vendredi, 04 décembre 2015 23:51

Invité : Dr Yacouba Halidou, enseignant-chercheur au département Philosophie de l’Université Abdou Moumouni Dioffo de Niamey

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Yacouba Halidou DrA travers la tenue du colloque international sur les Sciences Humaines et Sociales, qui s’est tenu à Niamey du 1er au 3 décembre derniers à l’initiative de l’Institut de Recherche en Sciences Humaines (IRSH), vous rendez  un hommage à trois éminents chercheurs rappelés à Dieu l’année dernière et au courant de cette année. Quels sentiments cela suscite en vous?

 

 

L’hommage rendu à nos trois illustres disparus, et qui sont des aînés, Dr Diouldé Laya, Pr Harouna Sidikou et Dr Boubé Gado, est l’illustration de la perte de monuments de la pensée nigérienne, africaine, sinon mondiale. Cet hommage à ces trois scientifiques dénote aussi la nécessité de rassembler, d’inviter des spécialistes des Sciences Humaines et Sociales pour parler de la question brûlante du développement de ce Continent qui tarde à être dans l’histoire universelle.

 

‘’Les Sciences Humaines, qui sont des sciences de l’Homme, ont justement pour cause finale un développement équilibré, un développement qui tient compte de la dimension humaine’’.

 

Docteur, vous avez fait une communication axée sur la question du rapport entre les Sciences Humaines et Sociales et le Développement. Est-ce que vous pouvez nous donner la teneur de cette communication ?
 Notre communication s’inscrit dans une logique,  la logique  sectaire du vulgaire selon qui seules les sciences de la nature, appelées aussi sciences exactes, sont capables de conduire un Etat au développement, tout en ignorant que le développement que connait l’Occident, pilote du monde, pour parler comme Heidegger, a pris ses sources dans ce que nous appelons les Sciences Humaines, et particulièrement la mère des sciences humaines à savoir la Philosophie. Le développement économique, scientifique et technique de l’Occident a une origine grecque, et une origine philosophique. C’étaient les philosophes qui ont jeté les bases d’un développement. Leurs questionnements ont permis aux scientifiques de mener leurs recherches tout au long de l’histoire. Quand Descartes disait un jour que ‘’l’Homme puisse devenir maître et possesseur de la nature’’, vous avez vu comment les scientifiques ont essayé de relever ce défi. Le défi du développement technologique. Aujourd’hui, même si l’Homme n’est pas parvenu à maîtriser toute la nature, il est parvenu à maîtriser une bonne partie de cette nature. Mais le problème ici est de savoir si le développement se réduit uniquement à l’avoir, c’est-à-dire à la production des biens matériels. Comprendre le développement de cette façon, c’est avoir une vision à la fois sectaire et réductrice du développement. C’est ignorer que le développement n’est pas que matériel ; le développement est global, il est à la fois matériel et spirituel. Les sciences humaines, qui sont des sciences de l’Homme, ont justement pour cause finale un développement équilibré, un développement qui tient compte de la dimension humaine. Un développement qui ne tient pas compte de la dimension humaine fera de l’Homme ce que Platon appelle un ‘’poumon marin’’. Nous n’avons pas besoin de ce type de développement. Et c’est justement parce que l’Occident n’a pas besoin de ce type de développement que les spécialistes des Sciences Humaines, n’ont cessé d’interroger les productions scientifiques et technologiques dans le but spécifiquement d’humaniser le développement économique, d’éviter la techno-science, d’éviter la dérive barbare de la civilisation technicienne de notre temps.
L’objectif poursuivi par les sciences humaines, c’est de faire en sorte que le développement ait un fondement éthique. C’est de donner un visage humain au développement économique, un visage humain au développement scientifique, un visage humain au développement technologique.


