ébranler. Ni par les attaques répétées de Boko Haram ni par les critiques de l'opposition.

La rencontre s’est déroulée le 1er septembre, deux heures à peine avant l’arrivée à Niamey d’Ibrahim Boubacar Keïta, le chef de l’État malien. Vingt-quatre heures plus tôt, Mahamadou Issoufou achevait ses deux semaines de vacances à Dandadji, son village natal, à 600 km au nord-est de la capitale.

 

L’agenda du président nigérien est chargé – l’effervescence politique qui règne à Niamey, à six mois des élections, n’y est pas pour rien. Réunis au sein du Front patriotique républicain, une trentaine de partis de l’opposition, des syndicats et des membres de la société civile enchaînent meetings et rencontres avec les médias, accusant le chef de l’État d’instrumentaliser la commission électorale afin de remporter la présidentielle. « L’opposition, rétorque l’intéressé, est de mauvaise foi. »

 

Jeune Afrique : L’opposition évoque un climat politique malsain et délétère à l’approche des élections de l’année prochaine. Qu’en pensez-vous ?

Mahamadou Issoufou : Elle est dans son rôle, mais nous avons une démocratie très dynamique, où toutes les libertés sont respectées. Il suffit par exemple de parcourir la presse locale pour se rendre compte de sa liberté de ton. Les critiques les plus acerbes, y compris contre le président, sont tolérées. C’est un indicateur fort.

 

Les sujets de crispation sont pourtant nombreux…

L’opposition demande la dissolution de la Cour constitutionnelle, mais nous n’en avons pas le pouvoir. D’ailleurs, quel intérêt, puisque cette Cour présente toutes les garanties d’objectivité et d’indépendance ? Seuls deux de ses sept membres sont désignés par le président de la République et par le président de l’Assemblée nationale, les cinq autres étant élus à la fois par les magistrats, les enseignants-chercheurs, le barreau et la société civile. Les partis d’opposition remettent également en question le fichier électoral. Mais là aussi, le comité mis en place est totalement indépendant. Quant au calendrier des élections, que critique l’opposition, nous n’avons pas à interférer. Il est du ressort de la Ceni [la Commission électorale nationale indépendante].

 

L’opposition a demandé la réunion du Conseil national du dialogue politique afin d’examiner ces points de divergence, mais en vain.

Si ses requêtes concernent les points évoqués, il n’y a pas lieu de saisir quelque organe que ce soit. Je le redis : je n’ai pas le pouvoir de dissoudre la Cour constitutionnelle et je n’ai l’intention ni de modifier la composition de la Ceni, ni d’interférer dans ses décisions. L’opposition fait preuve de mauvaise foi.

 

Lorsqu’il y a antagonisme entre sécurité et liberté, on opte pour la sécurité, quitte à rectifier le tir plus tard

 

Les mêmes vous reprochent d’avoir procédé à un « concassage des partis » pour aller aux élections sans véritable adversaire…

Il n’y a pas de concassage. J’ai proposé un gouvernement d’union nationale. Certains partis l’ont accepté, d’autres pas, et j’ai décidé de travailler avec ceux qui le voulaient bien. Si des partis politiques se sont divisés, leurs directions en portent l’entière responsabilité.

 

Ces deux dernières années, des journalistes et des personnalités de la société civile ont été arrêtés. Comment l’expliquez-vous ?

Ils ne sont pas au-dessus des lois. Lorsqu’ils commettent des infractions, il est normal qu’ils en répondent devant la loi. En 2011, le Niger était au 29e rang du palmarès de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse, devant la France et les États-Unis, grâce à une transition politique réussie. Si nous sommes aujourd’hui 47e, ce n’est pas par la faute du gouvernement, mais par celle de certains journalistes peu respectueux de l’éthique et de la déontologie de la profession. Et puis, n’exagérons rien. Un seul membre de la société civile a été arrêté en raison de son comportement complaisant vis-à-vis des terroristes.

 

Que répondez-vous à Hama Amadou, l’ancien président de l’Assemblée nationale, qui vous a accusé dans les colonnes de Jeune Afrique d’avoir voulu organiser son assassinat ?

Je suis un démocrate, pas un assassin.

 

Et à ceux qui suggèrent que l’affaire des bébés volés, dans laquelle il est mis en cause, est apparue fort opportunément après le retrait de son parti de la majorité présidentielle ?

