jeudi, 19 janvier 2017 03:41

Affaire du barrage de Kandadji : De la poudre aux yeux des bailleurs de fonds

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Kandadji Barrage Niger bailleurs de fonds 01Tressez sur des poux et vous serez obligés de tout défaire aussi vite que vous ne le pensez. Le sulfureux dossier du barrage de Kandadji, sacrifié sur l'autel d'intérêts partisans, refait surface avec ses puanteurs. Trois responsables ayant eu à gérer quelques responsabilités ont été interpellées à la Police judiciaire, dont Boubacar Chaïbou, Responsable des affaires administratives et financières au HCAVN [Ndlr : Haut commissariat à l'aménagement du Niger], Adamou Issaka, magistrat et président du Tribunal de grande instance de Tillabéry ainsi que le responsable de la réinstallation des populations déguerpies, sont actuellement en garde à vue à la Police judiciaire de Niamey où ils sont interrogés sur leurs liens éventuels avec ce dossier.

 

Si l'on ignore encore les griefs qui sont à la base de leur interpellation, on sait toutefois que les bailleurs de fonds, notamment la Banque mondiale qui a finalement accepté de revenir dans le dossier, poserait comme condition la lumière sur la dilapidation des fonds mis à disposition entre 2010 et 2013, année où, à la grande stupéfaction, Brigi Rafini a annoncé la résiliation du contrat avec ZVS. C'était à la veille d'une mission de la Banque mondiale venue constater l'évolution du chantier et faire le point des décaissements effectués. La résiliation du contrat était déjà de la poudre aux yeux de la Banque qui ne devait nullement soupçonner une incurie quelconque des autorités de Niamey dans la conduite de ce dossier. L'anathème fut jetée sur ZVS qui aurait commis tous les péchés d'Israël. Brigi Rafini et les siens se frottent alors les mains d'autant plus que les commis de la Banque mondiale ont curieusement applaudi la mesure, qui était tombée comme par hasard, à la veille à leur arrivée à Niamey. Et pourtant il n'y a pas de quoi. Au contraire ! Un aveugle se serait rendu compte de la supercherie, Niamey ayant continuellement consenti à ZVS des décaissements de sommes mirobolantes sans qu'aucune contrepartie de travail sur le terrain les autorisent. Toutes les missions officielles, rares d'ailleurs, en ont fait le constat. En fin de compte, ayant compris la forte propension à la corruption et aux dessous de table de beaucoup de cadres et décideurs liés à ce projet, ZVS va rapidement s'installer dans un sommeil chèrement payé puisqu'avec la complicité de cadres nigériens copieusement arrosés par de fortes commissions, elle accédait à des décaissements de fonds forcément liés l'évolution des travaux constatés et attestés par des techniciens désignés pour ce faire.

ZVS n'était pas le choix du comité de sélection. Elle a été imposée.

Attribué courant 2010 à une obscure entreprise russe dénommée ZVS, le barrage de Kandadji, le plus vieux et grand rêve du Niger, a, pendant des décennies, souffert d'absence de financements. Le Premier ministre Hama Amadou, n'en déplaise aux détracteurs, en fera son cheval de bataille et au bout des sept années qu'il a passé à la Primature, réussira le tour de force de faire adhérer les bailleurs de fonds incontournables à ce projet. La Banque mondiale, la Banque islamique de développement, la Banque africaine de développement et bien d'autres volontés, notamment nichées dans les émirats du Golfe, sont convaincus de la pertinence du projet, de sa faisabilité et de son importance stratégique, aussi bien pour le Niger que pour la sous-région ouest-africaine. Entre temps, la machine diabolique pour destituer l'homme qui a redonné sa crédibilité au Niger était entrée en branle. Et lorsque, Seïni Oumarou lui succède à la tête du Mnsd Nassara et du gouvernement en juin 2007, il n'aura eu qu'à inaugurer les chrysanthèmes. Le premier acte symbolique du tout nouveau Premier ministre était de conduire la délégation du Niger à la Table ronde des bailleurs de fonds et d'enregistrer les donations et les prêts promis. Une véritable cuvée qui a fait naître le plus grand espoir des Nigériens : voir le barrage de Kandadji enfin réalisé, synonyme d'indépendance énergétique, d'autosuffisance alimentaire et de régénérescence de l'écosystème. La Table ronde des bailleurs de fonds d'Abu Dhabi était une chance inouïe. Une chance que le Niger conservera miraculeusement, même avec le coup d'Etat du 10 février 2010 qui a mis fin au numéro burlesque de MamadouTanja. Le processus entamé ne sera jamais gelé, preuve que les partenaires financiers y croient fermement. Le processus d'attribution du marché sera enclenché sous Salou Djibo. Trois entreprises sont sur la ligne de départ : une entreprise indienne, une entreprise chinoise et cette fameuse entreprise russe, ZVS. À la grande surprise, la construction du barrage hydroélectriquede Kandadji n'échoit pas à une entreprise chinoise comme les Nigériens s'y attendaient, mais plutôt à ZVS. C'était un grand raté qui ne sera jamais rattrapé. En vérité, ce n'était pas le choix du comité de sélection, composé d'une quinzaine de membres parmi lesquels se trouvaient notamment Abdoulaye Badié, secrétaire permanent du CSRD [Ndlr : organe dirigeant de la Transition militaire de Salou Djibo] et Moumouni Mamoudou, secrétaire général de la présidence sous le même Salou Djibo et qui a curieusement été maintenu par Mahamadou Issoufou. Le choix des membres du comité de sélection a été porté sur le dossier des Chinois, mieux connus dans le domaine de la construction des barrages et dont l'offre paraissait plus sérieuse. Tandis que les Chinois proposaient d'exécuter les travaux pour 107 milliards de francs CFA, ZVS faisait pratiquement du dumping en prétendant pouvoir les réaliser pour 95 milliards, soit une différence appréciable de 12 milliards de nos francs.

