vendredi, 25 mars 2016 03:58

Interview de M. Mahaman Laouan Gaya, secrétaire exécutif de l’Association des Producteurs de Pétrole Africains (APPA

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Mahaman Laouan Gaya APPAMonsieur le secrétaire exécutif, les instances de l’Association des Producteurs de Pétrole Africains viennent de se réunir à Abuja au Nigéria. De quoi s’était-il agi au cours de cette rencontre?

En effet, du 7 au 16 Mars 2016, se sont tenues, à Abuja au Nigéria, la 55ème réunion du Comité des experts de l’APPA, la 33ème session du Conseil des ministres en charge du pétrole des pays de l’APPA et la 6ème Conférence et exposition africaines sur le pétrole en Afrique. Ces rencontres ont été rehaussées par le patronage de SEM Muhammadu Buhari. Au cours des travaux, nous avons présenté les activités du Secrétariat et des autres organes de l’APPA pour l’exercice 2015-2016, discuté des perspectives de notre organisation, de l’impact de la situation pétrolière internationale sur les économies africaines, des mesures à prendre, et tout cela a été couronné par une déclaration dite d’Abuja.

Au nombre des activités en cours, il a été fait le bilan d’exécution du 8ème Programme d’Actions quinquennal (2012-2017) de notre institution et nous nous sommes penchés, entre autres, sur la réforme institutionnelle et la redynamisation de l’APPA; la construction du siège social de l’APPA; l’étude sur le contenu local dans l’industrie pétrolière en Afrique; l’étude sur l’harmonisation du cadre stratigraphique des bassins sédimentaires en Afrique ; l’étude sur le marché africain du pétrole et des produits pétroliers, etc.

En effet, après 29 années d’existence, et compte tenu du nouveau contexte énergétique et pétrolier mondial, les plénipotentiaires de l’APPA souhaitent la réorienter vers de nouvelles perspectives qui lui permettront de devenir un véritable point focal stratégique en matière de développement des hydrocarbures en Afrique. Au-delà de la baisse des prix du pétrole, nous avons, en face, d’autres grands défis et l’APPA entend devenir un puissant moteur de coopération, de coordination et d’harmonisation des politiques pétrolières des pays membres. Elle entend aussi maximiser la valeur socio-économique individuelle et collective de leurs industries pétrolières; encourager une orientation vers une transition énergétique; promouvoir la sécurité énergétique; préserver l’environnement en luttant contre l’émission des gaz à effet de serre et la pollution des écosystèmes; valoriser les gaz torchés; et enfin impulser nos pays vers une diversification économique.

Les activités de la future APPA doivent impacter sur le développement économique et social de ses pays membres et, au-delà, de tous les pays africains. Nous nous sommes réjouis de cette nouvelle vision d’autant plus que le développement économique moderne ne peut s’imaginer sans ressources énergétiques abondantes, disponibles et bon marché. Voilà donc très brièvement les questions abordées au cours de nos assises, et surtout les débats qui ont émaillé la 6ème conférence et exposition sur le pétrole en Afrique.

 

‘’Nous entendons bientôt entreprendre une étude pour définir les marchés du pétrole brut et des produits pétroliers en Afrique afin d’asseoir une stratégie d’approvisionnement et de sécurisation énergétique de nos pays‘’

 

Depuis Juin 2014, le prix du baril du pétrole a connu une véritable dépréciation. Croyez-vous que cette tendance va se poursuivre jusqu’à atteindre un prix plancher?