Cette affaire est devant la justice, je n’ai pas à la commenter.

 

Regrettez-vous de vous être allié à lui en 2011 ? N’était-ce pas une erreur ?

Non, je ne regrette rien. J’aurais voulu rester avec lui le plus longtemps possible. Je ne l’ai pas fait partir, c’est lui qui m’a quitté. En toute liberté, il a pris la décision de s’en aller. Cela s’est fait à mon cœur défendant.

 

Vous trouvez-vous des similitudes avec François Hollande, applaudi à l’extérieur, pas nécessairement compris à l’intérieur ?

Ne me jugez pas à l’aune des petits groupes qui s’agitent à Niamey. Pour mes deux semaines de vacances, je n’étais ni à Deauville ni sur la Côte d’Azur, mais dans le Niger profond. Faites-y un tour : mes actions y sont davantage appréciées qu’à l’extérieur. J’ai un programme, je le mets en œuvre. Ceux qui me critiquent aujourd’hui n’en ont aucun. J’ai promis aux Nigériens de faire des routes, le chemin de fer… Ils sont en cours. J’ai promis de ne pas les laisser mourir de faim, de faire en sorte que « sécheresse » ne soit plus synonyme de « famine ». J’ai réussi avec le programme 3N. J’ai promis de rendre l’éducation obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, en particulier pour les jeunes filles. Je fais de gros efforts pour tenir cette promesse, avec la création de nombreuses écoles et la formation de 3 000 enseignants chaque année. Aucun gouvernement au Niger n’a eu de telles ambitions. Les Nigériens le savent.

 

Et sur le plan sécuritaire ?

Là aussi, j’ai fait des promesses que j’ai tenues. Pourquoi le Niger est en paix malgré la situation au Mali et en Libye, malgré les agressions de Boko Haram ? Parce que nous avons fait le nécessaire pour mettre les forces de défense et de sécurité en situation de remplir leur mission de protection. Le site américain Global Fire Power, spécialiste des questions de défense, classe l’armée nigérienne au dixième rang des armées africaines. Nous sommes la meilleure armée d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique francophone, la deuxième de la Cedeao. Ce n’est pas un hasard.

 

 

La présence des troupes françaises et américaines sur le sol nigérien ne porte-t-elle pas atteinte à la souveraineté du territoire ?

Mon devoir est de protéger le Niger et les Nigériens, de leur permettre de se coucher et de se lever en sécurité. L’intervention de la force Serval au Mali visant à stopper l’avancée des troupes jihadistes sur Bamako était-elle justifiée ? Oui, bien évidemment. Si les Français n’étaient pas intervenus, les jihadistes seraient aujourd’hui à Bamako, voire à Niamey. Est-il si difficile de comprendre que les menaces auxquelles nous devons faire face dépassent les capacités de nos États ? Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Le moindre, c’est d’avoir des alliés qui puissent nous permettre d’assurer notre sécurité.

 

Au risque d’aliéner votre souveraineté ?

Il y a parfois dichotomie entre sécurité et souveraineté, entre liberté et sécurité. Après le 11 Septembre, il y a eu une réduction des libertés aux États-Unis, l’un des pays les plus démocratiques au monde. Lorsqu’il y a antagonisme entre sécurité et liberté, on opte pour la sécurité, quitte à rectifier le tir plus tard. C’est ce que nous sommes en train de faire. Nous construisons progressivement une armée qui puisse nous permettre de nous passer de soutiens extérieurs. Je suis de ceux qui déplorent que les Africains ne soient pas capables d’assurer leur sécurité plus de cinquante ans après les indépendances.

 

Êtes-vous satisfait de l’engagement du Nigeria de Muhammadu Buhari dans la lutte contre Boko Haram ?

J’en suis totalement satisfait. Le président Buhari est très impliqué. La preuve : il a réservé ses premières visites à l’étranger aux pays du front, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Depuis son arrivée, la force mixte multinationale est quasi opérationnelle. Hormis ceux du Bénin, qui n’est pas directement sur la ligne de front, les différents contingents sont déjà en place. Et, ces derniers mois, les terroristes ont perdu du terrain, ils ont été affaiblis.

