mardi, 17 novembre 2015 05:43

Intervew de M. Issaka Maga Hamidou, Démographe-sociologue, Enseignant-chercheur au Département de sociologie, FLSH/UAM

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Issaka Maga HamidouLes défis liés à la croissance démographique constituent une préoccupation importante au Niger.  Cette situation qui n’est pas spécifique à notre pays a été maintes fois évoquée par les autorités nigériennes. C’est le cas en Novembre 2013, lorsque le Président de la République, lors de la visite de haut niveau des responsables des Nations Unies et de la Banque Mondiale, avait lancé au cours d’une conférence de presse l’appel solennel sur les défis démographiques au Sahel. Comment faire face à ces défis ? Comment le Niger peut-il atteindre le dividende démographique?

M. Issaka Maga Hamidou, Démographe-sociologue, Enseignant-chercheur au  Département de sociologie de la  Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Abdou Moumouni de Niamey porte d’abord un regard sur l’évolution de la population de notre pays avant de s’appesantir sur les voies à suivre par le Niger  pour ouvrir avec certitude la porte vers le dividende démographique qui est la croissance économique résultant de la transformation de la structure de la population.

  ‘’Pour atteindre le dividende démographique, il faudrait d’abord créer  les conditions permettant d’ouvrir la fenêtre d’opportunité démographique’’


Le Niger compte aujourd’hui plus de 17 millions d’habitants selon le dernier recensement général de la population.  Il en comptait moins il y a quelques années, et selon les démographes,  cette population va continuer à augmenter. Pouvez-vous nous expliquer davantage l’évolution de la population nigérienne?

Effectivement, le chiffre de 17 millions a été une certaine surprise, même si l’effectif attendu n’était pas très loin de ce chiffre. La population du Niger devrait compter aujourd’hui, en 2015, près de 20 millions de personnes contre environ 3 millions en 1960, au moment de l’indépendance du pays. Ainsi, en 55 ans, la population nigérienne a augmenté de près de 17 millions d’habitants, soit plus de 6 fois par rapport à l’effectif estimé au moment de l’indépendance. La population du Niger augmente donc très vite et même par rapport à tous les pays du monde, le Niger bat le record de l’accroissement démographique annuel.
Cette évolution rapide est due à la mortalité générale qui, fort heureusement, baisse de manière notable tandis que la natalité change peu et reste beaucoup plus élevée. La natalité se situe entre 45 et 50 naissances pour 1000  habitants et par an. Son niveau élevé provient du nombre moyen d’enfants qui est de 7,6 enfants par femme arrivée en phase terminale de la reproduction.  En 2015, on devrait enregistrer entre 950 000 et 1 million de naissances. Et dans les années suivantes, il y  aura plus d’un million de naissances par an.


Bien entendu, si le niveau de fécondité ne change pas ou change peu, alors qu’on s’attend à une baisse continue appréciable de la mortalité, le Niger va se retrouver avec une population qui augmentera très vite dans les années à venir. Selon l’hypothèse moyenne des projections des Nations Unies de juin 2015 (hypothèse de changement modéré de la fécondité), le Niger pourrait compter environ 30 millions d’habitants en 2025 (dans 10 ans); on aura environ  43 millions  en 2035 (dans 20 ans seulement) ; et le Niger pourrait dépasser plus de 100 millions d’habitants en 2062 (dans moins de 50 ans). Il faut que nous en soyons conscients, les défis qui sont devant nous seront plus importants que ceux que nous avons connus ou que nous connaissons actuellement.

La situation démographique du Niger a été maintes fois évoquée notamment par le Président de la République lors de ces messages à la Nation. Est-ce à dire qu’il y a de quoi  s’inquiéter beaucoup?

