Diriger un pays au lourd héritage : Bazoum à l’épreuve du pouvoir

Voici plus de six mois que gouverne le candidat d’Issoufou Mohamed déclaré vainqueur à la suite d’élections controversées que ses adversaires continuent de contester et on vient de l’apprendre, après la saisine par son conseil de la Cour de la CEDEAO, la tenue du procès du litige électoral sur des aspects qui concernent la violation des droits humains de son challenger, à Abidjan le 25 octobre prochain. La décision qui en sera issue, pourrait remettre à l’opposition un pied à l’étrier pour reprendre son combat. Mais encore faut-il qu’elle soit toujours soudée. Ce qui est un autre pari, difficile à tenir au regard des frictions que l’on y a lues il y a quelques semaines. La Cour, pourra-t-elle sortir de ses soumissions pour dire le Droit suivant le contradictoire qu’impose tout procès normal ? L’avocat d’Ousmane Mahamane est lui confiant quant à la pertinence des preuves matérielles irréfutables de ses accusations, avec surtout, on s’en souvient, la contradiction des chiffres qu’Ousmane dit avoir la maitrise, car disant lui-même que les chiffres sont de l’ordre de ses prédilections, de son domaine de compétence pour prouver les incohérences qu’il dénonce dans ce qui a pu porter son adversaire au fauteuil qu’ils avaient âprement disputé, au milieu de Nigériens acquis au changement qu’il prônait. Mais, arrivé au pouvoir, Bazoum Mohamed avait été pédagogique à imprimer un nouveau style de gouvernance qui lui avait attiré beaucoup de sympathie dans le peuple et depuis bien de rancoeurs se sont apaisées et les Nigériens semblent ainsi lui donner une chance de changer, de gouverner différemment. Comme quoi, le problème n’est pas tant l’homme mais la manière et tant qu’un homme peut gouverner dans la justice et dans le respect des différences, on voit bien que les Nigériens sont capables de tolérance pour être en phase avec lui. Une trêve pour combien de temps ?

L’accalmie que l’on voit sur le front politique et social est, on le sait, très fragile et il faut bien faire attention à cette situation. Tant que le nouveau pouvoir continuera à tergiverser, à hésiter, à être incapable de prendre des initiatives hardies, à se détacher d’un homme et de ce qui aura été sa gouvernance, il va sans dire que les rancoeurs finiront par se réveiller pour nourrir une crise latente, des colères qui couvent, se fermentent. Depuis des jours, l’on peut lire des signes de lassitude chez le peuple, des Nigériens ayant attendu longtemps sans voir, au-delà du discours, des actes de grande envergure qui puissent montrer que le nouveau président est décidé à « avancer », tant l’ancien régime s’accroche à ses pieds comme un boulet pour le handicaper dans son action, lui déniant toute liberté d’actions. Il y a quelques jours, les étudiants avaient haussé le ton, interpellant le gouvernement sur ses responsabilités quant à la détérioration du climat social à l’école. Alors que les collégiens et lycéens peuvent aussi vociférer, l’USN, la structure-mère prend les devants et mène quelques actions pour traduire ses colères légitimes. Si cette situation n’est pas bien gérée avec un ministre qui peut avec un discours qui manque de finesse aggraver la situation, il va sans dire que cela pourrait évoluer vers une situation ingérable. Les prémices sont là avec souvent des décisions impopulaires dans le domaine qui, au lieu de favoriser l’apaisement, pourraient conduire à l’implosion. Dans certaines régions, avec le zèle de certains responsables, la guerre de tranchées a déjà commencé. Et l’escalade pourrait se poursuivre. On l’a décrié, Bazoum ne peut pas faire du neuf avec du vieux car des gens ne peuvent pas garder une place pendant dix ans sans avoir rien changé sinon que faire le mal, et croire que c’est aujourd’hui seulement qu’ils le peuvent. Ces gens ne peuvent pas servir les ambitions nobles qu’il a pour l’école pour la sortir de son impasse. Cela est un fait. En vérité, beaucoup de ceux qui sont cooptés à garder la maison, n’y avaient tenu que pour des grands projets juteux qui arrivent, pour en profiter, non pour faire le travail et réussir les changements attendus dans le domaine depuis des décennies que l’on part chercher chez des partenaires des fonds qui ont le plus souvent servi plus des individus que l’Ecole et l’enseignant. Changer requiert de la hardiesse, de l’audace politique. Il sera tragique que cela manque à l’homme qui a fait le pari « d’avancer ».

Garrotté au régime moribond de la renaissance Actes I et II par devoir de gratitude peut-être, la Renaissance acte III peine à démarrer, rétropédalant, et s’empêtrant dans des nominations-partages qui créent des frustrations, des malentendus qui déchire une coalition d’intérêts, et ce dans le système qui souffre visiblement d’un certain bicéphalisme. Cette situation, peut-elle durer plus longtemps ? Bazoum, peut-il, au regard des fragilités de son pouvoir, protéger les crimes immenses du régime dont il hérite et dont il dit assumer le bilan ? En ayant ces audaces – et on comprend pourquoi à l’époque - il prenait sur lui de gros risques peut-être parce qu’il pouvait à l’époque ignorer l’étendue de la vaste prédation du clan de son compagnon politique. Peut-il être moral, éthique, politique de couvrir ces crimes que l’entendement ne peut cautionner, qu’aucun Etat de droit ne peut tolérer ? Sans doute que face à ces défis, un problème de conscience, quand son sait son intégrité, pourrait aujourd’hui se poser à l’homme qui préside aux destinées du pays, pour ne pas savoir comment s’y prendre pour prendre son pouvoir enfin, et gouverner en fonction de ses choix et de ses convictions. Peut-il donc, sans se faire du mal, sans entamer sa propre image, protéger la fortune du clan, biens mal acquis, couvrir avec sa petite main les plaies immenses d’une gouvernance indéfendable ? On voit le dilemme du Philosophe, aujourd’hui au coeur de l’enfer de l’étau avec un peuple qui regarde et attend de sa part des actes concrets, et une pègre où il compte des amis qui lui fait les yeux doux pour les protéger d’impunité quand, lui, aux magistrats et aux Nigériens, jurait que « plus personne ne sera d’un secours pour un autre ». Mais lui seul peut décider de la gouvernance à imprimer à un pays aussi malade, malade de ses fractures, et de ses crimes économiques, de ses injustices, de ses inégalités, de ses ostracismes aussi. Bazoum Mohamed a dès lors le choix de gouverner pour le Niger ou pour un homme et son clan dont il subit le chantage pour entendre qu’il ne doit sa présidence qu’à leur système D non par le vote sincère des Nigériens.
Avoir le peuple ou avoir un clan à son avantage. Il faut choisir. Et lui seul le peut.
Isak