vendredi, 11 novembre 2016 06:18

Interview : "Je pense qu'il y'a un véritable rejet de cette classe politique…" affirme le politologue Professeur YAHAYA Issoufou

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YAHAYA IssoufouL'évolution de la situation sociopolitique ces dernières semaines suscite plusieurs commentaires. Chacun y va de son analyse. ¨Rapprochement MNSDPouvoir, gouvernement d'union nationale ; comportement de la classe politique nigérienne ; la banalisation de la politique ; la mal gouvernance... Le Professeur YAHAYA Issoufou, historien et politologue à l'Ecole Normale Supérieure-UAM nous livre ses réflexions…

L'Actualité : Merci d'accepter cet entretien. Quelle lecture faites-vous du rapprochement entre le parti MNSDNASSARA de Seyni Oumarou et le camp au pouvoir ?

Prof. YAHAYA Issoufou : C'est juste une lecture purement politicienne, purement liée aux intérêts des acteurs. Le président de la République avait tout intérêt à avoir le MNSD parce qu'on sortait des élections qui ne se sont pas bien déroulées, qui ont été contestables. Et le MNSD était en train, probablement, de chavirer, donc il lui fallait une certaine issue de secours et il a saisi au rebond cette perche que le président de la République a soit disant tendue, celle d'un gouvernement d'ouverture. Donc la lecture est vraiment politicienne et elle ne met pas en avant véritablement, me semble- il, les intérêts du Niger. Elle met en avant les intérêts de ceux qui avaient intérêt dans cette alliance et qui se retrouvent, peut-être pour faire un bout de chemin ensemble ou peut-être pour aller vers d'autres aventures.

L'opinion est de plus en plus critique envers les hommes politiques, quel commentaire cela vous inspire ?

Bah ! Je crois que dans tous les pays qui se respectent, on est tenu de respecter l'opinion. Au Niger est-ce qu'on le fait, je pense moins parce que si on tenait à cette vision plurielle, je crois qu'on n'aurait pas mis en place un gouvernement de plus de quarante (40) membres, qui ne semble pas tenir compte des véritables besoins du pays. Regardez tous ces postes éclatés, ça répond beaucoup plus à une logique de partage, une logique de récompense, une logique vraiment qui est aux antipodes des vrais intérêts du Niger. Regardez aussi les différentes personnalités qui occupent ces postes étatiques, ce sont des politiciens. Estce que juste parce qu'on a créé un parti politique, on est de fait qualifié pour servir véritablement le Niger? Moi je m'attendais à une sélection de quelques politiciens chevronnés, technocrates et puis des gens qui sont vraiment beaucoup plus connus par ce qu'ils sont, c'est-àdire des gens hautement qualifiés pour servir un temps leur pays parce qu'on est dans une période un peu creuse, d'attentisme et depuis la réélection du président de la République, je crois que les choses ne bougent pratiquement pas. Donc il aurait fallu un signal fort, un message de renouveau pour donner une impulsion et cela aurait dû passer par la mise à l'écart ne serait-ce que momentanée des politiciens " professionnels " pour que ceux qui ont les compétences avérées, y compris parmi eux viennent servir et sauver le pays.

Est-ce que c'est cela la raison du peu de crédit que le peuple accorde aux politiciens ?

Ah je pense que ces personnalités bénéficient de la seule confiance du président de la République au premier chef et son Premier ministre qui les ont choisis, mais si vous faites un sondage d'opinion, je pense qu'il y'a un véritable rejet de cette classe politique qui s'est totalement accaparée des leviers de commande du pouvoir et je pense qu'il y'a beaucoup de déceptions d'une manière générale. Vous savez aussi, la plupart de ceux qui sont en charge de ces portefeuilles ne sont pas des novices en politique, certains sont là depuis une vingtaine d'années, d'autres peut-être un peu plus. On a pris les mêmes pour recommencer, on veut faire du neuf avec du vieux, ça ne peut pas marcher, en tout cas pas à tous les coups. Il fallait, puisque le programme du président de la République parle de renaissance culturelle, celle-ci devrait se traduire d'abord par une valorisation de talents et de promotion du mérite. Or, me semble-t-il, on a pris les mêmes, même moins méritants et on a recomposé donc une sorte de chaise musicale : on a coupé par ci, rallongé par là pour caser tout le monde. Cette logique n'est pas véritablement au service du Niger, elle est au service d'un certain nombre d'intérêts particuliers et c'est cela qu'il faut comprendre.

