Nigerdiaspora: Parlez Nous du Professeur Mamoudou GAZIBO J’ai 37 ans et je suis professeur agrégé au Département de science politique de l’Université de Montréal.
J’y enseigne la politique comparée et à l’occasion, les relations internationales.
Nigerdiaspora: Pouvez-vous nous donner un aperçu de vos recherches? Mamoudou GAZIBO: Mes recherches concernent principalement la démocratisation, le comparatisme et l’influence du facteur institutionnel en politique. Ces préoccupations se traduisent dans des publications universitaires. J’ai publié, pour l’instant, trois livres et de nombreux articles académiques. Mon premier livre (écrit en collaboration avec une collègue) est intitulé La politique comparée : fondements enjeux et approches théoriques. Il s’agit d’un outil de travail sur l’épistémologie de la politique comparée au sens de démarches méthodologiques et d’approches théoriques. Le second, intitulé Les paradoxes de la démocratisation en Afrique, part d’une comparaison des trajectoires divergentes du processus de démocratisation au Bénin et au Niger pour fournir une interprétation plus générale des facteurs discriminants de ce processus en Afrique, que je propose de trouver surtout dans la qualité des institutions et des interactions entre acteurs politiques. Mon dernier livre, paru en septembre 2006, est une introduction à la politique africaine. Quant aux articles, dont les plus récents sont listés sur ma page universitaire personnelle (http://www.pol.umontreal.ca/personnel/Gazibo_Mamoudou.htm ), ils portent sur les conflits, les élections, les processus d’intégration régionale et des préoccupations plus théoriques. Enfin, je travaille actuellement sur plusieurs projets, dont une réflexion qui me tient particulièrement à coeur sur l’impact politique de l’accroissement rapide des relations économiques entre la Chine et l’Afrique.
Nigerdiaspora : Quel a été votre parcours académique ? Mamoudou GAZIBO: J’ai obtenu mes diplômes primaires, secondaires et l’équivalent d’une licence en administration publique au Niger. J’ai ensuite obtenu une bourse pour poursuivre mes études en France. J’ai choisi d’aller à Bordeaux parce que ma grande sœur Adama y poursuivait déjà des études à l’École Nationale de la Magistrature et m’a trouvé une inscription. J’ai décroché une maîtrise en science politique en 1994, un DEA en science politique en 1995 et un doctorat en science politique en 1998. J’ai obtenu ensuite, en 1999, une bourse d’excellence de l’agence universitaire de la francophonie pour poursuivre des recherches postdoctorales à l’Université de Montréal. En août 2000, je suis rentré au Niger parce que je ne voulais pas m’expatrier. Mais après cinq mois de recherche de travail infructueuses, notamment à l’Université et à l’ÉNA, je suis revenu à Montréal en décembre 2000 à l’invitation du Département de science politique de l’université de Montréal, qui avait déjà tenté de me retenir lorsque j’avais décidé de rentrer au Niger quelques mois plus tôt. Tout s’est rapidement enchaîné : j’ai été recruté en juin 2001 et j’ai obtenu mon agrégation de science politique en juin 2005.
