La possession par le génie-tchatcheur : un phénomène d’une inquiétante étrangeté

La possession par le génie-tchatcheur dite « hystérie collective » représente, à l’heure actuelle, un réel problème de santé publique. Phénomène d’une inquiétante étrangeté, d’une ampleur assourdissante, il essaime, en effet, aux quatre coins de notre pays ; telle une gangrène, il se propage au point de devenir quasiment endémique.

Gagnant presque quotidiennement du terrain, il s’agit d’un phénomène qui concernerait, prioritairement, les jeunes filles, en particulier celles ayant atteint l’âge de la puberté. Lorsque le génie-tchatcheur s’incarne dans les corps de ses « juments », il y impose une paralysie partielle ou généralisée. De fait, les activités scolaires sont automatiquement suspendues pour laisser libre cours aux commentaires aussi saugrenus les uns comme les autres. La transe consécutive à la possession par le génie-tchatcheur présente les signes caractéristiques du trouble mental synonyme d’hystérie collective et connu, à travers le jargon spécialisé, sous une diversité d’expressions : « syndrome ou phénomène psychogénétique de masse », « épidémie hystérique », « syndrome collectif d’origine psychogène », « syndrome du bâtiment malsain », etc. Les uns dans les autres, on peut retenir la présence d’un terrain psychogénique associé à une circonstance environnementale, c’est-à-dire l’immersion des victimes au sein d’un univers collectif. Il s’agirait, donc, d’un désordre à caractère névrotique dont les causes sont, en principe, liées à un conflit ancien, réactivé à l’occasion d’évènements actuels. Rappelons, à toutes fins utiles, que la névrose est un mal-être psychique se caractérisant par des troubles du comportement dont le malade est, certes, conscient mais qu’il ne peut dominer.

L’hystérie figure parmi les premières pathologies mentales qui ont été répertoriées à travers les siècles. Quatre cent ans, avant J.- C. (PSL), Hippocrate proposait de la comprendre comme le résultat d’une migration de l’utérus dans le corps de la femme. L’étymologie du mot suggère, d’ailleurs, que c’est une maladie propre aux femmes. On sait, aujourd’hui, qu’elle existe, aussi, chez les hommes, même si elle est trois à quatre fois moins fréquente chez eux. Au début du XXe siècle, Freud formule l’hypothèse de l’origine inconsciente du conflit psychique ayant donné naissance au symptôme hystérique. Depuis, l’évolution des formes symptomatiques témoigne de leur dimension culturelle : les crises proprement dites ont été remplacées par des symptômes culturellement acceptables.


S’agissant des signes spécifiques, les spécialistes distinguent deux catégories de symptômes hystériques : les symptômes de conversion face auxquels les hystériques ont une attitude de « belle indifférence » et les symptômes d’expression psychique. Les symptômes de conversion, qui peuvent être aigus ou durables, correspondent à des signes d’apparence neurologique qui ébranlent, le plus souvent, la dimension relationnelle de la vie, mais pour lesquels aucune origine organique n’est décelable.
Les manifestations « aiguës » s’observent chez plus de la moitié des hystériques, isolées ou associées aux manifestations durables. Il s’agit de crises, en général brèves, liées, en principe, à une situation conflictuelle. On y trouve, notamment, des « crises d’agitation psychomotrice » ou « crise de nerfs », des convulsions, des évanouissements, des hoquets, des bâillements, des « crises de rire » ou des « pleurs incoercibles », pour ne citer que quelques signes. Les crises « aigües » sont, généralement, déroutantes voire inquiétantes et se déroulent, d’ailleurs, dans un état quasi inconscient, permettant des décharges agressives ou érotiques.
Les manifestations « durables » regroupent, essentiellement, les « troubles de la motricité », parmi lesquels les paralysies sont fréquentes et les « troubles de la sensibilité » (soit, environ, 70 % des hystériques) ; les « troubles sensoriels » affectant n’importe quel organe des sens. Ces manifestations « durables » peuvent s’exprimer, également, sous la forme de « troubles neurovégétatifs » avec des vomissements, de la toux nerveuse, du vaginisme, etc.
Quant aux symptômes d’expression psychique, ils comprennent les « troubles de la mémoire » se traduisant par des « amnésies lacunaires » ou « sélectives », par une espèce d’« inhibition intellectuelle » qui peut conduire à une « pseudo-débilité », par des « troubles de la vigilance » comme la « distractivité », par des « troubles de la sexualité » caractérisés par une crainte ou par un dégoût, derrière lesquels se trouvent la frigidité, chez la femme, l’éjaculation précoce, chez l’homme. La « tendance dépressive » s’exprime, de manière larvée ou franche, à travers un sentiment de fatigue, une souffrance voire un risque suicidaire.
Il convient de noter, néanmoins, que la personnalité hystérique peut aussi exister en dehors des manifestations caractéristiques précédemment énoncées. Elle est séductrice et théâtrale tentant, constamment, d’accaparer l’attention en dramatisant les situations ; il s’agit d’une personnalité qui a tendance à modifier la réalité, à l’enjoliver ou la péjorer. Elle est influençable, « suggestible », et sa dépendance affective, ainsi que son immaturité, le conduisent à rechercher une valorisation par l’entourage. A ce titre, l’hystérique est un individu affectivement avide qui recherche, narcissiquement, en permanence, par une voie déguisée, la satisfaction de désirs inavouables car associés à la culpabilité non intégralement résolue et à l’angoisse de castration qui lui est, en tout état de cause, concomitante, compte tenu du refoulement.
Au titre des conduites à tenir, en face des crises hystériques, il est primordial, bien sûr, de ne pas faire l’impasse sur une éventuelle affection organique. L’hospitalisation permet, dans certains cas, de séparer le malade de sa famille et de réduire les « bénéfices secondaires » qui induisent les symptômes.
Le terme d’« hystérie » ainsi le qualificatif d’« hystérique » souvent employés, dans le langage courant, dans un sens plutôt négatif ou, au moins, péjoratif, recouvrent, en réalité, une conduite marginale qui désigne, outre une personnalité repérable et désormais mieux connue, une souffrance authentique dont les politiques et actions de santé publique doivent, nécessairement, se préoccuper.
Docteur Amadou Soumana Psychologue Clinicien Enseignant-Chercheur à l’UAM

26 juillet 2018
Source : La Nation

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