Dossier / Comment la BAGRI a été vendue à la Banque populaire mauritanienne

En 2018, à deux ans de la fin du second et dernier mandat d’Issoufou Mahamadou, l’Etat du Niger décide de vendre la Banque agricole du Niger (Bagri). Un évènement passé presque inaperçu mais attendu des observateurs avisés, tant l’institution a été médiocre et brouillonne dès ses premiers pas. C’est la Banque populaire de Mauritanie (Bpm) qui s’est adjugée, après un appel d’offres international, ce qui devait être le joyau de la politique de développement du Niger. Contre l’avis de la commission banque de l’Uemoa, le Niger a vendu à la Bpm, les 70% de parts qui lui restaient, après une première cession de 30% à des privés nigériens. Le montant de la transaction n’a jamais été rendu public, si bien que des soupçons nourris alimentent les échanges de salons quant à la destination de l’argent concédé à l’Etat. Selon des sources proches du dossier, presque personne ne sait quelles destinations ont prises le montant de la transaction de cession des 70% du capital détenu par l’Etat nigérien à la Bpm.

Rien, au regard des moyens dont elle a disposé au démarrage, ne justifiait cette fin lamentable. La Banque agricole du Niger (Bagri) a vu le jour en juillet 2010. Avec ses 32 dents. Son capital ? 10 milliards de francs CFA, entièrement détenus par l’État nigérien. Promise à un bel avenir de par ses missions et les enjeux pour le Niger, la Bagri va connaître un sort regrettable. Bien qu’elle ait les moyens de sa politique, l’outil de développement du Niger qu’est la Bagri va rapidement couler. À peine deux années d’exercice auront suffi pour cet objectif funeste puisque, si elle a été créée en juillet 2010, la Bagri ne verra ses guichets ouverts au public qu’en février 2011, deux mois avant l’investiture de l’ancien président, Issoufou Mahamadou.

Déjà en 2013, la Bagri avait commencé à battre de l’aile, embourbée dans des difficultés extrêmes qui l’ont fait placer sous administration provisoire par la Commission bancaire de l’Uemoa, l’autorité régionale en charge de la régulation du secteur bancaire ouest-africain. Un fait qui renseigne sur la précarité dans laquelle la Bagri a tout de suite végété. En l’espace de deux années d’exercice, entre 2011 et 2012, le capital de la Bagri a littéralement volé en éclats. La gestion, des plus cahoteuses, a eu raison de la solidité du capital de départ. Les prêts, contractés sans aucune assurance de remboursement, le disputaient à la création anarchique d’agences qui naissaient tels des champignons.

Actionnaire unique au départ, l’Etat du Niger a cédé, en moins de de deux ans, 30% de ses parts à des privés nigériens. Une solution provisoire qui ne lui a permis de sortir du marasme dans lequel l’a plongé une gestion calamiteuse. La situation de la Bagri va empirer au fil du temps et la mise sous administration provisoire par la commission bancaire de l’Uemoa ne lui sera d’aucune utilité face à la banqueroute financière consécutive à l’évaporation de milliards de francs CFA. Où sont passées les réserves financières de la Bagri pour justifier une telle situation ?

Les missions de la BAGRI ont été très vite dévoyées

En créant cette banque, l’objectif principal que lui a assigné l’Etat du Niger « est d’instituer un système de financement du secteur agro-pastoral en faveur des producteurs agro-pastoraux, des organisations paysannes, des entreprises de l’agro-industrie et des structures d’accompagnement du secteur agro-pastoral ». Un objectif noble mais qui est vite oublié en chemin. Que s’est-il passé pour qu’en si peu de temps, la BAGRI migre loin de ses pâturages pour s’aventurer sur des sables mouvants, pleins de périls pour sa survie ? Avec un capital appréciable de 10 milliards entièrement souscrit et libéré, la BAGRI était partie pour ne pas échouer. Mais, c’était sans compter le genre de gouvernance impulsé, soutenu et encouragé par Issoufou Mahamadou à la tête de l’Etat.

Les agences de la Bagri ont poussé tels des champignons en un temps record. Bien plus que toutes les banques qui existaient depuis plus de deux décennies. Ce qui ne répond à aucun principe de gestion. En deux ans d’exercice, il a été créé une vingtaine d’agences (23 au total), dont 7 à Niamey, exclusion faite de l’agence centrale. Un rythme qui donne le tournis du côté de la Sonibank, née en août 90 sur les cendres de la BDRN. Avec, à peine un capital de 2 milliards, le repreneur tunisien, sans doute plus professionnel, a prospéré au point de construire un immeuble servant de siège à son agence centrale. Malgré ses 23 années d’exercice, cette banque n’a pas encore un équivalent d’agences dans tout le Niger. Ivresse bancaire inqualifiable, la frénésie de Rabiou Abdou dans cette extension de la couverture de la BAGRI, sans aucun rapport avec les indicateurs de résultats, est en total porte-à-faux avec le plan d’affaires de la banque. Ce qui a eu pour conséquence de grever les dépenses d’investissement qui ont consommé le tiers du capital de la BAGRI en une année d’exercice.