Pourtant, Boko Haram continue de recruter…

Seule une minorité se laisse séduire par les sirènes de Boko Haram. Dans le cas du Niger, ce sont les populations elles-mêmes qui dénoncent ses membres, et nos forces de défense et de sécurité bénéficient de leur soutien. Je suis convaincu qu’au fur et à mesure que les forces mixtes progresseront le pouvoir de nuisance de Boko Haram ira s’amenuisant. On gagnera cette guerre, cela ne fait aucun doute.

 

Je ne m’ingère pas dans les affaires du Burkina et ne soutiens personne

Son allégeance au groupe État islamique change-t-elle la donne d’un point de vue opérationnel ?

Al-Qaïda, Al-Qaïda au Maghreb islamique [Aqmi], maintenant Daesh… Boko Haram a été l’allié de tous les groupes terroristes imaginables dans l’ensemble de la bande sahélo-saharienne, donc cela ne change pas grand-chose.

 

Mais faire allégeance, c’est rompre l’isolement et ouvrir la perspective de recevoir des financements et des armes…

Il n’est pas exclu qu’ils puissent bénéficier de parachutages d’armes. Mais je ne vois pas ces armes passer par le Cameroun, le Niger, le Nigeria ou le Tchad. Boko Haram ne dispose pas de base arrière lui permettant de bénéficier de pareils approvisionnements.

 

Des cellules dormantes ont été démantelées dans le Sud, à Diffa notamment. Qu’en est-il à Niamey ? Ne craignez-vous pas que des attentats similaires à ceux de N’Djamena y soient perpétrés ?

Nos services de renseignement sont mobilisés et collectent les informations nécessaires. Et nous en avons en quantité appréciable. Ce qui nous a permis d’interpeller plus d’un millier de leurs membres, qui sont actuellement dans nos prisons. Nous finirons par débusquer toutes les cellules dormantes de Boko Haram, où qu’elles se trouvent.

 

Le président tchadien a annoncé le mois dernier le décès d’Abubakar Shekau, mais quelques jours plus tard un homme affirmant être le chef de Boko Haram a démenti dans un enregistrement audio… Alors, est-il mort ou non ?

Je n’en sais rien.

 

Quel est à ce jour l’état de la menace Aqmi dans le Nord ?

C’est un front qui reste ouvert et que nous ne perdons pas de vue. C’est la raison pour laquelle nous saluons l’accord d’Alger, conclu entre le gouvernement malien et les mouvements armés qui n’ont pas d’accointances avec les groupes terroristes ; il nous permet de mieux isoler ces derniers pour mieux les combattre.

 

Pourtant, sur le terrain, cet accord n’a pas changé grand-chose…

On ne peut pas dire cela. Nous savions que sa mise en œuvre serait compliquée, mais les difficultés seront bientôt surmontées.

 

Un mot du Burkina. On vous sait proche de l’ancien ministre Salif Diallo, aujourd’hui membre du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) de Roch Marc Christian Kaboré, l’un des favoris à la présidentielle du 11 octobre. Soutenez-vous un candidat en particulier ?

Je ne m’ingère pas dans les affaires du Burkina et ne soutiens personne.

 

Alizéta Ouédraogo, que l’on surnommait à Ouaga la « belle-mère nationale », a obtenu des contrats au Niger. Elle est pourtant pointée du doigt au Burkina pour avoir été de ceux qui encourageaient Blaise Compaoré à se maintenir au pouvoir. Elle est donc la bienvenue ici ?

Elle a obtenu en 2010, soit avant mon arrivée au pouvoir, un contrat pour la construction d’une route vers le corridor de l’UEMOA, et elle a parfaitement exécuté ses engagements. C’est terminé.

 

Elle n’est pas revenue à Niamey récemment ?

Mais elle est libre de venir au Niger si elle le souhaite. Il n’y a aucun problème.

 

Elle a pourtant été citée dans l’affaire des bébés volés…

Le Niger est un pays ouvert.

 

Plusieurs associations dénoncent le manque de transparence sur l’accord qui a été conclu entre l’État et Areva et demandent qu’il soit rendu public. Que répondez-vous ?

C’est un accord transparent, qui a fait l’objet d’un débat au Parlement. Il est équilibré. Areva a été soumis aux nouvelles dispositions fiscales du code minier 2006. Nous pensons avoir obtenu un bon accord, qui est actuellement mis en œuvre. Il est consultable au ministère des Mines. On n’a rien à cacher.

 

15 septembre 2015
Source : http://www.jeuneafrique.com/

 

Dernière modification le mardi, 15 septembre 2015 14:50

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