Plusieurs facteurs m’incitent à dire le contraire. Je pense que la trop forte tendance baissière des cours du pétrole brut va inévitablement s’inverser courant 2016. Au demeurant, la question qu’il faut d’abord se poser est de savoir quels sont les mécanismes de fixation du prix du baril de pétrole. Il faut retenir que le prix du pétrole n’obéit plus aux fondamentaux du marché, c’est-à-dire que la loi de l’offre et de la demande du pétrole ne détermine plus à elle seule le prix du baril. De nos jours, le marché du pétrole s’identifie aux marchés financiers et, à ce titre, il comprend des opérations «physiques» à livraison immédiate ou différée, et des opérations dites «papier» qui permettent d’échanger des intentions d’achat ou de vente de pétrole brut ou de produits raffinés. Le pétrole brut est devenu un instrument financier, et est coté à la bourse de valeurs mobilières au même titre que les actions, forwards, futures, et autres swaps.

 

Seulement, le marché ‘’physique’’, c’est-à-dire celui pour lequel intervient la loi de l’offre et de la demande, ne représente au mieux que 10% des transactions totales réelles dans le commerce mondial du pétrole, l’essentiel restant sur des mouvements fictifs et spéculatifs. Partant d’une petite observation, en 2014, la production mondiale du pétrole était de 89 millions de barils par jour pour un baril coté à 115 dollars le 15 Juin 2014 ; en Février 2016, la production mondiale tournait autour de 94 millions de barils par jour, pour une cotation à 30 dollars. Alors que, entre ces dates, la production a augmenté de 4,5%, et les prix ont chuté de près de 75%. C’est quand même très disproportionné. Donc on ne peut pas continuer à nous rabâcher que c’est l’abondance du pétrole sur le marché qui justifie la baisse actuelle des cours.

 

Dans cette ambiance hautement spéculative, ce sont donc de puissants groupes de pression et des lobbies qui font et défont le marché pétrolier. Contrairement aux années antérieures, les prix du pétrole sont aujourd’hui déterminés à huis clos dans des salles de marché où, outre les grandes compagnies pétrolières (majors et indépendants) et les géants groupes parapétroliers (Schlumberger, Halliburton, ect.), on retrouve les investisseurs institutionnels au nombre desquels des méga-institutions bancaires et financières telles que les américaines Goldman Sachs, Morgan Stanley, JP Morgan Chase, Citigroup, l’allemande Deutsche Bank ou la suisse UBS), les plus grands traders mondiaux de matières premières (Vitol, Glencore, Trafigura,etc.), les compagnies d’assurance (AIG) et les plus grands fonds spéculatifs du monde (Citadel, Tudor Jones).

Voilà où les prix du pétrole sont fixés et cela via un processus complexe et peu transparent à travers une accumulation des règles successives imposées par les agences (Platts et Petroleum Argus) chargées d’établir des cotations, et dont le mécanisme reste entièrement manipulé par ces institutions. Les bourses-clé dans ce jeu sont le Nymex et l’Amex de New York, le London ICE et, dans une moindre mesure, le Tokom de Tokyo. Mais une chose est au moins sûre, c’est que nous sommes dans un processus de transition de l’ancien vers un nouvel ordre pétrolier mondial, et personne (ni l’OPEP, ni les investisseurs pétroliers, ni les Etats, ni les spéculateurs, etc.) ne peut prétendre maîtriser seul le cours des évènements dans le monde du pétrole.

Alors, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Le prix actuel du pétrole n’est tenable par aucun des acteurs susmentionnés et cette situation, bon gré, mal gré, va inéluctablement conduire ceux qui s’opposaient à toute remontée des cours du baril à des changements d’attitude. Il y a un an, à l’idée de savoir si l’OPEP, et donc implicitement l’Arabie Saoudite, allait réduire sa production afin de faire remonter les prix, la position du ministre du pétrole saoudien était très claire : ‘’the price will go up and russians, brazilians, american shale oil producers will take our share’’. Mais aujourd’hui, la puissante Arabie Saoudite en souffre. Disposant, il y a deux ans, de 750 milliards de dollars (environ 483.000 milliards FCFA) de réserves de changes, l’Arabie Saoudite pensait pouvoir longtemps encaisser le choc d’une plus grande baisse des cours et mieux, ce ‘’trésor de guerre’’ devrait lui permettre de faire face à une impitoyable guerre d’usure économique (avec un baril à 20 dollars, les saoudiens affirmaient alors ne pas s’en émouvoir). En ce moment, le budget du Royaume, lourdement affecté par la dégringolade des prix du pétrole, fait face à un déficit abyssal.

