Avant qu’il ne soit trop tard, s’occuper de l’Afrique | Conversation avec Jacques Attali

Jacques AttaliM. Jacques AttaliIl m’arrive, assez souvent, dans ces pages, de dire notre responsabilité à l’égard des générations futures, dans bien des domaines, et de penser que, si nous n’y prenons garde, ceux qui seront vivants et actifs en 2050 maudiront ceux qui l’étaient en 2020, pour n’avoir rien fait pour leur épargner l’enfer dans lequel ils seront entrés.

Cela n’est pas seulement vrai pour le climat, ni pour la dette publique, ni pour l’absence de maîtrise des technologies, en particulier de l’intelligence artificielle ; enjeux encore aujourd’hui parfaitement maîtrisables et qui ne le seront sans doute plus dans 30 ans.

Mais aussi pour un autre sujet dont on ne parle pas en ces termes : l’Afrique.

Bien sûr, ce continent est dans toutes les conversations, quand il est question de démographie, de pauvreté, de guerre, ou de migrations. Mais voit-on bien que la dynamique qui s’y installe est mortifère pour le monde, et en particulier pour l’Europe ?

Dans 30 ans, l’Afrique aura plus de 2 milliards d’habitants. Même s’il est vraisemblable que s’y seront développées une classe moyenne et une bourgeoisie aisée, il est aussi certain que, si les tendances actuelles se prolongent, plus d’un milliard de ses habitants souffriront gravement de carences diverses : eau, nourriture, éducation, soin, logement, emploi.

Il y aura aussi, sur ce continent, beaucoup plus de routes, de trains, d’automobiles, de camions, de trains, de ports et de bateaux, d’aéroports et d’avions qu’aujourd’hui. Les populations seront infiniment plus mobiles qu’elles ne le sont déjà.

Les plus pauvres, comme les moins pauvres, auront donc de nombreuses raisons et de moyens de déménager vers un des autres continents. Et si seulement un pour cent d’entre eux décident de le faire chaque année, ce sont 200 millions d’Africains qui tenteront l’aventure en une décennie.
L’Asie sera alors le continent en pleine croissance et l’Amérique restera convoitée. Mais le plus vraisemblable est que c’est vers l’Europe que les Africains se tourneront : nous sommes, et seront encore, le continent le plus riche, où il fera le meilleur vivre ; et le plus proche. Aussi, chaque année plusieurs millions d’Africains tenteront de venir vers l’Europe.

Que se passera-t-il alors ? Que se passera-t-il même bien avant ?

La réaction magnifique du peuple espagnol résistera-t-elle à un afflux de cent, deux cents, 2000 bateaux équivalents à l’Aquarius ? Les peuples allemand et italiens, si accueillants au début, n’ont pas résisté et sont devenus hostiles. Le peuple français l’est déjà, sans même avoir été aussi généreux que ces voisins.

L’Europe tentera sans doute alors de se fermer à l’Afrique. La Méditerranée sera parcourue par nos flottes de guerre, qui refouleront ceux qui tenteront de la traverser.

Certains trouveront cette situation idéale : les Africains, diront-ils, seront forcés de se prendre en main, de maîtriser leur natalité, de développer leur marché intérieur. Et les Européens resteront entre eux.

Mais, très vite, ils déchanteront : Car, on ne pourra plus avoir avec ces pays des relations équilibrées ; il ne faudra plus espérer en obtenir leurs matières premières, ni leur vendre nos produits. Ils se tourneront vers la Chine et on pourra dire adieu à ces formidables marchés et à la Francophonie.

De plus les Africains réagiront en trouvant des façons de contourner ces interdits ; et à moins de bombarder ces bateaux de migrants, ils passeront de plus en plus nombreux. Au total, l’Europe y perdra son âme, la démocratie n’y résistera pas, le niveau de vie des Européens sera remis en cause, et nous serons en guerre permanente à nos frontières.

Pour éviter ce désastre, nous n’avons donc pas d’autres solutions que de comprendre, au plus vite, qu’il est dans notre intérêt de développer massivement ce continent voisin, de l’aider à accélérer au plus vite sa transition démographique ; à organiser l’accueil de migrants à l’intérieur du continent ; et de créer chez nous les conditions d’un accueil, temporaire ou durable et d’une intégration dans nos cultures (qu’ils rapporteront chez eux s’ils y retournent) de millions de personnes venant de ce berceau de l’humanité.

Et pas seulement dans nos équipes de football.

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18 juin 2018
Source : http://blogs.lexpress.fr/attali/

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