Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président” : Lorsque, dans un pays, des personnes impliquées ou citées dans du trafic de drogue sont plus libres, plus tranquilles que des opposants politiques, des journalistes ou des acteurs de la ...

Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président” : Lorsque, dans un pays, des personnes impliquées ou citées dans du trafic de drogue sont plus libres, plus tranquilles que des opposants politiques, des journalistes ou des acteurs de la ...

Les choses semblent se gâter de plus en plus pour vous et je ne sais que faire face aux railleries de ceux qui, depuis des années, n’arrêtent pas de me dire que je pers mon temps, on énergie et mon intelligence à vous servir de conseil ; ceux qui, sans vergogne, me disent ouvertement que tout finit par se savoir et que nous sommes visiblement au début de la fin de l’histoire. J’ai beau leur expliquer que, conseiller véridique, juste et honnête, je n’ai pas la réputation d’avoir été toujours tendre avec vous et c’est pourquoi je ne figure pas sur la tablette dorée où vous écrivez les noms de vos conseillers préférés, ils n’arrêtent pas de m’accabler d’avoir pris un mauvais parti, celui d’un homme qui, disent-ils, a tout ruiné du Niger. L’assassinat de nos deux compatriotes et de six humanitaires français, à Kouré, le dimanche 9 août 2020, est un évènement dont je n’ai point voulu vous parler, tant je sais à quel point vous êtes tracassé. J’ai d’ailleurs appris que vous êtes toujours à Niamey et que vos vacances annuelles risquent fort d’être, sinon compromises, du moins écourtées parce que vos hôtes français sont toujours là, en train de chercher des réponses aux interrogations légitimes qu’ils se posent sur les motivations de l’acte, à qui cela profite-t-il et pourquoi aujourd’hui, à quelques trois mois, à peine, des élections locales. Je vais vous dire tout ce que j’ai appris.

Monsieur le “Président”

Vous savez, à Niamey, les gens spéculent tellement sur l’évènement de Kouré qu’on se demande si les enquêteurs français ne seraient pas mieux inspirés en se contentant de les écouter et de procéder à des recoupements. On entend tout. D’abord, vos compatriotes sont nombreux à penser que l’Etat français, c’est insensé mais c’est ce qui se raconte, serait capable de faire tuer ces humanitaires français pour crédibiliser l’hypothèse d’une insécurité généralisée au Niger ; une situation qui, dit-on, serait invoquée pour hypothéquer la tenue des élections à date. Raison d’Etat, prétendent-ils, pour laquelle la France serait capable de faire tuer ses ressortissants pour justifier une plus grande mainmise sur le territoire nigérien. J’ai un ami qui a bien fait prévaloir le fait que face à vous, la France n’a pas besoin d’user de moyens aussi extrêmes, que vous lui avez déjà tout cédé et que, de toute façon, pour quelque attente que ce soit, le Président Emmanuel Macron n’aurait qu’à claquer le petit doigt, mais ils sont restés intraitables. Pour eux, le fait que le Quai d’Orsay se soit précipité pour propager une carte du Niger coloriée totalement en rouge est la preuve que c’est même pipe, même tabac. D’autres, non moins catégoriques, n’hésitent pas à soutenir, sans arguments, là aussi, que vous auriez tous les problèmes du monde car les toubabs soupçonneraient un coup fourré et c’est ce qui justifierait ce propos diffusé en boucle durant des jours par les chaînes françaises et selon lequel, « de source judiciaire, l’attaque de Kouré était un acte prémédité pour viser des occidentaux ». Pour ce second courant, composé pour l’essentiel, de détracteurs, je dois le confesser, vous seriez dans le pétrin, les enquêteurs français ayant relevé, disent-ils, des indices troublants, comme s’ils ont pris part aux investigations menées par les limiers français. Pour eux, Paris ne serait pas du tout contente et le fait de colorier la carte du Niger en rouge est la première expression de cette colère.

Monsieur le “Président”

De tout ce qui se raconte, une seule chose m’a troublé, déstabilisé dans ma défense. Est-il vrai que, un mois avant les évènements de Kouré, le peloton spécial de défense de la garde forestière a quitté les lieux sur instruction de la hiérarchie ? Ah, si vous savez ce qui se raconte ! Ils prétendent que c’est un peloton qui a bénéficié de la même formation que la force spéciale de l’armée et qui est en mesure de faire face à n’importe quelle situation du genre. Si leur assertion est fondée, je dois reconnaître qu’il y a de quoi être interloqué.