Les dessous de l'adjudication de ZVS

Comment une entreprise dont la réputation sulfureuse et les revers enregistrés dans certains pays proches du Niger, a-t-elle pu décrocher la réalisation d'un projet considéré par les experts comme la mine de diamant du Niger ? En Algérie, en 2010 justement, leur contrat avait été annulé pour "insuffisance technique et suspicion de manoeuvres frauduleuses avérées dans la procédure APD" dans le cadre de la construction du Barrage d'El Ouldja, dans la wilaya de Khenchela. De quoi apeurer le Niger. Cet avertissement, qui aurait amplement suffi pour mettre ZVS à la touche, n'a manifestement pas émoussé l'ardeur de ceux qui ont jeté la délibération du comité de sélection à la poubelle pour imposer la fameuse entreprise russe. Selon des informations dignes de foi qui corroborent d'ailleurs la façon cavalière et scabreuse par laquelle ZVS a finalement obtenu le marché, beaucoup d'argent aurait circulé dans les allées du pouvoir de l'époque. En tout état de cause, c'est par lettre que Mamoudou Moumouni, le secrétaire général de la présidence de Salou Djibo et de Mahamadou Issoufou a notifié aux responsables de ZVS et au Haut commissaire du barrage de Kandadji et actuel ministre de l'Environnement, Almoustapha Garba, le choix opéré au plus haut sommet de l'Etat. C'est ce coup de force qui va constituer une des causes de la division au sein du CSRD et qui a finalement abouti au complot qui a visé le Colonel Badié et ses co-accusés, opposés à ce marché de dupe contre les intérêts de notre pays. Et pour …, c'est une mission de l'ambassadeur russe, avec résidence à Abidjan, qui va effectuer une visite au Niger pour prouver que les '' travaux avancent normalement''. Cela fait suite aux dénonciations régulières du Courrier ainsi qu'une lettre ouverte du premier coordonnateur (un Russe) de ZVS adressée à Salou Djibo. Dans cette lettre très instructive sur l'incurie qui a coûté cher au barrage de Kandadji, l'intéressé a écrit que, par delà la honte dont ZVS a couvert la Russie et son peuple, déshonorés dans l'exécution de ce contrat, il déplore les " manoeuvres mafieuses qui se succèdent et qui doivent interpeller plus d'une conscience, surtout lorsqu'elles sont soutenues par vos propres compatriotes soudoyés ".