Nigerdiaspora: Qu’est ce qui vous a poussé vers la science politique ? Mamoudou GAZIBO: Je crois que c’est le fruit d’une socialisation faite par des mes frères. Comme je suis l’avant dernier de la famille, j’ai bénéficié très tôt d’un environnement intellectuel stimulant, notamment auprès de mes frères Yaya (décédé malheureusement dans un accident de moto en 1984) et Boureima, qui ont exercé une influence déterminante sur ma vie. Alors que j’étais à l’école primaire au village en 1978-1980, Yaya m’avait offert une petite radio avec laquelle j’écoutais les informations. C’était l’époque des coups d’États de Samuel Doe au libéria, de la guerre entre l’Iran et l’Irak, du renversement de Bokassa... J’avais une dizaine d’années, mais je connaissais les noms des chefs d’État africains, les noms des capitales… Boureima, qui travaille à Niger-poste actuellement, m’envoyait de Niamey ses anciens numéros de Jeune Afrique dès qu’il en avait l’occasion. Quand mes frères rentraient au village en vacances, c’était une fête spirituelle pour moi car plus ils m’instruisaient, plus j’avais soif de savoir. C’est ainsi aussi que très jeune, j’ai été exposé à la vie ou aux écrits éminemment politiques de Aimé Césaire, James Baldwin, W.E.B Du Bois, Marcus Garvey, Peter Abrahams… Juste une petite anecdote pour illustrer la continuité entre cette exposition précoce à la politique et ma trajectoire actuelle : en 1979, j’ai lu dans un numéro de Jeune Afrique un petit texte que Nelson Mandela a réussi à envoyer de la prison où il était détenu et dans lequel il exhortait le peuple Sud africain au courage et à la résistance contre l’apartheid. J’avais 10 ans et c’était mon premier contact avec Mandela. Il ne m’a plus quitté, de sorte que quand j’ai eu l’occasion d’aller à Durban en Afrique du Sud en 2002, j’ai pris spécialement le temps de faire le détour par Johannesburg (que j’avais découvert jeune dans le roman Rouge est le sang des noirs de Peter Abrahams) et surtout Soweto, pour visiter la maison où il a vécu avec Winnie Mandela avant son arrestation, la maison de l’archevêque Desmond Tutu, le Walter Sisulu Square of Dedication… Vous voyez que j’ai une profonde dette intellectuelle envers mes frères, spécialement Boureima qui, en passant, est aussi écrivain. Il a publié deux recueils de poème : Pagaie et Traversée du désert sous escorte militaire. Il a aussi des archives impressionnantes et un nombre de manuscrits qui rendrait envieux nombre de professeurs d’université.
Nigerdiaspora: Qu’est ce qui vous a encouragé à continuer dans cette voie ? Mamoudou GAZIBO: Je crois qu’il a plusieurs facteurs, le premier étant une envie irrépressible d’aller le plus loin où l’on puisse aller, indépendamment d’un objectif de réussite matérielle. Je crois que même si un oracle m’avait prédit que je serais agriculteur, j’aurais continué mes études jusqu’à leur terme. Cette motivation pour la réussite intellectuelle, répandue dans ma famille, est probablement liée à la socialisation dont je parlais plus haut. Par exemple, mes parents ne sont pas allés à l’école, mais dans ma famille (mes frères et sœurs, mais aussi mes neveux et nièces), pratiquement tout le monde qui en a l’âge a au moins une maîtrise. Les encouragements des proches qui croyaient en moi a été fondamental aussi. Ma sœur Adama m’a tellement soutenu et a toujours été si fière de son petit frère que je n’avais d’autre choix que d’être à la hauteur de ses convictions car pour elle, je ne pouvais pas ne pas y arriver. Enfin, je dois dire que mon frère aîné Ali a joué un rôle clef. Il a commencé à travailler très tôt pour nous soutenir tous. Grâce à lui, nous étions dans de bonnes conditions pour faire des études aussi longtemps que nous le voulions.
Nigerdiaspora: Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées en tant qu’étudiant africain ? Mamoudou GAZIBO: Je suis arrivé en France avec une bourse du gouvernement du Niger, mais comme vous le savez, les années 1990 n’ont pas été faciles pour notre pays. Non seulement les bourses étaient irrégulièrement versées, ce qui touchait tous les étudiants boursiers, mais personnellement, ma bourse a été arbitrairement suspendue avant terme. Cette situation était probablement liée aux actions d’occupation de l’Ambassade à Paris, que nous avions effectuées, en 1997 si ma mémoire est bonne, pour réclamer nos droits. J’avais le malheur d’être un des négociateurs avec la partie gouvernementale. J’ai alors travaillé quelques fois dans les champs de maïs ou de prune pour gagner de quoi financer mes études. Mais comme j’avais des piges de temps à autres avec des revues de prospective politique et des contrats de recherche occasionnels avec l’université, je m’en suis plutôt bien sorti. En fin de compte, à quelque chose malheur est bon car comme je ne voulais pas m’éterniser dans une situation précaire, j’ai fait mon doctorat plus rapidement, en trois ans.
Nigerdiaspora: Quels sont les enseignements que vous avez tirés de votre expérience ? Mamoudou GAZIBO: Je crois que bénéficier d’un environnement familial soutenant nos projets est fondamental. Je crois aussi que la détermination et la vocation personnelle sont cruciales. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il suffit de vouloir pour pouvoir, mais je suis convaincu qu’il n’y a aucune fatalité. Autrement dit, si on travaille fort, on a toutes les chances de réussir.