Finalement, la politique est-elle devenue ce raccourci pour atteindre certains objectifs ?

En tout cas au Niger, on peut valablement et aisément le dire.Il suffit juste de créer une formation politique, (Il faut respecter ceux qui créent les formations politiques, c'est courageux), je crois qu'ils ont suffisamment compris qu'il suffit juste d'aller un peu à gauche à droite, jongler se faire par moment un peu " irrégulier ", pour arriver au sommet. Mais dans quel but ? Moi je pense que tous ceux qui vont c'est dans le cadre de leur autopromotion, servir le Niger est juste le prétexte. Vous aurez remarqué que la plupart de ceux qui sont dans la politique ce sont quasiment sans " occupation ", ce sont des gens qui ne font rien d'autre. La politique est devenue une fonction aujourd'hui au Niger et c'est tout ce qui est condamnable. Ailleurs, prenez l'exemple des Etats-Unis, lorsque votre parti est au pouvoir vous servez l'Etat ; une fois qu'il n'est plus au pouvoir vous retournez dans le privé, chacun a un travail et la politique lui permet de servir autrement son pays. Mais ici même lorsque les gens ont un travail, ils l'abandonnent pour aller faire de la politique et avoir beaucoup de confort puisque c'est une politique du confort qui est appliquée et c'est ça qui est malencontreux pour notre pays. Je croyais que la renaissance culturelle devrait servir à corriger tout cela ; c'est-à-dire à promouvoir le travail d'intérêt général.

C'est dire que c'est pour avoir ce confort que les hommes politiques se lancent en politique…

Moi je vous conseillerai, vous-même si vous voulez ce confort, d'abandonner le journalisme, demain vous serez casé quelque part, je ne sais pas, dans telle ou telle cellule et vous allez gruger tranquillement nos contributions et nos cotisations sociales. C'est aussi simple que ça.

Alors doit-on reconnaître à Issoufou cette qualité de grand stratège politique ?

Le président de la République, monsieur Mahamadou Issoufou est à tout point de vue un stratège. La stratégie consiste à utiliser un certain nombre de moyens en vue de parvenir à un certain objectif. Mais dans la définition du mot stratège il y'a deux versants. Il est un stratège théoricien et stratège praticien. Et en cela le grand théoricien qu'il est a été stratège hors pair dans le sens où pour parvenir au sommet de l'Etat il a utilisé un certain nombre de connaissances utiles et savamment planifiées avec une dose de calculs. Mais en ce qui concerne le deuxième volet de stratège, le stratège praticien, il l'est moins ; parce qu'une fois au pouvoir il n'a pas su mettre en confiance une large partie de la population du moins durant son premier mandat ; il a utilisé des ressources politiques qu'il n'aurait pas du utiliser. On a vu aussi que la gouvernance a été plus ou moins cacalamiteuse. Je crois qu'il aurait dû mettre un contenu, respecter tout simplement les dispositions des textes. Il serait un meilleur stratège praticien s'il s'est conformé aux textes, s'il s'était mis au-dessus de la mêlée, au-dessus de la guéguerre politique et de la politique politicienne. Et je pense que c'est le deuxième volet qui pose problème.

Quelle va être la suite de la stratégie dans les années à venir ? Tout laisse à penser qu'avec le rapprochement du MNSD il y'a peut-être un nouveau boulevard qui s'ouvre devant lui ; maintenant pourquoi pas ne pas nourrir d'autres ambitions, si cela est possible ?

En fin doit-on désespérer de la politique ''made in Niger'' ?

Alors, je crois que pendant un bon quart de siècle, on a fait toutes les combinaisons, on est peut être au dernier attelage où on a monsieur Mahamadou Issoufou au pouvoir, président et puis le MNSD avec monsieur Seyni Oumarou non pas vice-président mais presque vice-président, si l'on en juge par la proximité et les avantages. Les Nigériens attendent de les voir à l'oeuvre pour comprendre et juger de la pertinence. Car, en réalité, la seule nouveauté c'est visiblement cet attelage entre monsieur Mahamadou Issoufou et Monsieur Seyni Oumarou qui semble annoncer une nouvelle donne. Le gouvernement est juste là pour la forme. Il est tellement pléthorique et individualisé que sans lui faire un procès d'intention, je pense qu'il ne faut pas s'attendre à grand-chose de lui. C'est presque du déjà vu !

Propos recueillis et transcrit par Issaka CHITOU
11 novembre 2016
Source : L'Actualité

 

Dernière modification le lundi, 14 novembre 2016 21:02

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