Une gestion calamiteuse qui a vite plongé la BAGRI dans la tourmente

La création frénétique d’agences de la Bagri un peu partout cachait, en réalité, une gestion douteuse des fonds de la la banque. Beaucoup d’argent, selon des témoignages dignes de foi, ont été dissipés dans des prêts à des personnalités politiques qui n’ont jamais été inquiétées pour non-paiement. La boite à pandore a été ouverte par les commissaires aux comptes à la fin de 2012. Alors qu’il claironnait fièrement un profit de 928 millions devant un auditoire de journalistes incapables de toute vérification, les comptes de l’exercice clos au 31 décembre 2012, examinés et approuvés par l’Assemblée générale ordinaire des actionnaires tenue le 28 juin 2013 et certifiés par les commissaires aux comptes, font ressortir un résultat déficitaire de 1,768 milliards FCFA, portant ainsi le cumul des pertes à plus de 2,2 milliards FCFA pour les deux ans d’exercice. Les créances douteuses, c’est-à-dire les prêts accordés sans garantie de recouvrement, s’élèvent à 1,531 milliards FCFA tandis que les amortissements atteignent 1,106 milliards FCFA. Cette situation inattendue pour une banque qui a démarré ses activités avec un capital pour le moins commode, a vite confronté la Bagri à un problème de liquidité clairement souligné par le rapport des commissaires aux comptes qui faisait état, en 2012, d’un ratio de liquidité de 43% pour une norme réglementaire de 75%. Résultat de cette surprenante banqueroute, la Bagri recourt au refinancement de plus en plus abusif de la BCEAO. Pire, l’octroi de crédits se fait dans une négligence professionnelle qui frise l’amateurisme. Lors de sa mission de vérification à la BAGRI, effectuée du 25 juin au 13 juillet 2012, la commission bancaire a relevé pas moins de 10 manquements et faiblesses (voir encadré) qui pourraient exposer la banque à des risques opérationnels et stratégiques. Les crédits, notamment, se distribuaient comme de petits pains, en dehors de toutes normes en matière de gestion des risques liés au crédit. Ce pilotage à vue d’un des portefeuilles les plus rentables de la banque, a entraîné une dégradation rapide du portefeuille de la banque. La commission bancaire a déclassé ainsi 2422 millions (un peu plus de 2 milliards) en crédits douteux ou litigieux, induisant un taux de crédit douteux de 16,9% contre 0,00 fourni par la banque.

Les fonds de la BAGRI ont été littéralement pillés par une clientèle politique assurée d’impunité

Banque conçue et créée pour soutenir les activités du secteur agro-pastoral, la BAGRI a rapidement connu une déviation surprenante. D’institution financière spécialisée, la BAGRI se mue en banque ordinaire. Les crédits sont alors accordés à tout-va à des profils qui n’ont rien à voir avec le secteur agro-pastoral. Le bilan présenté avec faste par le directeur général en 2011 est assez illustratif. À près de 80%, les crédits accordés par la BAGRI profitaient à des acteurs aussi curieux que douteux. La preuve en a été établie par le rapport de la commission qui a déclassé 2422 millions FCFA en crédits douteux ou litigieux. Le conseil d’administration de la BAGRI est en réalité virtuel, car ne reposant sur aucun fondement juridique. En fait, le capital est entièrement détenu par l’Etat du Niger. Cependant, pour donner un semblant de coloration au conseil d’administration, il a été attribué cinq actions symboliques à cinq personnes physiques pour 10 000 FCFA par personne. Ce conseil, qui comprend neuf membres, est composé des cinq actionnaires virtuels, un représentant de l’Etat ainsi que de trois membres non actionnaires. Pour ferrer tout le monde et lier les fortunes des uns et des autres, on commence par s’attribuer des avantages extraordinaires pour des figurants. Chaque trimestre, le président du conseil d’administration reçoit 1 500 000 FCFA tandis que chaque membre de ce fameux conseil bénéficie de 500 000 FCFA. Chacun des administrateurs a une indemnité de 100 000 FCFA après chaque réunion du conseil, sans préjudice du remboursement des frais engagés par les administrateurs pour assister aux réunions (transport, hébergement, restauration, etc.). Le PCA bénéficie en outre d’une indemnité de 100 000 FCFA tandis que les autres membres s’en sortent avec 95 000 FCFA.