Nigerdiaspora: Quel rôle a joué le Niger dans votre parcours car beaucoup de vos articles portent sur ce pays? Mamoudou GAZIBO: J’écris beaucoup sur le Niger car je reste attaché à ma terre natale. Je fais partie de la génération des gens qui ont commencé l’école après l’arrivée au pouvoir de Seyni Kountché, une période caractérisée par un investissement exceptionnel de l’État dans le domaine de l’éducation. Jusqu’au lycée, l’État nigérien m’a donné des ardoises, des stylos, des cahiers et des livres, sans compter la gratuité de l’inscription et les bourses. Mes regrettés parents n’étant ni riches, ni urbains, je ne sais pas si j’aurais eu la même trajectoire s’il n’y avait pas eu cette politique volontariste de l’État. C’est en partie pour cela qu’après mes études, je suis rentré en pensant en toute modestie, rendre au pays ce qu’il m’a donné, notamment en enseignant moi-même. Mais comme je l’ai dit plus haut, ma tentative a tourné court… Nigerdiaspora: Quelles sont les valeurs qui vous ont guidé ? Mamoudou GAZIBO: Elles me sont venues de ma famille, notamment de mes parents, qui étaient des personnes humbles, mais fières et honnêtes. Si je devais les résumer, je dirais la discipline, la détermination face aux difficultés et une éthique de vie, notamment la droiture que j’essaye de cultiver dans mon travail comme dans ma vie sociale. Je ne crois ni à la fanfaronnade, ni à la facilité, mais au travail.
Nigerdiaspora: Quels conseils donnez-vous aux jeunes Nigériens qui voient en vous un modèle ? Mamoudou GAZIBO: Je ne sais pas si certains me voient en modèle, mais si tel est le cas, je m’en réjouis et je répèterais simplement ce que j’ai déjà dit plus haut : il n’y a pas de fatalité pour qui se donne les moyens de réussir. Si quelqu’un comme moi, issu d’une famille paysanne, né au village et ayant appris ses leçons tout petit à la lumière d’une lampe à pétrole enseigne aujourd’hui dans une université d’Amérique du Nord où étudient et enseignent des personnes nées dans les milieux aisés de Montréal, New York ou Paris, cela montre simplement qu’au-delà des contraintes sociales, le vrai déterminant de la réussite reste le travail personnel.
Nigerdiaspora: Quel constat faites-vous aujourd’hui sur l’enseignement Supérieur au Niger et en Afrique de manière générale ? Mamoudou GAZIBO: L’état de l’enseignement (pas seulement supérieur) en Afrique en général et au Niger en particulier me déprime. Quand je vois l’état dans lequel se trouve l’université de Niamey au plan des infrastructures, de l’accès aux nouvelles technologies, du financement de la recherche ou encore de l’appui aux étudiants, je m’inquiète vraiment. Nos autorités invoquent souvent les contraintes budgétaires contenues dans les accords avec les institutions financières internationales, alors que même ces institutions reconnaissent que l’éducation est une des pierres angulaires de la lutte contre la pauvreté et des politiques de développement. Prenez le cas du Japon, un pays que j’ai eu la chance de visiter. Savez-vous comment il est passé d’un pays sous domination féodale des Shogun les années 1860 à la puissance qu’il est ? En grande partie en faisant du savoir la priorité numéro 1. Quant le Japon s’est rouvert à l’Occident après deux siècles de fermeture orchestrée par les Shogun, les élites ont eu le choc de voir débarquer des étrangers supérieurs en technologie et en savoir. À partir de ce moment, ils n’ont plus été obsédés que par une chose : rattraper ce retard pour éviter de se retrouver sous un joug colonial. Comment l’ont-ils fait ? En recrutant en masse des étrangers détenteurs de savoirs, en envoyant des missions d’études partout et en saisissant toutes les occasions d’apprendre. C’est cela l’ère Meiji, l’équivalent japonais des lumières françaises. Plus près de nous dans le temps, je suis allé en Chine et j’ai remarqué un phénomène similaire, tout comme en Inde. Ces deux pays mettent tout en œuvre pour développer leur système éducatif et rapatrier en masse leurs expatriés. Dans l’URSS, même sous Staline, le savoir était célébré car les Soviétiques savaient que c’est sur ce terrain que la compétition avec les États-unis pouvait se gagner ou se perdre. On est loin d’un tel état d’esprit au Niger et en Afrique et je le déplore. Je ne parle même pas ici, dans le cas du Niger, des enseignements primaire et secondaire laissés aux contractuels et volontaires pour lesquels j’ai le plus grand respect car ils travaillent courageusement dans des conditions difficiles. Cependant, si l’on veut former efficacement la relève de demain, l’enseignement de base doit être confiée à des professionnels. Notre pays doit faire mieux d’autant que contrairement à ce que pensent les officiels, injecter de l’argent dans l’éducation ne doit pas être regardé comme une dépense, mais comme un investissement à fort taux de retour à long terme. L’éducation est indispensable pour renforcer l’état de droit, la démocratie et poser les bases d’une économie productive.