Des manoeuvres grossières pour camoufler le désastre

Lorsque le comité de pilotage du Programme Kandadji de régénération de l'écosystème et de la mise en valeur du bassin du Niger s'était réuni autour du ministre d'Etat, Amadou Boubcar Cissé, les partenaires techniques et financiers ainsi que les cadres nigériens des ministères concernés par la question de Kandadji, un constat unanime s'est dégagé : la société russe ZARUBEZHVODSTROY n'a pas respecté son cahier de charges car, sur le terrain, rien n'est fait. Absolument rien ! Les autorités nigériennes, qui savaient parfaitement ce qui se passait et l'étendue du désastre, ont régulièrement joué les innocents, faisant des visites pompeuses au cours desquelles elles déclaraient pourtant que les travaux du barrage progressaient normalement à leur grande satisfaction. L'ancien ministre de l'Equipement, Ibrahim Nomao l'a fait, Brigi Rafini l'a fait et Mahamadou Issoufou en personne l'a fait. Ce dernier a d'ailleurs fait le constat, que c'est pratiquement à la veille de son arrivée sur le site, lors d'une de ses visites, que l'on s'était empressé d'entasser quelques brouettées de sable et de graviers. Point de tous ces matériels et engins lourds que l'on trouve immanquablement sur des chantiers de cette ampleur. Pour tromper la vigilance de l'opinion publique nigérienne, ce sont les aménagements hydro-agricoles, sous la responsabilité des Chinois, qui sont montrés à la télé pour faire croire que le barrage progressait. Il a fallu cette mission de vérification de la Banque mondiale pour qu'il soit mis fin à l'arnaque qui a considérablement saigné les comptes du HCAVN. Ainsi, après une mise en demeure dont le délai d'expiration est fixé au lundi 12 mars 2012, les autorités de la 7e République vont passer à la vitesse supérieure en résiliant le contrat qui lie l'Etat à la filiale ZARUBEZHVODSTROY- NIGER. En août 2011 déjà, il était avéré que les travaux de construction du barrage de Kandadji qui avaient accumulé du retard, s'étaient purement et simplement arrêtés depuis belle lurette.

L'interpellation des sieurs Boubacar Chaïbou et consorts est en fait le résultat des exigences des bailleurs de fonds internationaux Si la reprise du dossier a quelque peu piétiné depuis la résiliation du contrat de ZVS, c'est parce que le gouvernement nigérien peinait à s'ôter deux épines du pied. D'une part, il lui fallait reprendre le dossier technique afin d'y associer le Mali et le Burkina Faso, deux Etats proches hautement concernés par les impacts environnementaux ; d'autre part, la question de l'identification de près de 38 000 personnes actuellement dénombrées sur le site et qui doivent être relocalisées et indemnisées. Si, pour le premier aspect, Niamey a pu trouver un accord avec ses voisins, il n'en est pas le cas avec les riverains qui entendent être indemnisés au préalable avant tout déguerpissement. De fait, l'expérience des premiers déguerpis a été douloureusement vécue sur le site du barrage. Des gens sans scrupule se seraient fait une fortune sur le dos des populations concernées. Leurs millions ont atterri dans les comptes bancaires de fonctionnaires véreux et ceux qui attendent d'être relocalisés ne sont pas prêts à accepter ce marché de dupes où les victimes n'auront que leurs yeux pour pleurer tandis que des personnels administratifs responsables de leur dédommagement, à partir de Tillabéry et Niamey, se font la belle avec ce qui leur revient de droit. Selon le Lettre du Continent qui est encore revenue sur ce dossier, " certains bailleurs de fons internationaux, partie prenante à ce chantier, exigent le règlement de ces différents points comme préalable au décaissement des 600 millions d'euros que coûtera cette infrastructure ". C'est cette exigence qui a amené les autorités à remettre ce dossier explosif au goût du jour. L'interpellation des sieurs … est par conséquent l'expression d'une velléité du pouvoir à apporter une réponse au préalable de la Banque mondiale, notamment. Seulement, et bon nombre d'observateurs le disent clairement : l'affaire éclabousse tant de personnes haut placées, dans la classe des "intouchables" que l'affaire ne trouvera jamais de solution sous Mahamadou Issoufou. Les fonds dilapidés ne sont pas parvenus aux populations devant être déguerpies et l'Etat du Niger, habitué depuis quelques années à payer les indélicatesses des voyous ayant actuellement pignon sur rue, n'a plus un kopeck pour les couvrir. Une véritable quadrature du cercle qui indique, encore une fois, que l'origine de bien de maux du Niger, remonte à la Transition de Salou Djibo et que seul un audit de cette période obscure pourrait permettre de mettre la lumière sur bien de dossiers sulfureux.
Lire également => Barrage de Kandadji : Victime d'argent ou d'incurie politique ?

Laboukoye
19 janvier 2017
Source : Le Courrier

 

Dernière modification le jeudi, 19 janvier 2017 22:11