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Invité : Dr Biga Mariama, Enseignant Chercheur à l’Université Abdou Moumouni Dioffo de Niamey : « Pour l’autonomisation de la femme nigérienne, il faut que l’Etat inscrive le genre au nombre des volets prioritaires des programmes de développement »

Biga MariamaLes femmes nigériennes ont célébré le 13 mai dernier  la journée qui leur est dédiée sous le signe de « l’éducation et la formation de la jeune fille garantissent l’autonomisation économique de la femme pour un développement durable ». Quelle est pour vous la pertinence d’un tel thème au regard de la situation actuelle de la femme nigérienne ?

Il semble important d’indiquer en premier lieu le contexte social dans lequel elles vivent. La société nigérienne indépendamment de sa diversité culturelle est une société aujourd’hui de tradition essentiellement patriarcale fortement conservatrice de ses valeurs et normes ancestrales. Ces normes et ces valeurs sont concrétisées à travers des us et coutumes basées sur des processus de différenciation au niveau de la répartition des rôles, des activités, des statuts, des pouvoirs, des attitudes, etc. Ainsi que des rapports de subordination (femmes) et de domination (hommes), donc d’inégalité et d’iniquité dans la répartition, le contrôle et la gestion des ressources entre les hommes et les femmes.

L’inégalité est observable à plusieurs niveaux : de  la pauvreté (INS 2016) ;  avec près de 20 millions d’habitants, le Niger connait le taux de croissance démographique le plus élevé au monde : 3,9%. 48,2% de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté. Les 2/3 de ces pauvres sont des femmes. On en est aujourd’hui arrivé à parler de la féminisation de la pauvreté avec des implications directes sur la santé des femmes. Le taux de mortalité maternelle est de 535/100.000g, selon le rapport d’analyse Beijing plus du Ministère de la population, de la promotion de la femme et de la protection de l’enfant 2015. De l’accès  à l’éducation, le taux d’alphabétisation est de 29% (42,8% pour les hommes et 17,1% pour les femmes). Le taux de scolarisation est de 72, 9% (81,9% pour les garçons et 63,9% pour les filles).Cette disparité au niveau scolaire a pour cause la valorisation du rôle de reproduction de la femme. De l’accès aux ressources (terre, eau, bois, fruits, plantes médicinales,…), les femmes jouent un rôle crucial et possèdent des connaissances indéniables en matière de gestion des ressources mais elles n’y ont pas accès. Leur rôle n’est qu’informel. Le contrôle de ces ressources  est exercé par les hommes. Les femmes sont présentes dans tous les secteurs d’activités en milieu rural (agriculture, élevage, pêche, …). Mais en raison de la division sexuelle du travail, elles ne peuvent pas s’investir efficacement dans les activités de production rentable. Des instances de décision, il faut dire que les femmes sont présentes dans tous les secteurs de la vie politique et syndicale. Mais elles sont victimes d’inégalité en matière de représentation malgré l’existence des dispositions juridiques favorables à l’équité et à l’égalité dans les relations de genre. Cette situation atteste de la pertinence scientifique et sociale du thème.

Sur le plan scientifique, la pertinence théorique d’une telle approche réside dans le fait qu’elle permet d’être attentif à la manière dont les populations interprètent le nouveau modèle socioculturel (l’école) dans leur vécu ; et d’analyser la manière dont ce modèle peut influencer et être influencer par les modèles d’organisation socioéconomique et politique local ou dans un contexte plus large.

Sur le plan social, toute recherche capable d’éclairer les mécanismes de blocage ou de favoriser une participation communautaire à l’enjeu du développement sera indiscutablement d’une grande utilité pratique pour les stratégies de développement présentes et futures. Elle sera d’une grande utilité en matière de connaissance et d’éveil de conscience des femmes sur les facteurs, les mécanismes de leur aliénation et de leur autonomisation. L’éducation est en effet un facteur d’émancipation économique. C’est à travers elle que les femmes pourront maitriser leur fécondité, réduisant ainsi l’explosion démographique. C’est à travers elle qu’elles vont acquérir des revenus et contribuer à l’éducation de leurs enfants, participant ainsi au développement durable de leur pays.

Quels sont selon vous les pesanteurs et les clichés sociaux qui freinent l’autonomisation de la femme nigérienne ? Que faut-il faire pour y remédier ?
On peut pour l’essentiel retenir  le confinement des femmes dans leur rôle de reproduction à travers les stéréotypes de la femme-épouse, femme-mère, femme au foyer, femme-objet, femme soumise, intériorisé par les filles au cours du processus de socialisation ; la répartition des tâches et l’exerce inégal du pouvoir sur la base des règles culturelles qui déterminent leurs aptitudes et leurs capacités limitant ainsi leurs accès aux ressources ; et le contrôle social (sanctions positives : récompense et sanctions négatives : punition) à travers lequel la société veille au respect strict du principe de conformité. Autant des situations d’inégalité et de discrimination ayant un effet négatif sur leur potentialité d’autonomisation économique.

Pour remédier à cette situation, il faut que l’Etat inscrive le genre au nombre des volets prioritaires des programmes de développement. Autrement dit, qu’il œuvre à l’application des textes juridiques qui instaurent l’égalité en matière des droits humains (CEDEF, Beijing, OMD...). En effet, tous ces textes recommandent une répartition équitable des rôles, des responsabilités, des activités et des ressources entre les femmes et les hommes.Qu’il veille à la révision et à l’harmonisation des textes législatifs en matière matrimoniale : fixer l’âge du mariage à la majorité, prendre des mesures sévères à l’encontre des contrevenants afin de favoriser la scolarisation des jeunes filles.

Ces mesures ne peuvent se concrétiser qu’à travers une réelle volonté politique. Cette volonté politique ne peut se manifester sans pression. C’est pourquoi, les intellectuelles nigériennes doivent intervenir à travers la création d’une organisation panafricaine (c’est une lutte qui ne peut pas se mener de façon isolée) des femmes militantes et responsables afin d’œuvrer à la libération et l’autonomisation économique des femmes du continent pour leur permettre d’assumer leur part de responsabilité dans l’édification de sociétés justes, égalitaires et prospères.En effet, comme l’a dit Thomas Sankara (1987), « l’émancipation tout comme la liberté ne s’octroie pas, elle se conquiert ».

Or les luttes de libération ne sont qu’à la portée des grands esprits, c’est-à-dire dotés de courage, d’abnégation, de connaissance, d’un sens élevé de responsabilité et de sacrifice. Ces grands esprits seront des femmes « déterminées à travailler pour transformer la réalité, à se battre pour gagner, à tomber et retomber, mais à se relever chaque fois pour avancer sans reculer » jusqu’à « la liquidation de tous les systèmes d’hypocrisie qui consolident l’exploitation cynique de la femme » (Sankara T., 1987).

Docteur, où situez-vous le combat de la femme nigérienne : dans la recherche effrénée de son autonomisation ou bien dans la revendication de places ou de rang social axé sur le respect du genre ?
Je ne pense pas que les deux sphères d’action soient antagoniques. A mon avis, elles se complètent. En effet, c’est en veillant à la préservation des acquis que les femmes assureront leur autonomisation. Inversement, leur autonomisation leur permettra d’accéder de plus en plus à des postes de responsabilité d’où elles pourront faire entendre leur voix, défendre leurs droits et renforcer leur pouvoir dans les prises de décision.

Réalisée par Oumarou Moussa (ONEP)

19 mai 2017
Source : http://lesahel.org/

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