Nigerdiaspora: C’est anodin de vous demander si la politique vous intéresse car vous êtes un spécialiste dans le domaine, mais la politique à l’Africaine vous intéresse t’elle ? Mamoudou GAZIBO: La politique m’intéresse et pas seulement comme objet d’étude, mais tout dépend pour quoi faire. Si, comme je le crois, vous parlez de «la politique à l’africaine» comme celle où dominent les stratégies d’instrumentalisation ethnique stupides et de course à l’enrichissement rapide, elle me répugne. Prenez par exemple cette affaire récente de détournement d’argent aux ministères de la santé et de l’Éducation dans notre pays. Quiconque connaît l’état de dénuement et de précarité dans nos campagnes et nos villes sait que détourner de l’argent destiné à la santé revient condamner des enfants et des femmes à mort. Il y a bien entendu dans le système de nombreuses personnes de valeur qu’on devrait mettre au premier plan, mais on ne le fait pas toujours. En général, nos politiciens ne brillent pas par leur vision et leur esprit d’innovation. Ce qui est courant est plutôt une cupidité et une terrible indigence de pensée à laquelle il est inutile de s’associer. Mais si vous me parlez de faire de la politique pour innover, moderniser comme l’ont fait les japonais, construire un véritable lien social, changer la vie des gens ordinaires à travers des politiques sociales et économiques productives, alors cela m’exalterait. Si un jour je devais aller en politique, ce ne serait pas pour embellir ma vie, mais pour contribuer à embellir celle des plus pauvres car la mienne est déjà parfaitement à mon goût. Nigerdiaspora: Quelle place occupe le Canada dans votre vie ? Mamoudou GAZIBO: Le Canada est mon autre patrie maintenant et ce n’est pas une simple question de passeport. J’en suis fier car c’est un pays où l’on se sent réellement chez soi ; où la diversité n’est pas seulement tolérée, mais valorisée. L’expérience canadienne peut servir de leçon y compris à l’Europe. Savez-vous que le Gouverneur général du Canada, c'est-à-dire le chef de l’État délégué (la Reine d’Angleterre étant le chef de l’État au Canada), Mikaelle Jean, est une femme noire née en Haïti et arrivée au Canada à 11 ans avec ses parents ? Avant elle, c’était Adrienne Clarkson, une femme d’origine chinoise. C’est un pays multiculturel, un pays de droit et un phare de l’intégration. Ceci dit, le Niger est tous les jours dans mon esprit.
Nigerdiaspora: Votre carrière vous l’aviez déjà en tête ou elle s’est faite au jour le jour ? Mamoudou GAZIBO: Il y a un peu des deux… J’étais adolescent quand mes frères m’ont amené voir une conférence du Professeur André Salifou dans les années 1980 à Niamey. Il parlait des processus de décolonisation en Afrique. J’étais impressionné par son éloquence et son savoir et je crois savoir que Seyni Kountché n’avait pas apprécié qu’il dise que «l’Algérie a eu son indépendance les armes à la main et nous les mains dans les poches». Il m’a beaucoup inspiré. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de le lui dire à l’occasion d’une conférence au Bénin à laquelle nous étions invités tous les deux par l’agence internationale de la francophonie. Pour le reste, l’opportunité s’est présentée à l’Université de Montréal et je l’ai saisie à ma grande satisfaction.
Nigerdiaspora: Je vous laisse le mot de la fin Mamoudou GAZIBO: Je me sens honoré par votre démarche et je souhaite beaucoup de réussite à votre site et à notre pays.
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Bassiratou Illa M. 13 Décembre 2006
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