Sanef 2018

samedi, 19 septembre 2015 03:14

« Le Niger subit en silence la dictature de Mahamadou Issoufou »

Évaluer cet élément
(4 Votes)

Hama Amadou Niger Quelques jours après votre investiture, le ministre de l’intérieur a déclaré que vous seriez arrêté « dès que vous mettrez le pied sur le territoire national ». Comment comptez-vous mener campagne ?

Cette menace d’arrestation est un épouvantail pour m’empêcher de revenir. Mais je vais rentrer au Niger très bientôt. C’est une question de semaines. Et je ne veux pas le faire dans la discrétion. Le ministre de l’intérieur n’est pas la justice. Tout ce qu’il peut faire, c’est exécuter les instructions du procureur de la République qui est le seul en mesure de disposer de moi.

Le régime peut m’arrêter, mais il ne peut plus se permettre de m’assassiner. C’était son intention au début : m’empoisonner. Une bonne âme, qui ne partageait pas ce projet ténébreux, m’en a informé. C’est pour cela que j’ai quitté Niamey. Maintenant, si quelque chose m’arrive, tout le monde saura que ce sont les hommes de Mahamadou Issoufou qui m’ont tué.


Poursuivi pour complicité dans une affaire de « supposition de bébés » avec votre épouse, vous risquez tout de même d’être emprisonné…


Je vais prendre le risque. Des milliers de gens se sont réunis à Zinder pour m’appeler à défendre leurs couleurs. Je ne peux pas reculer sous prétexte d’insécurité. Ce ne serait pas convenable. Et je suis convaincu que, même en prison, je battrai Mahamadou Issoufou. Nous avons un accord avec d’autres partis d’opposition, réunis au sein d’un front patriotique : au second tour, les candidats défaits soutiendront le membre de l’opposition le mieux placé pour faire barrage au sortant.


Une cour d’appel de Niamey a récemment estimé que le tribunal correctionnel était compétent pour instruire le dossier de trafic de bébés entre le Nigeria et le Niger dans lequel vous êtes poursuivi. Votre défense ?
La « supposition d’enfants » implique un faux accouchement. Ai-je été la sage-femme de mon épouse ? Comment peut-on parler de faux accouchement ? Personne n’a apporté de preuve. C’est une accusation fantaisiste. Nulle part dans l’instruction menée, le juge ne dit : « Voilà les actes de complicité qui mettent en cause Monsieur Hama ». Cette affaire était juste un prétexte pour m’arrêter.


Mais votre femme a bien accouché à Lagos, au Nigeria…
Parce que c’est le Nigeria, un pays africain, automatiquement ça devient un pays suspect ? C’est une insulte envers le Nigeria et les autorités d’Abuja n’ont pas du tout apprécié la suspicion du Niger. La loi est très claire : puisque le délit est censé avoir eu lieu au Nigeria, ce sont les autorités nigérianes qui devraient engager des poursuites. Or, dans le code pénal nigérian, « la supposition d’enfant » n’existe pas. Et puis tout le monde à Niamey a vu ma femme en grossesse. Un certificat d’une clinique atteste qu’elle était enceinte. Mahamadou Issoufou voulait simplement se débarrasser d’un adversaire dangereux et saccager mon parti.


Vous étiez pourtant alliés au moment de sa prise de pouvoir. Qu’est-ce qui a provoqué la rupture ?
Je l’ai bien aidé à arriver à la présidence mais nous n’avons pas gouverné ensemble : nous avons cohabité. Il tenait le pouvoir exécutif et moi je présidais l’Assemblée nationale. Ensuite, il a voulu m’affaiblir en faisant un remaniement qui chassait du gouvernement tous mes partisans. Il a choisi, sans me consulter, des adhérents de mon parti pour les remplacer. Il voulait créer des dissidents à l’intérieur de ma formation, comme il l’a fait pour d’autres partis. Ce n‘est pas très démocratique.


Le Niger est toutefois un Etat stable politiquement, comparé à ses voisins. Que pourriez-vous faire de mieux ?
Le pays tient parce que les Nigériens subissent en silence toutes les mesures vexatoires et la dictature de Mahamadou Issoufou. Mais ça ne peut pas durer. C’est sur une poudrière sociale. Si les élections, qui constituent la dernière espérance des gens, ne s’organisent dans de bonnes conditions de transparence et d’apaisement, le pays va droit à la déstabilisation. La gestion sectaire à laquelle se livre le régime actuel a divisé le pays. Si vous n’êtes pas du parti socialiste nigérien, vous n’avez aucun droit.


