Entretien avec l’ancien Directeur des Eaux et Forêts, et ancien Secrétaire général du Ministère en charge de l’Environnement : «Si les autorités politiques ont trouvé que l’arbre est un sujet de préoccupation dans notre zone au point de lui consacrer une

Ibrahim NajadaChaque année, le Niger célèbre le 3 août, l’anniversaire de son indépendance. Depuis quelle date cet anniversaire a-t-il été couplé à la plantation des arbres, et quelle est la philosophie qui sous-tendait cette initiative des autorités de l’époque ?

La fête de l’arbre a été célébrée pratiquement depuis notre indépendance en 1960. D’ailleurs même avant cette date, tous les pays membres de la FAO (organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) avaient été sensibilisés par cette institution internationale au cours des années 50, afin qu’ils consacrent au moins une journée symbolique pour la promotion de l’arbre. En effet, on a constaté depuis les années 30, une amorce de la diminution du couvert végétal, notamment dans les pays où la population a nettement augmenté, avec son corollaire de consommation de bois et de dégradation du couvert végétal. Donc si jamais rien n’est fait pour compenser la ponction de ce bois, les formations boisées allaient disparaître complètement. Voilà pourquoi la FAO a fait instituer cette fête de l’arbre. Cette fête, la plupart des pays l’ont couplée avec un événement important. Et l’événement important de l’époque pour nous à partir de 1960, ne peut être mieux que notre jour d’indépendance. Voilà pourquoi l’anniversaire de notre indépendance est devenu, chaque année, le jour du démarrage de la plantation massive car par un heureux hasard de calendrier, c’est une date favorable à la plantation d’arbres. Rituel désormais respecté par chaque chef de l’Etat. Les services compétents transportent sur les lieux de la cérémonie des plants distribués gratuitement et ce dans tous les chefs lieux de départements et arrondissements (actuellement régions et départements respectivement). Et la semaine qui suit est également consacrée à la promotion de l’Arbre, ce qui permet à tout le monde de se consacrer à la plantation. Le choix du 3 août pour reboiser abondamment trouve sa justification empirique d’abord, puis scientifique par les résultats de recherches dans le domaine, qui ont démontré qu’à partir de la mi-juillet, il pleut régulièrement. Il a même été établi qu’à partir du 10 juillet toute hauteur de pluie qui dépasse 20ml est bonne pour une plantation.

Avec l’avènement des militaires au pouvoir en 1974, Cette pratique de plantation d’arbres le 3 août a été observée. Le Président Kountché a non seulement respecté cela, mais en a fait en définitive le seul cérémonial du 3 août au point de dénommer la fête de l’indépendance « fête de l’arbre ». Ce qui, en son temps avait primé sur les autres manifestations de réjouissances tels que les défilés et autres parades de démonstrations.

Vous qui avez dirigé le service des Eaux et Forêts à une certaine époque, comment vous vous y prenez pour organiser cette fête de l’arbre ? Est-ce que vous aviez toujours eu les moyens qu’il faut pour l’organiser ?

Si les autorités politiques ont trouvé que l’arbre est un sujet de préoccupation dans notre zone au point de lui consacrer une date symbolique, c’est parce que l’arbre c’est la vie, et ce n’est pas rien. De 1960 à nos jours, une fête de l’arbre se prépare longtemps à l’avance, depuis la mise en place des différents budgets. Si on veut réussir une foresterie de masse, il faut bien que cette masse ait les moyens de faire le maximum. Quand j’ai commencé à travailler en 1966 j’ai trouvé cette pratique. Toutes les entités administratives disposaient alors de budgets votés à cet effet ; ainsi les collectivités adoptaient les fiches d’opérations dans les sessions de COTEAR, de COTEDEP, ou au niveau des communes. Au niveau central, le Fonds National d’Investissement finançait une partie de la production des pépinières et du reboisement. Donc cette fête était sérieusement préparée. Et les autorités y veillaient.

Avec la mise en place des Samarias, on a pu mobiliser des grandes foules pour réaliser des plantations importantes. Seulement l’efficacité laissait souvent à désirer parce que après la plantation les arbres n’étaient pas sécurisés puisque souvent exposés à la boulimie du bétail ou à la déprédation d’origine humaine (fer et feux) . C’était cela le souci majeur du forestier. Je m’en vais vous raconter une anecdote y relative. « Au terme d’une cérémonie de plantation présidée par le Général Kountché, (dans la Ceinture verte, entre la route de Filingué et celle de Ouallam), ce dernier, visiblement satisfait du grand espace reboisé me dit : alors, tu dois être content avec tous ces arbres. Je lui ai répondu : oui mais je suis surtout inquiet Monsieur le Président. Il me dit comment ça inquiet ? Je lui ai répondu Monsieur le Président, dans un mois, si jamais vous revenez par là, vous n’allez pas être content. Parce que s’il n’y a pas de gardien ni de clôture, cela risque d’annihiler tous les efforts mobilisés ce jour autour de votre personne. Il m’a alors dit qu’il faut tout faire pour éviter cet échec et sans délai. Il a ainsi instruit les ministères compétents pour nous permettre d’acheter le matériel de clôture et de recruter deux gardiens. C’est comme cela qu’on a pu sauver ces plantations.