 

Selon le FMI, le déficit budgétaire du Royaume devrait atteindre un record de 130 milliards de dollars en 2015, mais les Saoudiens soutiennent que c’est plutôt 39 milliards de dollars! Qu’à cela ne tienne ! Le déficit est là et, pire, le confortable matelas de réserves de changes, sur lequel Riyad s’enorgueillissait il y a quelque temps, est déjà entamé et des mesures d’économie jamais entreprises sont aujourd’hui en train de l’être. La guerre des prix engagée les uns contre les autres pour diverses raisons politiques (Politique russe en Ukraine et politique gouvernemental du Venezuela, le nucléaire iranien, etc.) et économiques (développement de l’industrie des hydrocarbures de schiste, etc.), a montré ses limites.

 

Les monarchies arabes du Golfe commencent déjà à réduire les dépenses et à stimuler les revenus hors pétrole, mais des analystes estiment qu’elles devraient agir davantage et au plus vite pour juguler ces déficits et éviter des tensions sociales. En Amérique du Nord, l’industrie de la fracturation hydraulique et ses puissants lobbies battent de l’aile. Les compagnies des hydrocarbures de schistes sont sérieusement endettées, et il semble que les banques seraient en train de ‘’titriser’’ leurs créances, comme cela a été fait en 2007-2008 lors de la crise des sub-primes. C’est pour ces inavouables raisons que chaque nouvelle baisse du prix du baril de pétrole entraîne une grande fébrilité sur les marchés financiers et boursiers. Ni donc l’OPEP, ni les Etats, ni les investisseurs pétroliers, ni les spéculateurs, ne sont dans une situation confortable. On s’attend à tout moment à l’éclatement de cette bulle spéculative.

 

Au-delà de l’Arabie Saoudite, tous les gros producteurs, membres ou non de l’OPEP (Russie, Etats-Unis,…) traversent une situation financière extrêmement tendue au point où des concertations de coulisse sont en ce moment en cours pour une réunion d’urgence (inter OPEP, et aussi entre membres et non membres de l’OPEP) afin de parvenir à un éventuel rééquilibre des prix. Déjà, on annonce que le 17 avril prochain, les principaux pays producteurs de pétrole, membres et non-membres de l’OPEP, se réuniront à Doha au Qatar pour tenter de stabiliser la production et soutenir les prix du pétrole brut, plombés par l’actuelle surabondance de l’offre. Alors, au risque d’un ‘’suicide collectif’’, tous ces acteurs ont grandement intérêt à revoir les prix du pétrole, et j’ose espérer que 2016 nous réserve des surprises. Je ne saurais prédire jusqu’où, mais ce qui est sûr, c’est que les prix seront obligés de remonter.

 

Quels ont été les impacts de la baisse des prix du pétrole sur les pays producteurs africains, et quelles stratégies peuvent-ils adopter pour y faire face?

