Sanef 2018

Les migrations, une opportunité à développer entre Africains et Européens

M. Ibrahim Assane Mayaki, Secrétaire exécutif du NEPAD, Agence de Développement de l'Union africaine.M. Ibrahim Assane Mayaki, Secrétaire exécutif du NEPADLa question des migrations pèse sur le débat politique en Europe. Dans de nombreux pays, ce sujet est utilisé par des dirigeants populistes qui attisent les craintes éprouvées par une partie de la population face aux changements économiques et de société.

Dans le débat public qui faire rage, on entend rarement des voix africaines. Celle d’Ibrahim Assane Mayaki se veut à la fois réaliste et constructive, donc apaisante. Ancien premier ministre du Niger (1997-2000), il est la cheville ouvrière du NEPAD ( Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), une institution créée en 2001 et qui vient d’être transformée en Agence de développement de l’Union africaine.

Pour lui, l’Europe et l’Afrique sont deux continents qui seront étroitement liés au XXI° siècle, et leurs évolutions doivent être envisagées ensemble, dans une démarche de codéveloppement. Je l’ai rencontré à l’occasion de la sortie de son livre, L’Afrique à l’heure des choix, au Café de la Paix.

« L’immigration circulaire, un accélérateur de la croissance »

« Il faut d’abord souligner la dimension positive de l’immigration », précise Ibrahim Assane Mayaki. « Certains mouvement migratoires, notamment l’immigration circulaire, avec des va-et-vient entre pays de départ et pays d’accueil, peuvent constituer un accélérateur de la croissance dans les pays en développement, notamment par les transferts d’argent des migrants ».

« La force de travail va là où elle trouve à s’employer »

 » Le dernier rapport de la Cnuced le souligne : les migrations intra-africaines sont plus importantes que celles qui partent à l’extérieur du continent, et elles ont contribuent à la création d’activités, donc d’emplois, et à des échanges d’expérience. Les migrations répondent à un besoin de meilleure allocation des ressources : la force de travail se déplace là où elle peut trouver à s’employer. Entraver ce mouvement au sein du continent africain, c’est courir le risque de voir des populations pauvres rester captives d’un cercle vicieux d’appauvrissement, et les zones les plus dynamiques privées de la force de travail qui leur permettraient d’atteindre leur plein potentiel ».

« La migration, propice à un épanouissement personnel »

« Cela dit, dans la migration, il y a plus qu’un raisonnement économique. Il y a aussi l’attraction vers des espaces perçus comme plus propices à un épanouissement personnel. Un peu comme la migration européenne vers l’Amérique du nord ou l’Australie au XIX° siècle. Il faut regarder les choses en face : il y aura toujours des migrations. C’est un problème commun que partagent l’Afrique et l’Europe. Mais c’est aussi une opportunité sur laquelle nous devons travailler ensemble ».

« Deux continents très complémentaires »

« L’Europe ne doit pas s’enfermer dans la répression des migrants. Elle doit veiller à conserver l’Afrique comme une opportunité économique, un marché potentiel, et accompagner le développement de ce continent voisin. La démographie est bien sûr un facteur crucial. La population va doubler en 30 ans en Afrique, pour atteindre 2 milliards d’habitants en 2050. Aujourd’hui, l’âge médian y est de 19 ans. En Europe, il est de 44 ans. Ces deux continents sont très complémentaires. Ils sont faits pour s’entendre, dès lors qu’ils parviennent à gérer de façon commune les migrations et le développement ».

« Adopter une approche multisectorielle »

« Les Européens ont notamment acquis, avec l’Union européenne, une grande expérience de gestion de la complexité en matière économique. En Afrique, une des leçons des 50 dernières années, depuis les indépendances, c’est que les pouvoirs publics ont trop raisonné en termes macro-économiques et sectoriels. Nous devons adopter une approche beaucoup plus fine et multisectorielle. Par exemple : le développement de l’économie rurale pose la question de l’accès à l’énergie, à l’irrigation, aux intrants, à un marché, aux infrastructures de transport, mais aussi à la formation, à la santé…. Pour y parvenir, nous avons besoin d’innovation institutionnelle ».