Que l’on soit pour le contrôle ou non des naissances, autrement dit pour le ralentissement ou non de l’augmentation de la population, tout le monde doit reconnaître que la démographie galopante du Niger soulève de nombreux défis. Le Président de la République en est conscient également, mais je constate qu’il considère plutôt que la meilleure pilule c’est le développement, autrement dit ce sont les progrès économiques et sociaux qui vont faciliter la transition de la fécondité. C’est ce qu’il a dit à la tribune des Nations Unies. C’est vrai en partie, mais ce n’est pas suffisant. On doit, en même temps que nous recherchons le développement, promouvoir la planification des naissances, aider les femmes à espacer leurs naissances, promouvoir les familles de taille moyenne pour les ménages qui n’ont pas suffisamment de ressources financières ou naturelles (terres de culture par exemple) ; expliquer aux couples qu’ils doivent rationaliser leurs naissances en fonction de leurs moyens. L’Islam n’a pas interdit la planification familiale comme on le voit dans les pays arabes musulmans. Il faudrait donc promouvoir et rendre disponible les contraceptifs modernes au Niger, notamment en milieu rural, pour les couples qui souhaiteraient pratiquer le planning familial. Pour l’instant, les autorités ne sont pas suffisamment engagées pour la baisse de la fécondité.

Sur le plan général, le ralentissement de la natalité (donc des naissances) permettra également à l’Etat de mieux supporter les dépenses en matière de santé et d’éducation par exemple, aussi bien à court terme déjà qu’à moyen terme. Vous savez que l’économie du Niger n’est pas en mesure de faire face à une population qui augmente très vite. Pour défendre le contraire, c’est-à-dire pour affirmer que l’augmentation rapide de la population n’est pas un problème, il faudrait un miracle économique au Niger, chose qu’on est loin de voir encore.

Mais concrêtement quels sont, selon vous, les défis liés à l’augmentation de la population Nigérienne ?
Il faut effectivement commencer par reconnaître l’existence de défis liés à l’augmentation de la population au Niger. Refuser de reconnaître les défis démographiques, c’est être vraiment naïf ou être complètement irréaliste.  Je pense que beaucoup de Nigériens sont conscients des défis suivants: il faut toujours plus de production alimentaire notamment céréalière pour couvrir les besoins en céréales et autres cultures; il faut que l’Etat dépense toujours beaucoup plus pour améliorer la santé des populations (adultes et enfants) ; il faut que l’Etat augmente toujours notablement son budget pour l’éducation afin qu’il y ait plus d’enseignants recrutés pour encadrer des effectifs de scolaires qui augmentent chaque année ; il faut donc chaque année construire de nouvelles classes et dans certains cas ouvrir de nouvelles écoles; il faut récupérer chaque année des terres dégradées afin d’assurer une extension des terres cultivées pour augmenter la production céréalière, éviter la dégradation des terres et réduire les conflits entre agriculteurs et éleveurs; l’augmentation de la population entraine une pression agricole plus forte sur les terres, sur les ressources ligneuses utilisées comme énergie domestique et ces pressions ont pour effets d’accélérer négativement le changement climatique ; il faut créer plus d’emplois, et cela pour les deux sexes comme l’équité du genre avance aussi bien sur le plan de l’éducation formelle que de l’accès à diverses formes de travail.

Que faire alors face à tous ces défis  au Niger?
Il faut plusieurs types d’actions : rendre l’économie encore plus dynamique ; innover dans tous les secteurs vitaux ; promouvoir la bonne gouvernance et également faciliter bien entendu la transition démographique, notamment celle de la fécondité car celle de la mortalité est en bonne marche et personne ne souhaite que notre santé se dégrade. La transition de la fécondité, c’est-à-dire le passage progressif vers des niveaux de fécondité moins élevés, permettra également de véritablement booster l’économie nigérienne, en augmentant le pourcentage des personnes actifs (les personnes âgées de 15-64 ans), alors qu’actuellement, il y a plus d’inactifs au Niger que d’actifs réels. En effet, les moins de 15 ans qui ne sont pas en âge d’être pleinement économiquement actifs, constituent plus de 50% de la population. Dans ces conditions, la production économique ne peut qu’être faible et le PIB ou le revenu moyen par habitant ne peut qu’être également faible. C’est cela qui explique en partie le classement médiocre du Niger sur l’échelle de l’indice de développement humain, parce que le pourcentage des personnes en âge de travailler (15-64 ans) est un peu plus faible que les personnes d’âges inactifs (les moins de 15 ans). Dans ces conditions également le pourcentage de pauvres au Niger ne peut être qu’élevé car les actifs travaillent en grande partie pour les inactifs avec lesquels ils doivent partager leurs maigres ressources financières et économiques en général.


