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Politique : Les Alliances Vénales

Brigi Albade Bazoum TchianaCrac, Boum ! Le leader du parti Tarna, claqua la porte au MNR, et il se susurre que bientôt le parti Amin Amin de Ladan Tchiana, très déçu par ses amis roses, risquerait d’emboîter le pas au Docteur Houbeid. Pourquoi ?

La réponse est claire, logique pour tout bon observateur : les Roses, les Renaissants ne sont pas fidèles en « amitié », et Hama Amadou lui-même l’a réitéré depuis son exil : je regrette de m’être associé à de tels amis, qui dans la pratique, sont devenus de véritables malfaiteurs politiques et économiques. Faudrait-il alors parler d’alliances et de regrets ?

A la lumière des derniers événements politiques au Niger, à savoir la création du FPR (front patriotique et républicain), puis du FRDDR, des départs successifs du dir.cab.adj Ibrahim Yacouba, d’Amadou Boubacar Cissé (ABC) de la MRN, puis de la création du parti de Albadé Abouba (Jamhuriya), et enfin de l’arrivée surprise de Hama Amadou président du Moden Fa Lumana suivie manu militari de son incarcération, force est de donner aujourd’hui raison à la pensée de Raymond Aron, quand dans La Revue française de science politique, mettait en exergue cette palinodie entre « catégories dirigeantes » et « classes dirigeantes ». Dans le cadre des divorces politiques intervenus entre PNDS et Lumana, PNDS et UDR-Tabbat, MNSD-Jamhuriya, CDS-Labo/versus CDS-Ousmane ne sommes-nous pas in situ une espèce de jeu vicieux, que l’on pourrait qualifier d’alliances vénales ? Depuis plusieurs décennies, le Niger est dirigé par une « classe politique », qui dialectiquement est devenue une « classe dirigeante » (bourgeoise, insolente et méprisante), qui « fait et défait », « refait et défait » la politique au Niger. Le Niger et sa vitalité sont pris en otages par cette camarilla politique qui ne veut pas laisser [lâcher] le pouvoir comme un fauve qui tient sa proie dans ses crocs. Cette classe politique dirigeante hypothèque l’avenir de la génération future. Elle handicape également l’émergence du pays et toutes les chances d’un mieux être pour les Nigériens.

Il faudrait à mon sens réexpliquer ce qu’est la politique et la politeia, en vue d’aboutir à la claire compréhension de la notion de finalité (telos) en politique et le rôle de l’homme politique dans une République. Si cela est établi, il serait aisé de faire voir en quoi, l’intérêt général va au delà des intérêts partisans. Car ces vaines rivalités intempestives nuisent au bien collectif, au bonheur, à la tranquillité publique, à la sécurité, et en dernière instance à la prospérité économique.

Raymond Aron, en bon scientifique définit la nature de son objet en ces termes : «Nous appelons catégories dirigeantes, les minorités qui occupent des positions ou accomplissent des fonctions telles qu’elles ne peuvent pas ne pas avoir une influence sur le gouvernement de la société ». Autrement dit, la notion de « catégorie » doit soigneusement se distinguer de celle de « classe ». Notre auteur emploie la notion de « classe » qui est un concept assez clair chez Karl Marx, mais il s’en éloigne en mettant plus particulièrement l’accent sur un concept moderne de « classe dirigeante ». Historiquement, c’est-à-dire au temps de Karl Marx, l’Etat était dirigé par une minorité, qu’il nomme la « classe dominante », celle qui dirige, et qui domine l’économie. Or, pour Raymond Aron la « classe dirigeante » est la nouvelle oligarchie, cette « classe dirigeante » qui s’est accaparée de l’Etat à l’instar du guri système au Niger ; ou plus exactement qui essaie vaille que vaille de diriger l’Etat comme une entreprise maffieuse.

Fort heureusement, cette « classe dirigeante » doit aujourd’hui tenir compte de l’érection d’une nouvelle classe plus dynamique et patriotique, qui lui fait front, à savoir les nouvelles « catégories à prétention dirigeantes », dont l’excellente figure se réduit chez Raymond Aron à l’expression « couches défavorisées », regroupées aux seins des syndicats et des corporations. Leurs diverses luttes, et leurs organisations constantes, pour défendre leurs intérêts contre leurs dirigeants et l’Etat, impactent, influencent sur les choix directionnels et étatiques.

Si nous actualisons la pensée de Raymond Aron à nos nouvelles réalités politiques _ notamment au Niger _, il se dégagera de manière poignante une injustice sociale perpétrée par la nouvelle oligarchie moderne nigérienne (les Renaissants), qui n’a pas enterré la vielle oligarchie des sociétés grecques classiques, où le pouvoir a toujours été aux mains d’une minorité que combattait le démos (aujourd’hui la société civile qui dé- fend les intérêts du démos], c’est-à-dire les plus nombreux, ou ce qu’Aristote appelait la multitude. Lorsqu’il y a lutte politique, ou ce que les grecs nomment stasis, qui a les mêmes sens que discordes, zizanies, dissensions, troubles politiques, etc., Aristote la réduisait à cette fameuse lutte qui opposait les nantis (la minorité) aux pauvres (la multitude). Cette lutte à l’époque entraînait inéluctablement la transformation des institutions politiques, induisant du coup un changement drastique de gouvernement. Devant les iniquités de la classe oligarchique, le peuple mettait alors au pouvoir un démagogue (ou un tyran) qui défendra ses intérêts contre ceux de la classe minoritaire. Ce tyran démagogue a pris aujourd’hui dans nos démocraties africaines, la figure du militaropolitique, c’est-à-dire le putschiste.