Monsieur le “Président”

J’étais en train d’écrire cette lettre et mon idée centrale était de vous parler de cette affaire de Boubé Style féroce qui revient en force à la une de l’actualité politique avec l’audience que vous avez accordée au chef de la police nigériane. Mais, puisque c’est l’actualité qui commande, je laisse cette histoire de Boubé Style féroce pour vous interroger sur ce qui se passe au Mali voisin. Je sais à quel point vous avez mal et à quel point vous redoutiez cet épilogue de la crise malienne. Vous avez, je l’ai constaté, pris les choses en main, mais vous avez, je l’avoue, pêché dans votre approche et votre discours. Dès que j’ai écouté vos premières réactions, j’ai conclu que vous allez droit dans le mur. Non seulement, la nature de votre gouvernance ne milite pas en votre faveur, mais vous avez enfourché un mauvais cheval. Vous devez le savoir, pour négocier, notamment une sortie de crise politique, il faut être soi-même clean en matière de gouvernance. Un Nana Okufo du Ghana peut le faire et le réussir dans le respect et la considération des parties prenantes. Un Mahamadou Buhari peut également réussir une telle mission et la Cedeao aurait dû procéder à un casting réaliste des chefs d’Etat ayant une chance de se faire entendre en parlant de respect de constitution et de légalité.

Monsieur le “Président”

Ce qui se passe au Mali est la résultante de la mauvaise gouvernance, de dérives autoritaires, de gestion patrimoniale de l’Etat, de primauté de trafics divers, y compris celui de la drogue qui écume le Mali et le Niger en particulier, etc. Vous le savez mieux que moi d’ailleurs puisque, depuis plus de quatre ans, Bakary Saïdou, l’ancien président du groupe parlementaire du Moden Fa Lumana Africa, est incarcéré, sans jugemnet et sans aucune base légale. Il n’y a aucun juge en mesure de le condamner sur la base du dossier incriminé. Tous ceux qui ont eu connaissance du dossier disent qu’il est totalement vide et que Bakary est un prisonnier politique. Il n’y a pas, d’ailleurs que Bakary qui ait payé cher de sa liberté parce qu’il est un opposant politique sous votre magistère. Avez-vous idée du nombre de vos compatriotes qui ont fait la prison sur des bases farfelues ? Avez-vous idée de la façon dont vous avez gouverné le Niger ? Avez-vous idée de la façon dont vous avez géré les ressources du Niger, principalement le pétrole ?

Monsieur le “Président”

Lorsque, dans un pays, des personnes impliquées ou citées dans du trafic de drogue sont plus libres, plus tranquilles que des opposants politiques, des journalistes ou des acteurs de la société civile, il ne faut pas s’étonner que le résultat final soit moche. Ce qui s’est passé au Mali n’est pas si extraordinaire à comprendre. La Cedeao, que vous présidez depuis quelques mois, s’est plantée comme d’habitude en défendant les positions des chefs d’Etat. C’est pourquoi d’ailleurs, nombre de ressortissants des Etats membres n’hésitent pas à la cataloguer de syndicat des chefs d’Etat. Comment voulez-vous que la Cedeao soit crédible lorsque vous avez, en son sein, des chefs d’Etat qui violent la constitution de leur pays ? Comment voulez-vous qu’elle soit respectée alors qu’elle est dirigée par des chefs d’Etat qui sont prêts à tout pour rester au pouvoir ou pour le gagner ?

Monsieur le “Président”

Je sais que les choses s’enchaînent et qu’elles ne sont pas de votre goût. Mais je vous demanderais de faire preuve, encore une fois, de clairvoyance, de perspicacité afin que le Niger ne connaisse pas la même expérience. Agissez, car vous en avez le pouvoir et la possibilité, pour faire en sorte que le processus électoral soit clean, c’est-à-dire qu’il soit organisé sur la base d’un code électoral consensuel, une Commission électorale nationale consensuelle et une Cour constitutionnelle consensuelle. C’est la clé de l’avenir. Autrement, il n’existe pas.

Mallami Boucar

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