Donc sur le plan démographique, il faut réduire le niveau actuel de la fécondité, grâce notamment au recours à la planification familiale moderne, en combattant les mariages des filles avant 18 ans, et parvenir à généraliser l’éducation moderne jusqu’à 16 ans.
La baisse de la fécondité va progressivement permettre au Niger de bénéficier du dividende démographique, c’est-à-dire des possibilités de rendre l’économie plus dynamique du fait qu’on aura plus d’actifs que d’inactifs potentiels. Tant que la fécondité restera élevée au Niger, il n’y aura pas de dividende démographique et le pays sera désavantagé sur le plan économique car beaucoup de pays africains ont entamé leur transition démographique. Il n’y a que quelques-uns, comme le Niger, qui sont très en retard sur le plan démographique. Et face aux pays en transition avancée comme ceux de l’Asie et de l’Amérique du Sud, nous ne pouvons pas être compétitifs en termes de PIB avec une population majoritairement jeune et en grande partie improductive. Même en Afrique, par rapport à des pays comme le Ghana, le Sénégal, la Côte-d’Ivoire, le Togo, le Bénin etc. où la fécondité est en train de baisser, le PIB ou le revenu moyen par tête est plus important que celui du Niger qui a pourtant enregistré des taux de croissance économique quelquefois plus élevés que dans ces pays que j’ai cités.

Il y a  certes  des défis. Mais d’aucuns pensent  aussi qu’il y a des avantages liés au nombre croissant d’habitants en termes de marché de consommation. Que pensez-vous de ce raisonnement ?
Oui, il est vrai qu’une population nombreuse constitue un marché économique important en termes de consommation, ce qui pourrait également favoriser la production économique globale. Malheureusement, l’augmentation du nombre des consommateurs n’implique pas l’amélioration du revenu moyen, ni même de la production économique par tête d’habitants. Prenez le cas de la Chine qui, avec plus d’un milliard de personnes, ne produit pas plus que les Etats-Unis qui a environ 320 millions d’habitants. Et les Chinois vivent en moyenne beaucoup moins bien que les Américains ou les Européens. C’est le cas de l’Inde également avec son milliard d’habitants qui a encore de la peine à se développer. Donc, ce qui importe en fin de compte, c’est la qualité de vie moyenne par habitant, à travers notamment le revenu moyen. De ce point de vue, l’Inde et la Chine sont parmi les pays à revenus moyens et non élevés comme les Etats Unis ou les pays européens.


Pour le cas du Niger, sa croissance démographique rapide n’est pas absorbée par une croissance économique élevée et soutenue. Il suffit d’une crise agricole ou de perturbations de prix de ressources minières (uranium et pétrole) pour que notre croissance économique retombe en dessous souvent du taux de croissance démographique estimée à 3,9% par an.  Une telle croissance démographique exige au moins le double en termes de croissance économique, pour permettre le décollage économique, des investissements productifs plus importants et améliorer significativement la qualité de vie des populations. Or, nos performances économiques sont en général modestes et nous sommes toujours classés, depuis plusieurs décennies, parmi les 5 derniers pays les plus pauvres, sinon même le plus pauvre par rapport à l’Indice de Développement Humain. Il y a certes d’autres facteurs en dehors des aléas climatiques, comme la faible modernisation de l’agriculture, la faible industrialisation, l’instabilité politique, la mauvaise gouvernance, la corruption au sein de la société, le faible intérêt pour le travail bien fait, le manque d’une véritable stratégie de développement à long terme mise en œuvre, etc.. En fin de compte, il nous faudrait un véritable dynamisme économique et social appuyé par la transition de la fécondité.

