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Entretien/cas de discrimination à la FSEJ : Une mère porte plainte contre l’université de Niamey

Elisabeth Sherif 002Renvoyée de l’université à cause de la maladie de sa fille, Dr Shérif se confie au Monde d’Aujourd’hui : « Chaque enfant de ce pays doit avoir la possibilité d’accéder aux soins de qualité, indépendamment du statut socio-professionnel de ses parents. Et aucune mère ne mérite de perdre son emploi à cause de la gravité de l’état de santé de son enfant. »
Le Monde d’aujourd’hui : Dr Shérif, bonsoir !
Dr Chérif :
bonsoir Monsieur Yéro et merci de m’avoir reçue.

Alors, Dr, comment vous présenteriez-vous à nos lecteurs ?
Je m’appelle Elisabeth SHERIF. Née de parents nigériens, originaires de la région de Maradi et tous les deux issus du clan aristocratique du sultanatdu Gobir. Après des études primaires et secondaires dans la ville de Maradi, j’ai été orientée au Nigéria après le BAC, où j’ai fait mon premier cycle universitaire, au Département de Science Politique de l’université d’Ibadan. J’ai effectué le second Cycle en France,auCentre d’Étude d’Afrique Noire de l’Institut d’Études politiques de Bordeaux, où j’ai obtenu un DEA en Relations Internationales. Après l’obtention d’un Doctorat en Science politique à l’École doctorale de Science Politique de Bordeaux, avec la mention très honorable et les félicitations du Jury, j’ai été recrutée, en 2009, à la Faculté des Sciences Économiques et Juridiques (FSEJ) de l’Université Abdou Moumouni de Niamey, en tant qu’enseignante-chercheuse, contractuelle. Et j’y étais jusqu’en 2012, date de mon exclusion du Département de Droit de ladite Faculté. 

Très brillant dois-je reconnaître ! Mais dites-nous, vous parlez d’exclusion. Qu’est-ce à dire ? Comment peut-on exclure une enseignante-chercheuse de l’Université, malgré l’insuffisance numérique d’enseignant-chercheurs compétents tant déplorée et décriée ? Que s’est-il donc passé ?
Au fait, en mars 2011, une leucémie avait été diagnostiquée à mon enfant, alors âgée d’un an. Elle a presque aussitôt été évacuée à Paris. Suite à cela, le Département m’avait demandé  de faire un choix entre les soins de mon enfant et mon poste. En l’absence d’un centre d’oncologie pédiatrique à Niamey et l’équipe médicale de ma fille jugeant notre retour à Niamey inopportun, j’ai donc opté pour les soins de la petite.

Ce qu’il faudrait retenir c’est qu’à l’époque déjà, les cours étaient programmés à la FSEJ. La faveur que j’avais sollicitée alors auprès du Département, c’était d’avoir une programmation qui prendrait en compte l’agenda du protocole des soins de la petite. C’est-à-dire, poursuivre les soins à Paris, venir dispenser mes cours et repartir. J’avais donc cru que le même Département qui a permis à certains de ses membres d’exercer des fonctions politico-administratives tout en assurant leurs cours, pouvait aussi m’accorder la possibilité d’accomplir mon devoir de mère envers mon enfant dans son combat, tout en m’acquittant de mes obligations académiques.

Et cela ne vous a donc pas été accordé ?
C’est peu dire. Ce fut même beaucoup plus que cela. Dans la mesure où, les membres du Département, avec qui j’estime n’avoir eu que de rapports de respect, avant le diagnostic et l’hospitalisation de ma fille, ont finalement estimé que j’avais tenus des propos irrespectueux à l’encontre du Chef de Département lors de l’entretien que j’avais eu avec lui le 16 mai 2012. Et partant de cela, ils lui ont donné le pouvoir de décider, à sa guise, du renouvellement ou non de mon contrat.

