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Niger : à Dioundiou, un complexe agro-industriel veut faire émerger bien plus qu’une filière sucre

niger a dioundiou un complexe agro industriel veut faire emerger bien plus quune filiere sucre

Dans le département de Dosso, région de Dioundiou, l’arrivée des premiers équipements d’un vaste complexe agro-industriel marque une nouvelle phase d’un projet lancé en 2018 et relancé après l’octroi, en janvier 2024, des avantages du Code des investissements. Au-delà de la transformation de la canne à sucre, ce chantier ambitionne de faire naître un véritable écosystème productif articulé autour du jus, du sucre, de l’emballage, de l’eau minérale, de l’alimentation bétail, de l’emploi local et de l’intégration de milliers de producteurs.

À près de 300 kilomètres de Niamey, Dioundiou n’est plus seulement le nom d’un site en chantier. Le week-end dernier, la visite d’une délégation conduite par le directeur général de l’Agence nigérienne pour la promotion des investissements privés et des projets stratégiques, accompagnée de représentants du ministère du Commerce et de l’Industrie, des Douanes et des Impôts, a donné une visibilité nouvelle à ce projet implanté dans le département de Dioundiou. Leur déplacement visait à constater l’arrivée des premiers équipements destinés à un complexe agro-industriel présenté comme stratégique pour la région de Dosso et, au-delà, pour l’ambition d’industrialisation du Niger.

Le signal est important car il dépasse le simple acheminement de machines. Il indique qu’un projet longtemps ralenti par des contraintes administratives entre dans une phase plus concrète. Sur un site de 239 hectares, les infrastructures ont commencé à sortir de terre : deux grandes unités industrielles d’environ 2 000 mètres carrés chacune, un laboratoire de contrôle qualité, des bâtiments annexes et une cité industrielle destinée aux ingénieurs et cadres appelés à faire fonctionner le complexe. L’image qui se dessine n’est donc pas celle d’une usine isolée, mais d’un pôle industriel intégré pensé pour structurer durablement une activité économique locale.

L’un des points les plus importants de ce projet est précisément qu’il ne se limite pas à la seule canne à sucre. Certes, la transformation de cette culture en jus puis en sucre prêt à la consommation en constitue l’un des moteurs visibles. Mais le schéma industriel va plus loin. Le Conseil des ministres du 4 janvier 2024, en accordant les avantages du régime conventionnel du Code des investissements à la société ARAKE INDUSTRIE NIGER (ARI NIGER) SA pour une activité de production de sucre brun à Dioundiou, précisait déjà que l’objet social de l’entreprise inclut aussi, entre autres, la production de jus de canne à sucre et d’aliments bétail. À cela s’ajoutent, selon les éléments présentés sur le terrain, une usine d’emballage plastique destinée à produire bouteilles et contenants ainsi qu’un système de stérilisation par ultraviolets pour garantir la qualité sanitaire de l’eau minérale et des jus issus du site. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de produire du sucre, mais de bâtir une chaîne de valeur plus large où plusieurs produits agricoles et agro-industriels doivent voir le jour.
Cette précision n’est pas secondaire. Elle change la nature du projet. Un complexe centré uniquement sur le sucre aurait déjà sa portée, dans un pays dépendant des importations pour de nombreux produits transformés. Mais un complexe capable d’agréger production agricole, transformation de jus, fabrication de sucre, production d’aliments bétail, emballage local et eau minérale dessine une perspective autrement plus structurante. Cela signifie davantage de débouchés, davantage de métiers, davantage de sous-traitance possible et, potentiellement, une meilleure rétention de valeur sur place.

Le socle agricole, lui aussi, mérite l’attention. Le projet prévoit l’intégration de plus de 10 000 producteurs locaux de canne à sucre, avec financement et débouché garanti pour leurs récoltes, en plus de près de 300 emplois directs annoncés. La canne à sucre n’est pas étrangère à cette zone : des ressources techniques du RECA rappellent que le département de Dioundiou fait déjà partie des principales zones de culture de la canne dans le Dallol Bosso, où elle est cultivée seule ou en association avec d’autres cultures comme le maïs, le niébé, l’oignon ou la pastèque. Ce point est essentiel, car il montre que le projet s’appuie sur un ancrage agricole existant tout en cherchant à le faire changer d’échelle par la transformation industrielle.
Cette articulation entre agriculture locale et transformation sur place peut devenir l’un des principaux atouts du complexe. Dans de nombreux contextes sahéliens, la faiblesse de l’industrialisation agricole tient précisément au fait que la production locale reste peu transformée, peu standardisée et faiblement connectée à des débouchés industriels stables. À Dioundiou, le pari consiste à casser cette logique en construisant un écosystème où l’agriculteur, l’usine, le laboratoire, l’emballage et la commercialisation ne sont plus des mondes séparés, mais les maillons d’une même chaîne. Si ce modèle tient ses promesses, il pourrait modifier en profondeur l’économie locale en faisant de la production agricole non plus une fin, mais la première étape d’une industrialisation territoriale.

Le projet repose aussi sur un autre pilier souvent négligé dans les grands discours industriels : la maîtrise technique nationale. Une dizaine de jeunes Nigériens ont été envoyés en Inde pour se spécialiser, avec l’objectif affiché d’assurer à terme une gestion entièrement nationale du complexe. Sur le terrain, des expérimentations agricoles sont déjà visibles à travers des parcelles de canne issues de variétés importées, suivies par des chercheurs nationaux. Ce double mouvement - transfert de compétences à l’étranger et appropriation scientifique locale - traduit une volonté de ne pas limiter l’investissement à l’importation d’équipements, mais d’y adosser un apprentissage durable.

L’autre élément décisif est l’infrastructure de base. Le fonctionnement du complexe doit être soutenu par 14 forages électriques et deux forages artésiens, preuve que la question de l’eau a été traitée comme une condition structurante du modèle économique envisagé. Dans une région où l’agriculture irriguée reste un levier de production important, cette sécurisation de la ressource apparaît comme un préalable indispensable à la viabilité du projet.

Il reste, bien sûr, l’épreuve de la durée. Au Niger comme ailleurs, nombre de projets annoncés avec ambition ont buté sur les délais, les coûts, la logistique, l’énergie, le financement ou la gouvernance. Celui-ci n’échappe pas à cette prudence. Mais les signaux actuels donnent du poids à son redémarrage : lancé en 2018, ralenti ensuite, il a connu un tournant en janvier 2024 avec l’octroi des avantages du Code des investissements, ce qui a permis d’accélérer l’acheminement des équipements et de remettre le chantier sur les rails.

À Dioundiou, l’enjeu n’est donc pas simplement de voir sortir de terre une usine supplémentaire. Ce qui se joue est plus vaste : la possibilité de transformer une zone agricole en pôle agro-industriel, de relier producteurs, transformation et emplois, et de démontrer qu’au Niger, l’industrialisation peut aussi partir des territoires. Surtout, il faut le redire avec clarté : ce projet ne porte pas uniquement l’espoir d’une filière sucre. Il ouvre la perspective d’une production diversifiée où d’autres produits agricoles et agro-industriels - jus, aliments bétail, eau minérale, emballages et, potentiellement, d’autres dérivés de la transformation locale - pourraient émerger dans le sillage du complexe. C’est cette dimension élargie, bien plus qu’une seule usine sucrière, qui en fait aujourd’hui l’un des chantiers les plus suivis dans le département de Dosso.
Boubacar Guédé (Nigerdiaspora)