Les économies des pays africains producteurs de pétrole ont été sévèrement affectées par cette baisse des prix du baril sur le marché international. Au moment où les cours du pétrole dépassaient 100 dollars le baril, l’heure était plus à la crainte d’une hausse des cours, l’aggravation de la tension au Moyen-Orient et l’avancée de l’Etat Islamique en Irak pouvant causer une baisse de la production qui enclencherait une flambée des prix comme se fut le cas en 2007-2008. Mais c’est un tout autre scénario géopolitique qui s’est déroulé. Les choses ont basculé à partir de Juin 2014, lorsque l’Arabie Saoudite a joué l’ouverture des vannes et la carte du prix agressif pour récupérer des parts de marché perdus aux Etats-Unis du fait de son abondante exploitation des hydrocarbures de schiste. C’est donc à partir de ce mois de Juin 2014 que les cours du pétrole, qui étaient à 115 dollars, ont commencé leur chute vertigineuse. Au 31 décembre 2014, le baril était à 53 dollars avant de tomber en dessous de la barre de 50 dollars le mercredi 7 janvier 2015, sans que personne ne s’en aperçoive au point où tous les pays producteurs africains ont maintenu leurs budgets de l’année 2015 sur la base d’un baril à 100 dollars, alors que les arbitrages et les discussions budgétaires ont lieu un peu partout à partir de Septembre ! En 2015, certains pays ont connu 3 à 4 collectifs budgétaires. J’estime que ce sont des erreurs à ne plus commettre, et l’APPA aussi doit se doter d’une structure de veille qui préviendrait ces genres de déconvenues. C’est en effet une situation qui nous interpelle, car elle a mis nos pays dans une très grande difficulté économique et sociale. Cependant, il y a un adage qui dit : ‘’à quelque chose malheur est bon’’. En effet, nous osons espérer que cette situation amènera les pays producteurs à penser sérieusement à diversifier non seulement leurs sources et consommations énergétiques, mais aussi et surtout à amorcer une profonde diversification de leurs économies. Beaucoup de pays producteurs ont une politique budgétaire très concentrée sur les recettes pétrolières. On se rend d’ailleurs à l’évidence que seuls quelques pays appuient leur croissance sur une économie un peu plus diversifiée. Sinon, en majorité, ils n’ont pas été capables de se démarquer de la trop forte dépendance à un seul produit de rente, ce qui leur fait continuellement subir le triste effet du ‘’syndrome hollandais’’. Alors pour tirer le plus grand profit de nos ressources énergétiques et pétrolières, il faut d’abord régler ce préalable. Pour y arriver, sans être exhaustif, il y a des questions cruciales dans la gouvernance de nos ressources extractives sur lesquelles nous devons être exigeants. Ce sont ce entre autres la définition d’une bonne politique pétrolière; la bonne négociation et gestion efficace des contrats pétroliers; la bonne gestion des revenus pétroliers; le contrôle des activités sur toute le chaîne de valeurs de l’industrie pétrolière; la promotion du ‘’local content’’; le respect des questions environnementales; l’élaboration d’une plateforme africaine des marchés du pétrole et des produits pétroliers...

 

L’APPA intègre toutes ces questions dans le cadre de sa réforme institutionnelle en cours et nous nous devons de susciter des réflexions et des débats constructifs. Par ailleurs, le pétrole étant une ressource non renouvelable, et de surcroît de plus en plus difficile à trouver, d’autres sources énergétiques doivent être explorées. Il est bien évident qu’au-delà des énergies d’origines fossiles (hydrocarbures, uranium), nos pays doivent intégrer, de manière conséquente dans leur mix énergétique, les énergies renouvelables (solaire, hydraulique, éolienne, etc..) particulièrement abondante en Afrique. Les problèmes qui plombent le développement économique et social de nos pays ne sont rien d’autres que le résultat d’une mal gouvernance du secteur énergétique (ressources pétrolières en particulier) et la non prise en compte de la problématique du développement durable dans leur politique économique. Je rappelle par ailleurs que l’APPA, aujourd’hui forte de dix-huit (18) pays membres, pèse pour près de 12% de la production mondiale, et plus de 10% des réserves pétrolières mondiales prouvées. Ensemble avec l’Association des Raffineurs Africains (ARA), nous entendons bientôt entreprendre une étude pour définir les marchés du pétrole brut et des produits pétroliers en Afrique afin d’asseoir une stratégie d’approvisionnement et de sécurisation énergétique de nos pays.

Réalisée par Mahamane Hadi Mahamane

25 mars 2016
Source : http://lesahel.org/

Dernière modification le vendredi, 25 mars 2016 05:04

Interview