mercredi, 06 avril 2016 14:07

Interview de Modi ALZOUMA MOUSSA, ancien membre de la CENI

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Modi Alzouma 001Monsieur MODI, vous étiez membre de la Ceni jusqu’au 8 mars 2016. Quel sentiment vous inspire cette première phase du processus électoral ?
MODI : je voudrais d’abord sacrifier à la tradition en vous remerciant de m’ouvrir les colonnes de votre journal pour me permettre de m’acquitter de ce que j’appellerais mon devoir de reconstitution de la vérité. J’ai lu dans le journal gouvernemental [Ndlr : Le sahel du ...] deux interviews des deux artisans de ce processus électoral tronqué sur toute la ligne, en l’occurrence le président et le premier vice-président de la Ceni et je me suis dis qu’il faudra sans doute que l’un d’entre nous parle pour rétablir la vérité sur ce processus électoral dont ils semblent curieusement se vanter.

Boubé Ibrahim et Maître Kadri Oumarou Sanda n’ont assurément pas froid aux yeux pour s’offrir le luxe de présenter le processus électoral le plus scandaleux de l’histoire de ce quart de siècle de démocratie multipartiste comme étant un succès. J’en suis profondément écœuré mais pas surpris.

Vous parlez de devoir de vérité à rétablir...
Oui, un devoir de démolition de ce montage grotesque et éhonté que les deux premiers responsables de la Ceni ont servi aux Nigériens dans le journal gouvernemental. Je sais qu’ils prêchent dans le désert, ce qu’ils ont posé comme actes parlant plus fort que tout ce qu’ils pourraient raconter sur tous les médias du monde. Cependant, ayant été un témoin privilégié des graves compromissions dans lesquelles ces deux-là ont entraîné la Ceni, je me sens moralement tenu d’apporter le faisceau de lumière nécessaire pour permettre à ceux qui le désirent de voir clair dans le labyrinthe de Boubé Ibrahim et de Maître Kadri Oumarou Sanda.


L’un et l’autre ont pourtant affirmé leur totale satisfaction du déroulement des scrutins

Evidemment qu’ils sont satisfaits et qu’ils ont convenablement rempli la haute mission dont ils ont été investis. Mais, de quelle mission parlent-Ils ? Je leur concède qu’ils parlent ainsi, dans un flou total des missions en question. Mais, je suis choqué de les entendre dire des contrevérités. Boubé Ibrahim prétend ainsi que la décision de la CENI qui a consisté à remplacer les représentants de l’un des deux candidats au 2e tour de la présidentielle du 20 mars, « trouve tout simplement son fondement légal dans la loi électorale qui dispose que la CENI peut prendre toute initiative et/ou disposition utile de nature à faciliter le bon déroulement des opérations électorales ». Il sait pourtant que l’article 2 de la loi 2014-03 auquel il fait référence ne fait allusion qu’aux questions d’ordre matériel et organisationnel, tout ce qui touche à des dispositions de la loi devant nécessairement faire l’objet de propositions de modifications dont le processus d’adoption est connu. En tout état de cause, il n’est pas du ressort de la Ceni de modifier la loi électorale, encore moins décider par arrêté ce qui est inscrit dans le roc d’une loi. Or, c’est ce que Boubé Ibrahim a fait. Comment peut-on objectivement se déclarer satisfait d’une mission au bout de laquelle, par delà toute la clochardisation dont le processus a été l’objet, on constate un supplément de 1 225 336 voix fictives pour le candidat qu’ils ont proclamé gagnant. Même si nous restons dans l’hypothèse la plus saugrenue qui consiste à prétendre que Mahamadou Issoufoua engrangé au second tour la totalité des suffrages, sans exception, des électeurs des huit candidats qui se sont ralliés à sa candidature au second tour, il reste encore 1 225 336 voix fictives à justifier. Quelle fierté, don Allah, peut-on avoir à conduire une telle mission ?


