Flambée des prix des céréales à Niamey : Les commerçants tentent de se justifier et les consommateurs encaissent le coup

Le mil, maïs, sorgho, riz  et niébé sont des cultures vivrières au Niger.  Dans les villes comme dans les campagnes les plus reculées de notre pays, ces céréales constituent la base alimentaire pour les populations. Mieux, elles sont ancrées dans les habitudes alimentaires. Cependant, avec la poussée démographique, la pression foncière et la dégradation continue des terres cultivables, le Niger est contraint d’importer toutes ces céréales pour combler le gap de la production et répondre ainsi à la demande nationale. En cette période de pluies, les réserves alimentaires de l’année précédente  de nos vaillants producteurs sont terminées. Il fallait donc se tourner vers les différents marchés des céréales pour nourrir la famille, en  attendant la récolte de l’année 2021. Mais sur ces marchés, les prix des céréales connaissent une hausse vertigineuse. L’augmentation des prix de ces céréales s’expliquent selon certains observateurs par le fait que deux pays voisins dans lesquels le Niger importe de quantités de tonnes importantes de maïs auraient décidé de suspendre les exportations de cette denrée à forte consommation en direction de notre pays. Certes, cette situation n’a pas découragé l’engagement et la détermination de nos commerçants importateurs à aller vers d’autres horizons pour acheter et acheminer les céréales jusqu’au Niger afin que les producteurs ne puissent pas souffrir trop de ces décisions prises par ces pays là. Des mesures qui sont aux antipodes des textes communautaires relatifs à la libre circulation des personnes et de leurs biens dans l’espace de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) et de la Communauté Economiques des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Mieux, ces attitudes et comportements nuisent gravement à l’intégration économique à l’ère où la Zone de Libre Echange Continentale Africaine (ZLECAF) devrait permettre au continent d’améliorer ses échanges commerciaux intra-africains.

L’épicentre de la vente des produits céréaliers à Niamey

Katako est un marché qui a la réputation d’accueillir toutes sortes de produits, qu’ils soient des matériaux de construction ; d’habits ; des produits saisonniers ou des céréales. Les commerçants importateurs des céréales sont regroupés dans un syndicat dirigé par Elhadj Hassane Abdou.  Ce mardi 24 Août 2021, le septuagénaire Elhadj Hassane Abdou est assis sur un tapis dans son bureau situé au marché de Katako, dans la zone dédiée à la vente  des céréales. Visiblement exténué de rester sur son siège ressemblant à celui d’un ancien combattant de la période coloniale, le patron du syndicat des commerçants importateurs des céréales est vêtu d’un boubou blanc et d’un bonnet traditionnel méticuleusement posé sur sa tête. Quelques instants après, Abdou fait appel à Idrissa, un des « petits » pour nous conduire aux magasins de céréales. Avec lui, on sillonne certains magasins appartenant au président du syndicat des commerçants importateurs de céréales et à son vice-président Elhadj Mahamane dit Manomi. Dans ce marché de Katako, l’essentiel des magasins de céréales sont construits en tôle.  Le premier magasin est moins garni en céréales. Il ne compte que trois tas de produits céréaliers superposés que sont le maïs et sorgho. Un peu plus garni que le premier, le second magasin n’excède guère sept (7) tonnes de céréales. Tandis que le troisième magasin affiche un  tonnage plus important que les deux précédents. Il contient du mil et de sorgho. Quant au quatrième magasin visité, il renferme aussi des sacs de mil et de sorgho. Le niébé se fait rare au marché et le prix du sac de 100 Kg est en hausse, soit 55.000 F.  Bref, les magasins sont pauvres en céréales pendant cette période charnière.  Elhadj Abdou Hassane tente d’expliquer cette situation. ‘’ Chaque année, en cette période, nous jouons la carte de la prudence. Le dégarnissement de nos magasins n’est pas imputable à la décision prise par le Benin et le Burkina d’empêcher l’exportation du maïs vers le Niger ; mais plutôt une politique centrée sur la prudence. Dans la zone de Gaya, Falmey et Birni N’gaouré, on s’achemine inéluctablement vers la récolte. Ce qui fait que ceux qui ont de grandes quantités de stocks de mil ; sorgho et maïs, ne pourront pas écouler avant la mise en vente de ces  nouveaux produits céréaliers’’,  soutient Elhadji Hassane. 

A l’évocation de savoir un peu plus sur l’itinéraire des importations de céréales, notre interlocuteur cite sans hésitation les différents pays dans lesquels il a posé son pied pour chercher et acheter de ces produits vivriers afin de faciliter la disponibilité à la clientèle.  Ce sont principalement des pays limitrophes du Niger à l’exemption de la Coté d’Ivoire. On retient surtout le Bénin ; le Nigéria ; le Burkina Faso et le Mali. Toutefois, ce qui décourage les acteurs de la filière vente de céréales, ce sont les tracasseries routières aussi bien dans le pays d’où ils importent que dans notre pays qui est le consommateur. Avec 37 ans d’expérience dans la vente de céréales, Elhadj Abdou Hassane affirme n’avoir pas vu un seul instant les tracasseries routières diminuées.  ‘’Certaines taxes ne rentrent même pas dans les caisses des Etats. Il y a plus de taxes fictives que de vraies’’, affirme-t-il de façon péremptoire.