Plus qu’un sujet d’actualité, le dividende démographique est pourtant perçu aujourd’hui comme une stratégie pour accélérer la croissance économique. Comment, selon vous, le Niger peut atteindre le dividende démographique ?
Le dividende démographique est la croissance économique qui résulte de la transformation de la structure de la population, transformation au cours de laquelle les personnes potentiellement en âge de travailler (soit les 15 ou 18-64 ans) vont être plus nombreuses que les personnes âgées de moins de 15 ans. Actuellement au Niger, c’est le contraire, les moins de 15 ans sont plus nombreux, il en résulte une production économique relativement faible et un PIB ou un revenu par tête faible également. C’est un des handicaps actuels du Niger et qui nous tire vers la pauvreté et des performances économiques généralement modestes.  
Mais pour atteindre le dividende démographique, il faudrait d’abord créer les conditions permettant d’ouvrir la fenêtre d’opportunité démographique. Cette fenêtre ne peut s’ouvrir que si la fécondité amorce comme la mortalité une baisse résolue et continue. On estime qu’à partir de 4 enfants par femme en moyenne, la fenêtre d’opportunité démographique sera prête à s’ouvrir réellement afin que le dividende démographique puisse apparaître véritablement et durablement. Car en ce moment, grâce à la baisse de la fécondité,  on pourrait avoir environ 35% de personnes d’âges inactifs (moins de 15 ans) contre un peu plus de 50% actuellement au Niger. Ce sera un changement radical qui va ouvrir avec certitude la porte vers le dividende démographique.


Mais la réalisation du dividende démographique nécessite également un contexte favorable, notamment une économie dynamique créatrice d’emplois, avec des revenus moyens acceptables ; l’existence de très bonnes conditions de santé, une population instruite et bien formée, l’équité du genre, sans négliger la bonne gouvernance qui est également une condition indispensable pour qu’un pays puisse bien bénéficier du dividende démographique.
Pour revenir au cas du Niger, les données des Nations Unies de 2015 indiquent que c’est vers 2065 que le Niger atteindrait environ 4 enfants par femme en moyenne, avec l’hypothèse moyenne des projections démographiques. Donc, c’est vers 2065 (dans 50 ans) que la fenêtre d’opportunité pourrait s’ouvrir véritablement afin que le Niger puisse espérer profiter du dividende démographique si les conditions favorables que j’ai énumérées existaient à l’horizon 2060.

Toutefois, si une politique d’accélération de la baisse de la fécondité est mise en œuvre, la fenêtre d’opportunité pourrait s’ouvrir un peu plutôt comme ce sera le cas de bon nombre de pays africains par rapport au Niger qui sera sans doute l’un des derniers pays au monde et peut-être même le tout dernier à atteindre cette fenêtre d’opportunité démographique. Concrètement, il n’y a pas de dividende démographique au Niger actuellement, et il n’y en aura pas pendant plusieurs décennies au niveau national. Mais ce qui est sûr, c’est que le Niger connaîtra également sa transition de la fécondité qui va permettre d’ouvrir la fameuse fenêtre d’opportunité démographique. La question est de savoir si les autorités et les acteurs du développement sont prêts à s’engager maintenant pour accélérer la transition vers le dividende démographique qui va permettre au Niger d’être dans les conditions de devenir afin un pays émergeant. En clair, actuellement, le Niger ne peut pas devenir un pays émergeant, sauf miracle économique qu’on ne voit pas venir…

 Idé Fatouma(onep)
17 novembre 2015

source :http://lesahel.org/

 

Dernière modification le mardi, 17 novembre 2015 06:23

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