Que s’est-il donc passé au cours de cet entretien ?
Au fait, la première hospitalisation de ma fille a duré du 6 avril 2011 jusqu’au mois de Janvier 2012 soit neuf mois. Tout au long de cette période, j’ai tenu à garder le contact avec le Département à travers l’organisation de mes examens, avec l’aide de quelques collègues, l’envoi de mes notes et des nouvelles sur l’évolution des soins de la petite. Mais le Chef de Département de l’époque, pour des raisons que j’ignore, n’a jamais voulu répondre aux courriers que je lui adressais ; y compris ceux que j’avais envoyés à la fin de l’hospitalisation de mon enfant, faisant part au Département de ma disponibilité à reprendre les cours du second semestre que je n’ai pas pu dispenser à cause de l’hospitalisation et même à prendre un peu plus de cours sur mon cahier de charges. En dépit de cela, il a tout de même, le 19 avril 2012, soulevé, au Conseil de Département, la question de ce qu’il a présenté comme étant mon absence prolongée. Les membres du Conseil lui ont par la suite demandé de prendre contact avec moi, pour clarifier la situation. Ce qu’il n’a pas fait. Et ce n’est que près d’un mois après, lorsque j’étais venue donner le seul cours auquel on m’avait finalement cantonnée, je l’avais croisé, strictement par hasard, à proximité de son bureau. Il me fit savoir qu’il voulait me voir.

Une fois dans son bureau, il m’a signifié que le Département l’avait mandaté, pour me « rappeler à l’ordre ». L’expression « rappel à l’ordre » m’a paru inappropriée, et je l’ai ouvertement fait savoir. Ceci d’autant qu’en dehors du fait que je n’avais tout de même pas « acheté » le diagnostic de la maladie, j’étais assidue au Département avant l’hospitalisation de ma fille et participais aux activités organisées par celui-ci. Il m’était arrivé d’appeler pour prévenir d’un éventuel retard ou de venir aux réunions pédagogiques un cathéter (ndlr, instrument de perfusion intraveineuse) à la main. Et jamais mes cours et mes notes n’ont été la  cause du blocage des délibérations ou de clôture de la session académique de la Faculté.

C’est donc à la suite du compte rendu de cet entretien qu’il a fait au Conseil de Département du 4 juin 2012, que les membres dudit Conseil, ont décidé de lui octroyer les pleins pouvoirs sur la question du renouvellement de mon contrat.

Les membres dudit conseil, ont-ils cherché à connaitre votre version des faits avant de prendre cette décision ?
Absolument pas. Personne ne m’a posé des questions sur les propos que j’ai tenus lors de cet entretien. Et je ne connais pas non plus les propos qui m’ont été attribués. J’imagine cependant, qu’ils devaient être suffisamment graves, au point d’amener des membres d’un Département de Droit, à occulter le principe du contradictoire qu’ils enseignent à leurs étudiants, et de donner à une personne la possibilité d’être juge et partie en même temps. Sans compter que cette manière de faire n’est indiquée nulle part dans les textes régissant la procédure du recrutement ou du renouvellement d’un contrat dans les universités publiques nigériennes.

Toujours est-il que, à l’expiration du contrat, le Chef de Département a donné au Doyen de la Faculté, un avis défavorable à la demande de renouvellement de mon contrat. Et le conseil du Département du 31 décembre 2012 a entériné sa volonté.

Qu’avez-vous fait après cette sorte de « radiation » pour emprunter le langage militaire ?
Au moment des faits, tout ce que je pouvais faire c’était d’écrire au Département et à la Faculté. Et d’ailleurs, dans le courrier que j’ai adressé au Doyen de la Faculté, en réaction à l’avis défavorable formulé par le Chef de Département et avec ampliation, à titre d’information, au Recteur de l’Université et au SG du SNECS,  j’ai suggéré à ce que le dossier médical de ma fille soit soumis au conseil de santé de l’Université. Et ceci, afin qu’il tranche sur les allégations de mon refus délibéré d’obéir aux injonctions de la présence effective intimées par le Département.