Nous avons aujourd’hui beaucoup de choses que les spécialistes des Sciences Humaines sont en train de proposer pour que le développement soit un développement soutenable, ce qu’on appelle un développement humain.  Un développement qui tient compte non seulement de nous-mêmes en tant qu’êtres présents, mais également des êtres qui ne sont pas encore, c’est-à-dire des générations futures. Les générations futures ne seront même pas là si nous ne faisons pas attention, d’où toute l’actualité par rapport à cette conférence internationale qui se tient actuellement en France sur le changement climatique. Et nous Africains, nous oublions surtout que le développement ne peut pas provenir uniquement des progrès scientifiques et techniques. Le développement ne peut découler que des progrès scientifiques, technologiques et littéraires. Les sciences humaines sont des sciences de l’esprit, ce qu’on appelle aussi les sciences molles. Ces sciences là ont pour objectif de produire ce qu’on appelle des citoyens critiques, de créer ‘’la responsabilité cosmopolitique’’ pour reprendre la formule du philosophe de la Sorbonne, Pr Ives  Charles Zarka.
Cette ‘’responsabilité cosmopolitique’’ nous amène à prendre conscience de tout  ce que nous faisons, d’être responsable. Et la responsabilité, comme le disait Platon il y a de cela 25 siècles, ‘’appartient à celui qui choisit’’. Chaque fois que nous choisissons un mode de développement, nous devons comprendre pourquoi nous avons choisi ce mode de développement ; est-ce que ce mode de développement nous convient réellement ? Nous devons voir les tenants et  aboutissants de ce mode de développement ;  interroger et de réinterroger les perspectives critiques de ce mode de développement que nous voulons appliquer. Parce qu’on ne développe pas pour développer, on développe pour l’Homme. C’est pourquoi le  développement, selon les Sciences Humaines et Sociales, a pour alpha et oméga l’Homme ; il a pour alpha et oméga le sens anthropologique. C’est pour  éviter une dérive barbare au développement technologique que les sciences humaines combattent au moyen de leurs méthodes critiques, au moyen de leurs analyses. C’est cela la réalité.

 

Comment appréciez-vous le fait que certains Etats africains mettent en marge les Sciences Humaines et Sociales dans la recherche des voies menant au développement ?
C’est une erreur monumentale que commettent beaucoup de décideurs politiques en Afrique en croyant à l’inutilité des sciences humaines. Dans le monde politique, eux-mêmes qui sont dirigeants, parlent dans une langue ; ils cherchent à se faire comprendre, d’où la nécessité des lettres. Si on dit qu’il y a un département Arts et Lettres Modernes, les gens doivent savoir son utilité. Il faut savoir bien parler parce qu’un malentendu peut être la cause d’un conflit. Or, qui dit conflit, dit entorse à la paix ; laquelle paix est la condition première, originelle et fondamentale de tout développement. D’où l’utilité des Sciences Humaines. Les Sciences Humaines participent à la paix, à la construction d’un cadre paisible, à la construction d’une vie sociopolitique apaisée. Les Sciences Humaines tracent la voie royale qui conduit à une bonne pratique démocratique. Parce que les Sciences Humaines sont aussi éducation. Education à la citoyenneté républicaine, éducation qui produit des citoyens critiques. Nous disons que dans cette ère de démocratie, l’esprit critique que produit l’éducation en Sciences Humaines est indispensable. Parce que c’est l’esprit critique qui permet au citoyen de faire le bon choix, de distinguer le démagogue du véritable homme d’Etat, de distinguer celui qui le flatte de celui qui lui dit la vérité, que cela lui plaise ou non ; son vrai ami, c’est justement celui qui lui dit la vérité ; cette vérité pratique et actiologique, c’est cela l’un des objectifs de la recherche en Sciences Humaines et Sociales.

 

Docteur, pour vous, quel est le comportement que les décideurs africains doivent avoir vis-à-vis des Sciences Humaines et Sociales ?
Le comportement que les décideurs africains doivent avoir vis-à-vis des Sciences Humaines et Sociales, comme vis-à-vis des sciences dites exactes ou Sciences de la Nature, c’est de financer la recherche. La recherche en Sciences Humaines permet de tracer les pistes possibles du développement de l’Afrique, de créer les conditions d’une économie spiritualisée, d’une politique spiritualisée, d’une technologie spiritualisée, d’une médecine spiritualisée, d’une religion spiritualisée. Donc, elle permet à toutes les productions scientifiques, économiques, politiques et culturelles d’avoir un fondement éthique. Le fondement éthique, le bien, la morale, est à la base de tout. Et la morale dont il est ici question, c’est la morale qui nous enseigne le bien. Le bien qui est fondé non pas sur des principes subjectifs et contingents, mais nécessaires et universels, c’est-à-dire acceptables par tous. C’est à ce bien que veulent nous conduire justement les spécialistes des Sciences Humaines selon leurs méthodes respectives. Les sociologues ont leur méthode d’investigation, les psychologues ont la leur, les philosophes ont la leur, les linguistes ont la leur, les historiens ont la leur, les géographes ont la leur. Et toutes ces méthodes convergent pour donner une méthode qui tient compte du fondement d’un développement équilibré et pluridimensionnel.  L’Homme est tout. L’Homme n’est pas qu’économique. L’Homme est religieux, l’Homme aime l’argent, l’Homme aime la voiture, l’Homme aime tout. Donc, tenir compte uniquement d’un aspect, c’est faire entorse aux besoins de l’Homme et aux besoins de la société. Et les Sciences Humaines sont au carrefour d’un développement équilibré dont a besoin l’humanité, et dont ont besoin les Etats africains.
 Oumarou Moussa (Onep)
04 décembre 2015
Source : http://lesahel.org/

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