Si le concept de « catégories dirigeantes » a été privilégié au détriment de celle de « classe dirigeante », c’est parce qu’aux yeux de Raymond Aron, la société d’aujourd’hui dite classiquement moderne, n’est plus comparable à celle brossée et critiquée par Karl Marx à son époque, même si au demeurant les iniquités demeurent. Partant de l’analyse sociologique de notre société actuelle, Raymond Aron n’y voit plus cette dichotomie, entre classe bourgeoise, communément appelée la « classe dirigeante », qui dispose des moyens de production et du capital, et la classe prolétaire, qui ne dispose que de sa seule force de travail. La réalité de cette ancienne lutte de classe, est l’exploitation inhumaine d’une minorité sur la majorité. Toutes les décisions sont prises par le patronat, qui est le dieu absolu de la décision.

Néanmoins, il est possible de forcer ce parallèle en considérant par exemple au Niger, « le guri système » comme la classe dirigeante, et source de tous les maux du Niger. Or cette classe dirigeante (corrompue, qui excelle dans le partage des postes ministériels et de commandements, dans le vol des biens de l’Etat, et viole allègrement les droits de l’homme), est confrontée de plus en plus aux réticences et aux revendications de la nouvelle classe oppositionnelle : la société civile, la presse, média privés, et de plus en plus par certains intellectuels sur les ré- seaux.

L’analyse de Raymond Aron est d’actualité, car il a observé en sociologue et en scientifique, le nouvel phénomène politique que constitue « la catégorie dirigeante ». Au temps de Karl Marx, nous n’avons pas une telle division des pôles décisionnels. On peut dire qu’il y a eu une évolution dialectique dans le rapport entre l’ancien patronat et le nouveau prolétariat qui s’est érigé en instance de décision, en vecteur de décision. Or, dans la doctrine marxiste de l’Etat nous savons qu’il n’existe que deux classes antagonistes, les pauvres et les bourgeois. Et nonobstant la démocratie qui est censée égaliser les droits des individus, la même réalité demeure : une « classe dirigeante » toujours plus puissante et dominante, et une classe de pauvres, de défavorisés qui subit l’inégale répartition des richesses.

Mais, la nouvelle réalité observée par Raymond Aron porte sur le processus de la prise de décision politique. Dans le cadre d’une alliance politique, notamment lors du divorce entre Lumana et PNDS, le Président Mahamadou Issoufou était-il le seul compétent (souverain) à décider pour tous ? Le président Issoufou avait-il l’unique faculté de désigner qui peut être ministre ou non ?

Assurément non. D’après notre observation, l’homme politique, ou le gouvernant devrait tenir compte aujourd’hui du poids politique de ses alliés, de leurs idées. Il doit tenir aussi compte des manifestations des divers syndicats. Nous avons vu en France la force de la rue contre une décision étatique ou de l’Assemblée Nationale de légiférer contre la volonté des citoyens : ce fut par exemple la grande et longue manifestation des étudiants et des syndicats français contre le CPE, qui fut de gré ou de force rejeter. Ceci pour dire dans le sillage d’Hannah Arendt que ces forces sociales constituent de vrais contre-pouvoirs contre les abus du pouvoir et des Assemblées, qu’ils soient du patronat politique ou du pouvoir en place. Donc en pratique, il y a gémellité de comportement entre le Boss de l’entreprise qui essaie de prendre des décisions sans l’aval du grand nombre, ou des actionnaires ; et qui se heurte en fin de parcours au rejet pur et simple de sa décision par les employés, et au plan politique par ses alliés.

Hama Amadou à l’époque de sa participation à la MRN, a fustigé cette façon unilatérale, cavalière du Président Mahamadou Issoufou dans la prise de décision politique, notamment le changement de gouvernement qui n’a pas reçu son aval, et son appréciation. Pour Hama Amadou, Zaki (Mahamadou Issoufou) a fait fi du poids politique que représentaient les députés de Lumana à l’Assemblée et du nouveau quota de ses ministres dans le nouveau gouvernement. Hama Amadou s’est indigné du fait que Mahamadou Issoufou n’ait pas daigné observer un tant soit peu cette règle élémentaire de la démocratie qui commande de discuter entre alliés en vue de trouver, ce qui est bien et utile pour tous. Ce qui correspond en bonne politique à l’intérêt collectif. Visiblement le changement de « gouvernement surprise », montre clairement que les chefs des partis politiques, pour des intérêts égoïstes peuvent court-circuiter leurs amis politiques, et décider sans leurs avis. D’où aujourd’hui, la force de la société civile, qui de simples syndicats, et de sous systèmes de syndicats, est devenue un cercle de forces. Grâce à leurs diverses actions, influencent aujourd’hui sur les dé- cisions arbitraires et passionnels des dirigeants.

Pour nous, toutes ces attitudes ne correspondent pas à l’essence de la Politique, au véritable art politique dont faisait allusion Socrate dans le Gorgias de Platon. Par leurs dissensions politiques, « la classe politique dirigeante » nigérienne nuit gravement à l’Etat et la tranquillité publique. La foire politique, la violence politique que nous expose cette classe politique dirigeante relève tout bonnement de l’immoral.

Dr. Y. Maïga

08 octobre 2017
Source : Le Nouveau Républicain

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