J’ai également suggéré le déclenchement d’une procédure disciplinaire à mon encontre, concernant les propos irrespectueux que j’aurais tenus. Et j’avais même souligné que si à l’issue de cette procédure, il s’est avéré que j’avais effectivement manqué du respect au Chef de Département, je serais prête, conformément à l’éducation que j’ai reçue, à lui demander pardon. Mais cela, aussi, n’a pas été fait.

Somme toute, même si ma culpabilité avait été prouvée à l’issue de ces deux procédures, les textes de l’Université, aux termes de l’article 12, prévoient des sanctions plutôt progressives, comprenant une dizaine d’étapes, allant de l’avertissement à la révocation. J’ai ainsi écopé, de prime à bord, de la sanction maximale. Mais je ne pouvais rien faire d’autre qu’envoyer des courriers, auxquels on ne répondait strictement pas. L’état de santé de ma fille devenant de plus en plus préoccupant.

Aujourd’hui, vous où en êtes ?
R : Ma fille a été rappelée à Dieu le 25 avril 2016 …

Allahou Akbar ! Nos condoléances … humaines …
Merci !Et dès le mois de juin 2016, j’ai commencé à entreprendre des démarches au niveau de la Faculté, en vue de reprendre mon poste. Mais les choses se sont avérées beaucoup plus difficiles que je ne le croyais. Ceci d’autant que je dois reprendre la procédure du recrutement à zéro. Et ce, même avec l’appel d’offre d’un poste de politologue contractuel lancé par la FSEJ dans le courant du mois de mai 2016, et après avoir fait part aux autorités de la Faculté de mon souhait de faire partie du Département de Science Politique qui vient d’être créé.

Reprendre la procédure de recrutement à zéro ?
En effet. C’est-à-dire, non seulement les pièces que j’avais fournies en 2009 seront réexaminées au niveau du Département et de la Faculté, mais aussi, elles seront soumises par la suite au Conseil Scientifique de l’Université. Une étape qui n’existait pas lors de mon recrutement en 2009.  Mais cette étape ne m’effraie pas. À la limite, tout ce que le Conseil Scientifique pourrait faire, serait de rejeter le dossier. Et les raisons, scientifiques, qu’il aurait alors avancées, seraient pour moi des défis à relever à l’avenir.  Ce qui est plutôt déplorable, c’est le fait de constater que même après le rappel à Dieu de ma fille, les membres du Département de Droit et les autorités de la FSEJ à leur tête, persistent à croire que la décision qu’ils avaient prise à notre encontre en 2012 était des plus normales et appropriées. 

C’est incroyable ! Maintenant, que comptez-vous faire pour rentrer dans vos droits ?
Dans le courant du mois de Décembre 2016, j’ai sollicité les conseils d’un Avocat. Ce dernier a émis l’idée de poursuivre les démarches en vue de trouver une solution à l’amiable, au lieu de déclencher la procédure judiciaire. Mais face à la persistance du blocage, nous avons finalement déposé une requête auprès d’une instance compétente, le vendredi  5 mai 2017. Parallèlement, j’ai adressé une autre requête au SNECS, l’invitant à se prononcer, au moins, sur le dossier. J’envisage également de recourir à d’autres actions légales.

