mercredi, 27 avril 2016 03:57

Niger: le sévère diagnostic du chercheur Jean-Pierre Olivier de Sardan

Évaluer cet élément
(1 Vote)

Jean Pierre Olivier de SardanUn chercheur qui s'aventure rarement sur le terrain politique, Jean-Pierre Olivier de Sardan a récemment publié une lettre ouverte à ses « amis du PNDS », le parti au pouvoir au Niger. Un mois après la réélection de Mahamadou Issoufou, le chercheur dresse un diagnostic sévère du premier mandat du président, tout en espérant encore le changement. « Saurez-vous ne pas reproduire les erreurs du passé ? » lance-t-il aux socialistes nigériens. Jean-Pierre Olivier de Sardan, chercheur au LASDEL, un laboratoire de recherches en sciences sociales basé à Niamey, répond aux questions de RFI.

RFI : Jean-Pierre Olivier de Sardan, en quoi êtes-vous déçu par le premier mandat du président Mahamadou Issoufou ?

Jean-Pierre Olivier de Sardan : Je suis comme beaucoup de citoyens nigériens : nous sommes assez nombreux à être déçus par ce premier mandat parce que si vous voulez, quand le PNDS était dans l’opposition, il avait un certain nombre de revendications ou d’attitudes, de critiques, qui nous semblaient positives.

Il voulait mettre fin à la politisation de l’administration. Il voulait mettre fin à l’affairisme et au poids démesuré des commerçants dans la vie politique qui financent les partis et les élections et attendent un retour sur investissement. Il voulait mettre fin à la corruption qui est devenue de plus en plus endémique dans le pays. Et toutes ces promesses hélas n’ont pas été tenues. C’est-à-dire qu’on se trouve exactement dans la même situation qu’avant.

 

Comment expliquer le fait qu’ils n’aient pas réussi, alors qu’ils en avaient la volonté quand ils n’étaient pas au pouvoir ?

C’est compliqué. Il est certain qu’il y a beaucoup de choses qui font partie un peu de toute une série de mauvaises habitudes ou de mœurs politiques ancrées dans l’administration, ancrées dans la classe politique. Il n’est pas facile de s’en dégager. On peut le dire dans les mots, mais le faire dans les actes c’est certainement difficile. Mais en même temps, il faut avoir le courage à certains moments d’avoir des attitudes de rupture. Et c’est ça qui, il me semble, manque actuellement. Il n’y a pas des attitudes de rupture franche avec toutes ces mœurs politiques que nous trimbalons, disons depuis un bon moment.

 

J’ai l’impression que vous ne faites pas de différence entre le régime Tandja et le régime Issoufou...

Pas beaucoup. J’aurais bien aimé en faire ! Au départ j’espérais qu’il y en aurait. Mais honnêtement je n’en vois pas, dans la façon dont les gouvernements sont composés, dont les ministères sont distribués sans tenir compte des compétences, dans la façon dont on ne s’intéresse uniquement qu’à des objectifs purement quantitatifs, de dépenser, dépenser, sans mettre les chantiers importants en route.

 

Si vous prenez la question de la santé ou si vous prenez la question de l’école, qui sont deux services publics centraux et dont la mauvaise qualité est connue des tous, il n’y a jamais eu de véritable réforme, ni de la qualité des soins, ni de l’école, alors que c’est actuellement un drame absolu. De ce point de vue là, je ne vois pas de différence, effectivement, entre les deux régimes, sachant que le régime Tandja c’était aussi le régime Hama qui est aujourd’hui l’opposant. C’est la même chose.

 

De nouvelles écoles ont pourtant été créées…

Oui, vous pouvez multiplier le nombre d’écoles, le problème est ce qu’on y fait dedans ! Aujourd’hui vous prenez n’importe quelle réunion à Niamey avec des cadres, il n’y en a pas un qui a ses enfants à l’école publique. Aujourd’hui, l’école publique c’est uniquement l’école des pauvres dans les conditions les pires, avec des classes surchargées, des enseignants sous-formés, sous-motivés, souvent absentéistes, sous-payés. Tout le monde le reconnaît.

 

Jean-Pierre Olivier de Sardan, est-ce qu’il y a quand même des points où le régime a rompu avec les mauvaises pratiques ?

Il y a des points ! Je trouve, par exemple, que l’action qu’a menée au Niger le Haut Commissariat à la Modernisation de l’Etat, d’ailleurs avec l’appui du Premier ministre, a été quelque chose de courageux et que c’est l’un des rares sites réformateurs dans le pays. Il y a beaucoup de Nigériens compétents dedans. Mais aussi par exemple, beaucoup à l’extérieur dans les organisations internationales depuis des dizaines d’années. Mais ce n’est pas ceux-là qu’on voit au pouvoir, ce n’est pas ceux-là qu’on voit aux affaires. C’est dommage.

Jean-Pierre Olivier de Sardan, vous pointez aussi le fait que critiquer le pouvoir est devenu difficile. Toute critique est assimilée à un complot du camp d’en face, dites-vous, une espèce d’atmosphère paranoïaque.

 

Comment sortir de cette impasse ?

C’est vrai que du côté, disons du parti au pouvoir, on a le sentiment parfois un peu décevant, voire même exaspérant, que si on critique on est forcément assimilé à l’opposition. Et ce n’est pas possible. Il y a énormément actuellement de Nigériens qui n’ont aucune sympathie pour l’opposition, mais qui en même temps veulent pouvoir critiquer ce que fait le pouvoir sans être accusés de comploter avec l’opposition. Je pense qu’il faudrait détendre les choses, mais aussi que nos amis qui sont actuellement aux affaires, comme on dit, acceptent un peu plus d’écouter les critiques sans les balayer d’un revers de main.

 

Jean-Pierre Olivier de Sardan, vous êtes chercheur, universitaire. Pourquoi écrivez-vous aujourd’hui cette lettre ouverte à vos amis du PNDS, comme vous dites ?

Tout le monde sait que je suis un chercheur et que j’essaie de comprendre la société dans laquelle je vis. Donc je pense que je peux me permettre à un certain moment de dire des choses qui peut-être sont plus difficiles à dire pour d’autres.

 

Vous espérez encore que le PNDS puisse changer ?

Bien sûr. Le PNDS n’est ni le « tout est bien » ni « tout est mal ». Et donc j’espère que sous ce mandat actuel du PNDS comme sous autre mandat futur, il y aura suffisamment de réformateurs pour, petit à petit, faire un peu plus bouger les choses et aller vers plus de compétences, moins de corruption, moins d’affairisme, moins de complaisance, moins de clientélisme.
27 avril 2016
Source : http://www.rfi.fr/

Dernière modification le mercredi, 27 avril 2016 04:32

Interview