« Créer 300 millions d’emplois « 

« Autre bilan : ces dernières années, il y a eu de grandes réussites en Afrique. Parmi les dix économiques qui ont le plus progressé dans les monde, six ou sept sont africaines. Mais en même temps, parmi les dix économies les plus inégalitaires du monde, six ou sept sont africaines. La croissance n’a pas été assez inclusive et le défi démographique n’a pas été relevé. Or d’ici 2050, il faut créer 300 millions d’emplois pour tous les jeunes qui vont arriver. Sinon ce sera la poudrière »!

« Privilégier la société civile »

« Les politiques publiques doivent permettre la transition démographique mais aussi la transition économique favorisant l’industrialisation du continent et le développement de grandes infrastructures de transport et numérique. Mais il faut aussi privilégier les acteurs non-étatiques, la société civile, les entrepreneurs sur le terrain.  Car le développement passera par l’initiative privée, autant que par la définition de grandes politiques ».

« Renforcer l’échelon local »

« Cela nécessite un renforcement de l’échelon local et l’élaboration de nouvelles formes de citoyenneté au niveau local. Voter tous les cinq ans et subir tout le reste du temps, ce n’est pas vraiment la démocratie. Aujourd’hui, dans les démocraties formelles, les niveaux de consensus sont très faibles. Il faut développer des modes de fonctionnement plus inclusifs, qui organisent l’expression des opinions contradictoires en vue de résoudre les conflits potentiels et de construire un consensus ».

« S’appuyer sur les PME »

« Pour créer des emplois, pour lancer le processus d’industrialisation, il faudra s’appuyer sur le tissu des petites et moyennes entreprises, qui jouent un rôle croissant dans l’investissement productif. L’Union européenne peut être en soutien dans toutes ces approches et une stratégie globale a déjà été amorcée lors des sommets Union africaine-Union européenne. Un exemple d’instrument d’action très concret est la revitalisation des centres de formation professionnelle. L’Europe pourrait investir sur ce maillon de la chaine de l’emploi, qui permet de mettre en adéquation la main d’œuvre et les besoins des PME ».

« L’aide publique au développement n’existera plus dans dix ans »

« L’aide publique au développement n’y suffira pas. D’ailleurs, on peut penser qu’elle n’existera plus dans dix ans. Elle est d’ores et déjà de moins en moins destinée  à des enjeux de santé ou d’éducation et de plus en plus aux questions de sécurité et de migration. Ce n’est plus l’aide classique à laquelle on était habitué. C’est une forme d’aide qui est, d’une certaine manière, dénaturée par rapport aux années 1980-90. En revanche, au G7 ou au G20, on évoque beaucoup le rôle du secteur privé et les partenariats public-privé ».

« Coconstruction »

« Les Européens doivent faire entrer leurs entreprises dans une logique de coconstruction des politiques de développement avec les Africains, tout en gérant positivement les migrations qui contribuent, elles aussi, au développement des pays d’origine. Il faut arrêter de raisonner en termes de  barrières car toutes les barrières sont franchissables ».

« En Europe, le leadership n’a pas atteint la taille critique »

« Malheureusement, il y a une absence de leadership en Europe en faveur d’une approche de coconstruction puissante et concertée. Disons que le leadership existant n’a pas atteint la taille critique pour faire prévaloir ses vues. Certes le couple franco-allemand continue de peser, mais la Grande-Bretagne s’en va, l’Italie est ingouvernable depuis dix ans, la Grèce est tout juste convalescente, la Turquie ne sait plus si elle est européenne ou pas, et les populismes prospèrent un peu partout. Face aux populismes, l’Europe a besoin de mettre de l’ordre dans sa maison pour pouvoir mener une politique africaine, et poursuivre une stratégie globale qui prépare l’avenir de nos deux continents ».

18 juin 2018
Source : http://paris-international.blogs.la-croix.com/

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