Vous craignez pour la transparence du scrutin, pourquoi ne pas appeler au boycott ?
C’est justement l’erreur à ne pas commettre. Mais nous allons créer les conditions qui obligeront M. Issoufou à organiser des élections transparentes et libres. Il n’est pas question de le laisser frauder.


Mahamadou Issoufou est reconnu par la communauté internationale pour son engagement dans la lutte contre le terrorisme. Comment jugez-vous son bilan ?
C’est un échec total, surtout sur le plan de la sécurité. M. Issoufou se présente comme l’allié incontournable de la lutte contre le terrorisme mais il a saccagé le Niger. Comment peut-on affronter Boko Haram qui est surarmé et suréquipé avec une armée mal nourrie et qui ne dispose pas de la formation et de la logistique nécessaires pour mener une guerre asymétrique ? C’est impossible de tenir très longtemps dans ces conditions. Mahamadou Issoufou espérait régler le problème en trois mois. Mais Boko Haram, c’est pas de la tarte.


Qu’auriez-vous fait à sa place pour contrer les raids des islamistes ?
Il ne faut pas se lancer dans des aventures qui nous dépassent. Nous aurions dû agir dans le cadre d’une coalition sous-régionale avec des financements, assurés par les partenaires de cette alliance. Dans la force mixte multinationale, chaque pays se débrouille pour financer sa guerre. Le Tchad a des ressources tirées du pétrole. Le Cameroun, quoi qu’on dise, a de l’argent. Le Niger est le petit poucet du lot. Nous sommes les plus fragiles.



Mahamadou Issoufou porte à son bilan la construction rapide d’une partie de la « boucle ferroviaire » par le groupe Bolloré.
C’est quoi ce train qui quitte Niamey pour aller à Dosso ? C’est pour transporter des nattes et des pintades ? En quoi peut-il contribuer au développement socio-économique du Niger ? J’aurais compris que le tronçon entre Parakou et Niamey soit construit en priorité parce que ça rapprochait les marchandises transportées depuis le port de Cotonou. Mais le tronçon entre l’aéroport de Niamey et Dosso, ce n’est pas un train, c’est une mystification, une duperie. En plus, les rails sont complètement gondolés.


Le projet de train, c’est moi qui l’ai lancé quand j’étais premier ministre, avec la création d’AfricaRail. L’ensemble des chefs d’Etat de la sous-région avaient adhéré et concédé à AfricaRail les droits sur le train. A la surprise générale, Issoufou a signé avec Bolloré des accords qui violent ces droits. Et pour quoi ? La locomotive a été transportée par camion le jour de l’inauguration à Dosso, pour la fête. Elle a déraillé lors de la première tentative pour la faire rouler. C’est une moquerie.

Lire aussi : Ligne Cotonou-Abidjan : « Vincent Bolloré est en train d’essayer de nous voler », dénonce Rocard

Le Niger est l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. Quelle est selon vous la priorité en matière économique ?
L’agriculture et l’élevage. Au Niger, 86 % de la population vit en zone rurale. Toute action économique qui ne touche pas cette frange de la population ne peut pas aider le pays à fonctionner. Il faut procurer des revenus aux paysans pour qu’ils constituent une demande solvable sur laquelle bâtir en aval des services du secteur tertiaire. Cela passe par une réforme foncière et une production d’engrais écologique endogène, plutôt que des engrais chimiques importés. Il faut mettre aussi l’accent sur l’irrigation, ne pas acheter des tracteurs en Inde ou en Chine, mais des instruments adaptés aux réalités financières et techniques des paysans.
J’ai été neuf ans premier ministre, les électeurs savent. Quand je suis arrivé au pouvoir fin 1999, le Niger était dans un trou. Il y avait seulement un million d’euros dans les caisses de l’Etat. Cinq ans plus tard, j’avais tout redressé. J’ai des méthodes inédites mais je ne les divulguerais pas.

Propos recueillis par Elise Barthet

19 septembre 2015
Source : http://www.lemonde.fr/

Dernière modification le samedi, 19 septembre 2015 03:25

Interview