Ce qui justifie la flambée des prix de céréales

Avec la mondialisation et l’essor des nouvelles technologies de la communication, l’activité commerciale s’est vite développée. Néanmoins, le déséquilibre entre l’offre et la demande est monnaie courante dans les échanges commerciaux entre les pays du Sud. Lorsque l’offre n’arrive pas à satisfaire la demande constituée souvent de plusieurs pays, il est clair que la hausse des prix est inévitable. C’est le cas pour les céréales selon Elhadj Abdou Hassane. ‘’ Il est fréquent de voir des commerçants issus  de huit (8) à dix (10) pays partir dans un autre pays acheter le même produit et au même moment. Et du coup, les prix de ces produits céréaliers grimpent sur place. Sinon, en tant que grossiste, le bénéfice que nous avons sur le sac de maïs, mil ou sorgho ne dépasse pas 250 F. Actuellement,  nous vendons respectivement  en gros le sac de 100 Kg de mil à 24.000 F ; le maïs à 24.000 F ; le sorgho 24.000 F et le niébé 55.000 F. Mais les produits céréaliers sont des marchandises qui sont lourdes et le transport agit naturellement sur les prix d’achat. Selon les localités, les détaillants déduisent aussi les frais de transport auquel ils ajoutent la marge bénéficiaire.  C’est le consommateur final qui doit supporter toutes les charges.

L’apparition des nouveaux acteurs dans la filière vente de céréales

Le commerce au Niger a perdu sa valeur d’antan avec l’apparition d’un certain nombre de phénomènes qui ne sont pas de nature à booster l’activité commerciale. ‘’Au lieu que  les commerçants du Niger aillent acheter les produits céréaliers ailleurs et venir les vendre comme cela se faisait à l’époque ; non, ce sont plutôt les commerçants des pays producteurs ou exportateurs des céréales qui viennent au Niger vendre. Ce qui crée souvent une concurrence déloyale aux commerçants nigériens’’, a expliqué Elhadj Abdou.  Dans la filière vente de céréales, on constate de plus en plus que les commerçants des pays exportateurs de céréales envoient des représentants au Niger pour semer la pagaille dans cette filière. Il n’y a qu’au Niger où les grossistes se transforment en détaillants en raison des pratiques peu orthodoxes dans le secteur. ‘’ L’activité de ces « trouble-fête » consiste à collaborer avec ces commerçants qui leur envoient les cargaisons de maïs ou de sorgho pour vendre à Niamey. Ces nouveaux acteurs qui ont apparus subitement foulent aux pieds les règles élémentaires du commerce à travers des pratiques malsaines. Ils bafouent allégrement les textes régissant l’activité. La cherté des produits céréaliers est souvent entretenue par ces acteurs nouveaux. Lorsqu’il y a suffisamment de céréale sur le marché, ils appellent leurs fournisseurs pour leur dire de suspendre l’entrée de tel produit céréalier jusqu’à ce qu’il y ait pénurie. En 2014, j’ai alerté qui de droit par rapport à cette pratique dévastatrice de notre tissu économique. Mais cette alerte est restée lettre morte. Les quantités de tonnes qui correspondent à leur commande sont vendues dans les camions qui stationnent à coté du bureau des douanes rive droite. Ce qui veut dire que ces gens là ne sont pas connus comme étant des commerçants. Ils ne sont pas enregistrés au registre du commerce afin qu’ils s’acquittent convenablement de leur devoir fiscal.  Il est urgent de mettre de l’ordre dans le domaine du commerce. La filière vente de céréales est  atteinte d’un cancer, alerte le président du syndicat des commerçants importateurs dans une envolée lyrique.

Sortir du cercle vicieux des importations de céréales

Au Niger, les sous-secteurs de l’agriculture et de l’élevage constituent les deux mamelles de l’économie. Malheureusement, ces secteurs sont en perte de vitesse.  Et pour cause, le désintéressement progressif des acteurs sensés cultiver la terre ou pratiquer l’élevage.  Les productions céréalières ne couvrent pas les besoins du pays.  Une année sur deux est déficitaire. L’élevage quant à lui connait des crises majeures liées à l’insuffisance de la production fourragère ; la problématique des aires de pâturage, etc. Elhadj Abdou Hassane estime qu’il est indispensable que les Nigériens retournent tous à la terre pour que la sécurité alimentaire soit une réalité dans notre pays. L’agriculture ne peut se développer sans l’engrais. Il appartient à l’Etat de créer les conditions pour que l’engrais soit accessible au plus grand nombre de producteurs. 

Avec l’escalade de la violence aveugle du terrorisme dans certaines zones du Niger, conjuguée à la paupérisation exponentielle liée à la spoliation des biens (les animaux) de producteurs ruraux d’une part et l’empêchement systématique des travaux champêtres dans les espaces de conflits, le spectre de l’insécurité alimentaire pourrait gagner de terrain notamment dans la région de Tillabéry d’autre part. Si l’insécurité alimentaire s’ajoute à la menace terroriste, il est fort à craindre un exode massif des populations rurales vers des zones plus ou moins sûres.

Par Hassane Daouda   (onep)

03 septembre 2021
Source : http://www.lesahel.org/