L’implantation de la Ceinture Verte remonte à 1964-1965 au moment où j’avais à peine fini le lycée. Cette Ceinture Verte là, a survécu tant que les autorités ont veillé sur elle. L’application du code forestier était rigoureuse et le fraudeur craignait l’épée de Damoclès. La crainte de la férule dissuadait toutes formes de velléités. Mais avec le temps les choses ont changé, et malheureusement depuis le temps même du Général Seyni Kountché. Il s’est par exemple laissé piéger par les riverains de la forêt classée de l’aviation qui commençait juste après la cité des Douanes. Le stratagème a été classique : suite à une bonne pluie nocturne, très tôt, les riverains en ont emblavé une partie. Les forestiers se sont opposés à la poursuite des travaux champêtres et le Président par eux sollicité, a été sensible et a demandé qu’ils soient autorisés juste pour l’année en cours. On connait la suite.

C’est le même scénario pour la Ceinture verte qui a été dégradée par des personnes n’ayant souvent rien à voir avec les droits coutumiers y relatifs. J’ai été témoin d’une attitude permissive d’un ministre en visite dans ce patrimoine. Il s’est opposé à ce que les forestiers sanctionnent un bucheron trouvé en flagrant délit de coupe d’arbres, mis de main d’homme, dans une forêt classée. Les forestiers, moi compris, étions découragés. On ne peut pas préserver un patrimoine national avec les sentiments. Allez dans un pays comme le Burkina Faso. Les textes sont appliqués avec rigueur, ce qui fait que tous leurs écosystèmes sont intacts. Le décideur doit avoir à l’esprit et en permanence, le souci de l’équilibre écologique, car tout se tient. Il est beaucoup plus facile de préserver ce dont la nature nous a légué que de courir derrière une reconstruction coûteuse, aléatoire et hasardeuse. Toutes les personnes âgées vous diront que la brousse a disparu. C’est une triste réalité.

Comment préserver ? Je suis retraité depuis bientôt 18 ans, je sais que mes jeunes frères (voire enfants) des services compétents, sont animés de bonne volonté. Avec les moyens adéquats, ils feront du bon travail et sauveront ce qui peut l’être puis reconstruiront une bonne partie. Par ailleurs ils sont bien outillés sur les plans législatif et réglementaire. Si on satisfait un optimum de leur requête, ils feront preuve d’efficacité j’en suis certain.

Est-ce que vous pouvez nous parler de l’apport de ces plantations d’arbres qui se font le 3 août de chaque année, pour le couvert végétal de notre pays ?

Les services chargés du reboisement, depuis leur création qui remonte à 1938, ont beaucoup fait. Que ce soit de 1960 à 1974 ou de 1974 à 1991 ou encore de 1991 à nos jours je pense que les décideurs eux mêmes essaient de faire le maximum pour la sauvegarde de la nature et plus singulièrement pour la promotion de l’arbre. Mais le domaine de l’Environnement est tellement vaste et immensément complexe qu’il est plus délicat qu’il ne le parait. Voyez- vous, si vous cultivez un jardin, vous avez de quoi maitriser votre culture, par irrigation. Avec les arbres, c’est plus compliqué, car vous ne comptez que sur la pluie du Bon Dieu. Si après votre plantation il se passe une longue période de sécheresse, tout est compromis. Si après 95% de reprise il n’y a que 30 à 40 % seulement qui survivent à la saison sèche, c’est une campagne pratiquement perdue. Il faut reprendre tout ou partie de la plantation à la campagne prochaine. Voilà pourquoi on recherche à « coller » la plantation avec la bonne période humide donc proche du 3 août période où le « malka » s’installe. Ce sont des petits détails de ce genre qui font qu’on réussit ou on rate des bonnes réalisations.

Une bonne campagne de reboisement, c’est une bonne prévision, une bonne préparation, une bonne exécution, un bon suivi ; le tout sous la bénédiction du créateur.

Propos recueillis par Oumarou Moussa(onep)

06 août 2018
Source : http://lesahel.org/

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