En vérité, le duo Rabiou Abdou- Abdoulaye Soumana (Ancien DG et ancien PCA de la BAGRI) constitue le pool de consultants dont l’expertise a été requise pour la création de la Banque. Les textes statutaires ont donc été taillés sur mesure. L’un est devenu directeur général, l’autre, président du conseil d’administration. Le directeur général se taille la part du lion, en se faisant signer par le CA un contrat de travail de cinq ans renouvelable assorti d’un niveau de salaire sans commune mesure avec la taille et le niveau d’activité de la banque. Le ministère des Finances ? Il n’a jamais été consulté sur la question.

La BAGRI, prise en otage par la clientèle politique

En juin 2012, sur instruction du cabinet du Premier ministre Brgi Rafini, le ministère des Finances a décidé d’introduire dans la CA de nouveaux membres, jugés plus proches du secteur agro-pastoral, histoire de la rapprocher de sa clientèle-cible. L’ONAHA, l’INRAN, le RECA, la CNSS et la CAÏMA sont consultés. Ils accepteront de prendre des parts à hauteur de 100 actions de 10 000 chacun. Curieusement, c’est le secrétariat général du gouvernement qui saisit le Premier ministre pour notifier l’impossibilité juridique de procéder à une recomposition du conseil d’administration. Le ministère des Finances, sur la base du blanc-seing du Premier ministre, signe les contrats de cession et demande, par lettres n° 1962 et 1963, au président du conseil d’administration de convoquer le conseil pour le 26 décembre 2012 et l’Assemblée générale pour le 27 décembre 2012. Le conseil d’administration se tiendra effectivement le 25 décembre 2012. Il examinera et adoptera la cession des actions faite aux quatre structures susmentionnées. En respect au délai réglementaire de 14 jours, ll’Assemblée générale se tiendra, elle, le 11 janvier 2013, sur convocation du PCA. À son ordre du jour figuraient notamment l’approbation de la cession d’une partie des actions de la banque détenues par l’Etat à la CNSS, l’ONAHA, le RECA et l’INRAN ainsi que l’approbation de la nomination, du renouvellement et/ou de la révocation des membres du conseil d’administration. Mais, ironie, le PCA et plusieurs autres administrateurs, dont les cinq virtuels, seront absents le jour J. Par lettre n° 0078/MF/DGRF du 15 janvier 2013, le ministre des Finances demande des explications au PCA. Réponse de l’intéressé : « Il était occupé par le traitement de certains dossiers urgents imputés par sa hiérarchie les 9 et 10 janvier 2013 ».

Gandou Zakara, dans un rôle trouble

Le bras de fer insolite avec l’Etat, actionnaire majoritaire, commence. Interprété au ministère des Finances comme un refus de participation au CA régulièrement convoqué par le PCA puisqu’aucune autre date n’a été fixée, il a été suggéré au Premier ministre de saisir le Tribunal de grande instance hors classe de Niamey aux fins de désigner un mandataire qui convoquerait ladite assemblée générale. Cela est conforme aux statuts de la BAGRI qui stipulent, en son article 41 que : « L’Assemblée générale est convoquée par le CA ou à défaut par le commissaire aux comptes ou par un mandataire désigné par le président de la juridiction compétente ou par le liquidateur, conformément à l’article 516 de l’Acte uniforme de l’OHADA, soit à la demande de tout intéressé en cas d’urgence, soit à la demande d’un ou de plusieurs actionnaires réunissant le dixième (1/10) au moins du capital s’il s’agit d’une assemblée générale ou le dixième (1/10) des actions de la catégorie intéressée s’il s’agit d’une assemblée spéciale ». En réponse au ministère des Finances, le président du Tribunal demande qu’il soit saisi suivant la procédure de référé en faisant prendre en charge le dossier par les avocats de l’Etat. Ce qui fut fait par le ministre Gilles Baillet par lettre n° 335/MF/DGRF/DMCE du 11 mars 2013. Le ministre demandait à Gandou Zakara de saisir le président du Tribunal de grande instance hors classe de Niamey suivant la procédure de référé afin de mandater Habou Hamidine, conseiller technique du ministre et administrateur représentant l’Etat, pour présider une assemblée générale ordinaire de la BAGRI pour le 22 mars 2013. Gandou Zakara répond en estimant que « cette procédure n’a pas de fondement juridique lui permettant de prospérer à l’état actuel du droit nigérien et que son seul mérite est de générer un contentieux où l’Etat part d’avance en situa tion de faiblesse juridique ». Que défend- il encore ? En vérité, les articles 18 et 19 des statuts de la BAGRI ainsi que les articles 765 et 766 de l’OHADA sur lesquels s’est fondé l’intéressé ne tiennent pas la route. Les procédures auxquelles ils réfèrent ont été scrupuleusement respectées par le ministère des Finances. C’est le monstre que tu fais naître qui te fera périr, dit-on. L’Etat nigérien, qui a créé la BAGRI en vue de pallier au problème de financement du secteur agropastoral est bloqué dans ses ambitions par un groupe d’intérêts mafieux qui a pris la banque en otage.

Laboukoye