Il a pris tout de même un arrêté pour demander aux présidents des commissions décentralisées de procéder à leur remplacement
Pour moi, il a transgressé la loi délibérément puisqu’il sait parfaitement que la loi ne l’autorise pas à le faire. Et d’ailleurs, il a demandé qu’il soit procédé à leur remplacement sans dire par qui. Je rappelle qu’au second tour, les deux candidats doivent avoir un nombre paritaire de délégués au sein des bureaux de vote, c’est-à-dire que les candidats Hama Amadou et Issoufou Mahamadou doivent avoir le même nombre de présidents, de secrétaires et d’assesseurs. Par qui faut-il remplacer les délégués du candidat Hama Amadou ? Par des délégués de Mahamadou Issoufou ? Apparemment, c’est ce qu’il a fait faire. D’ailleurs, lui-même apporte la plus belle preuve de la contradiction dans laquelle il s’est empêtré en affirmant que le rôle de la Ceni se limite à l’organisation technique et matérielle des scrutins, pas en touchant au fondement de la loi électorale. Boubé Ibrahim et Maître Kadri Oumarou Sanda ont conduit un processus électoral que la neutralité et l’impartialité auxquels ils sont tenus devraient, en principe, leur interdire de continuer à piloter. Il leur a manqué le courage et probablement le sens des responsabilités qui ont amené Dandah Laouali, président de la Ceni sous Baré à démissionner. En vérité, nous n’avons jamais connu des responsables de la Ceni aussi téméraires. Ce que Boubé Ibrahim et Maître Kadri ont fait dans le cadre de la conduite du processus électoral restera gravé dans les mémoires. Aussi bien sur la question du vote par témoignage qu’à propos de la répartition des membres des bureaux de vote entre les deux candidats, ils ont posé des actes très graves.

Le débat sur la question du vote par témoignage a été pourtant tranché par la Cour constitutionnelle
Certainement, mais je vous ferai remarquer qu’en prenant ce dossier en main alors qu’elle n’a pas vocation à le faire, la Ceni a pris parti dans un jeu dans lequel la neutralité est de rigueur. Elle a donné suite à la demande du camp présidentiel en accédant à sa requête de permettre le vote par témoignage. Ce n’est une sollicitation de l’ensemble de la classe politique mais plutôt de Mahamadou Issoufou et de ses alliés qui s’arcboutaient à cette éventualité comme à une bouée de sauvetage. L’éventualité d’un rejet de ce vote par témoignage les angoissait et comme d’habitude, ils ont eu raison devant la Cour constitutionnelle. Sans, donc, se préoccuper de ce que la Cour constitutionnelle a décidé, je constate que la Ceni a parfaitement roulé pour un  camp politique. D’ailleurs, je précise que dans l’arrêté portant vote par témoignage, Boubé Ibrahim s’est permis de viser le procès-verbal de la plénière qui a été convoquée par leurs soins alors que ledit procès-verbal n’existait pas. Pour le compte de qui faisaient-ils un tel boulot ?


Le président et le premier vice-président de la Ceni ont tous les deux exprimé leur totale satisfaction de la façon dont le processus a été conduit. En tant qu’ancien membre de la Ceni, partagez-vous cet avis ?
Ils sont satisfaits, c’est certain parce qu’ils l’ont fait comme ils l’entendent. Boubé Ibrahim s’est même permis de dire qu’il est animé par un sentiment de satisfaction et de devoir accompli. Quel devoir et vis-à-vis de qui ? Pire, il ajoute « qu’Il n’y a pas de scrutin parfait, la chose la plus importante est le respect strict des textes qui régissent les élections, en dehors de toute autre considération ». Je suis certainement d’accord avec lui que la perfection n’est pas de ce monde, mais choqué de l’entendre prétendre que le respect strict des textes régissant les élections est la chose la plus importante. C’est une insulte au peuple nigérien. Du travail du Cfeb à leur fameux second tour à candidat unique, combien de fois la loi électorale a été violée. Et dans le meilleur des cas pour eux, ils ont affiché un air de spectateurs non concernés.


Un dernier commentaire...
C’est un scandale national de constater que des compatriotes qui ont lamentablement échoué de notoriété publique puissent pousser l’outrecuidance pour prétendre, sans sourire, qu’ils ont réussi. Mais au fond, je me demande s’il y a vraiment de quoi s’étonner. N’est-ce pas que nous sommes sous la « renaissance » et que c’est dans l’air du temps que les échecs les plus abominables soient présentés comme des succès éclatants ?
 
Propos recueillis par Amadou BELLO

06 avril 2016
Source : Le Monde D'Aujourd'hui

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