Cela me parait très important parce que, figurez-vous qu’en 2012, je m’étais retrouvée, du jour au lendemain, sans emploi, avec une enfant nécessitant une prise en charge médicale à la fois lourde et coûteuse.  Par la grâce de Dieu, son Papa avait un emploi permettant d’assumer sa prise en charge médicale. Mais essayez un peu d’imaginer, dans les mêmes circonstances, le sort d’une famille n’ayant pas la possibilité de prendre en charge les soins de son enfant par d’autres moyens.  Par la grâce de Dieu également, la profession que j’exerçais, me permettait, en dépit de mon exclusion, de continuer à mener, plus ou moins, un train de vie professionnel, à travers des écrits, à l’image de l’ouvrage qu’il m’a été donné de publier aux éditions  l’Harmattan(« Élections et Participation politique au Niger. Le cas de Maradi. Contribution à l’analyse électorale en Afrique, 446 pages).  S’improviser journaliste à travers des articles de presse que des journaux comme le vôtre publient ; offrir des services de consultante, etc. Mais les parents d’un (e) enfant n’ayant pas eu la chance d’avoir une profession adaptable aux circonstances, auraient été injustement contraints au chômage systématique, en plus du drame de la maladie, la douleur de la perte de l’enfant et le besoin de subvenir aux besoins du reste de la fratrie dans certains cas. D’où vraiment l’importance de sensibiliser le public sur la nécessité de protéger à l’avenir des familles contre les abus administratifs de ce genre, à travers l’adoption d’une loi ou le renforcement de celles qui existent déjà en la matière.

Chaque enfant de ce pays doit avoir la possibilité d’accéder aux soins de qualité, indépendamment du statut socio-professionnel de ses parents. Et aucune mère ne mérite de perdre son emploi à cause de la gravité de l’état de santé de son enfant.

Dr SHERIF, intenté un procès à un Département de Droit, n’est-ce pas une mission périlleuse voire même impossible ?
Le Département de Droit de la FSEJ est en effet l’un des greniers du recrutement d’universitaires aux hautes fonctions administratives, politiques et judiciaires. Et qu’à ce titre, il est composé d’anciens ministres, de ministres en activités, d’ « éminents défenseurs des droits de l’homme », des conseillers dans les hautes sphères de l’État et des personnes siégeant ou ayant siégé dans les plus hautes juridictions de ce pays. Mais au-dessus de toutes ces illustres personnalités et les ramifications de leurs réseaux de pouvoirs et  d’influence, se trouve un Dieu, en qui j’ai pleinement confiance. Et c’est pour cela que je refuse de céder à la fatalité.

Non seulement j’irai, malgré moi en procès. Mais aussi, s’il nous arrive de le remporter et qu’il y ait des retombées financières, l’intégralité de la somme sera orientée vers des œuvres caritatives, et nous pensons particulièrement au centre d’oncologie pédiatrique de Niamey. Une partie sera aussi, symboliquement, versé  à l’Université, en guise de soutien pour les frais que ses autorités auraient à débloquer pour payer des avocats, juste pour se dresser en faced’une femme, une mère dont lecrime aurait été de faire le choix de lutter pour la survie de son enfant. Comme je l’ai souligné ailleurs, il me serait possible de faire cela, car l’Avocat qui a bien voulu plaidé notre cause, nous a affirmé qu’il le ferait gratuitement, car il lui serait impossible de toucher de l’argent pour la défense d’un tel dossier. En même temps, je n’exclus pas du tout l’éventualité du retrait de la requête, au cas où les autorités de l’université acceptent enfin de se pencher sur ce dossier, avec la ferme volonté de débloquer la situation.

C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler, que c’est nullement une procédure que je déclenche contre des individus, mais contre des pratiques, qui ne méritent pas d’avoir droit de cité dans nos sociétés et encore moins dans une institution universitaire.

Et pour notre part, Le Monde d’aujourd’hui, nous faisons à nos lecteurs la promesse de les informer sur chaque détail de cette affaire. Pour terminer, Dr SHERIF, que nous diriez-vous en termes de conclusions ?
Ce sont des mots de remerciements, à l’endroit de tous ceux qui n’ont jamais cessé de croire que mon exclusion de la FSEJ en 2012 n’était pas la décision la plus appropriée, tant sur le plan humain, professionnel que juridique, et qui ne cessent de m’épauler à travers leur présence, soutien, conseils, contacts et expertise. Que Dieu vous bénisse tous.

Dr Sherif, merci !

 Entretien réalisé par : Ibrahim YERO

11 mai 2017 
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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Interview