PHD Mamoudou Djibo, ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation : « Je suis ouvert au dialogue, je suis prêt à écouter, à recevoir des revendications et à les traiter dans la mesure des moyens »

Le Président Mohamed Bazoum fait face à de nombreux défis. En plus de la crise sécuritaire qui pompe beaucoup les ressources de l’Etat, vient s’ajouter celle de l’éducation, dont l’enseignement supérieur, qui est le pourvoyeur en cadres pour l’ensemble de la vie socio-économique de la nation, à savoir les enseignants, les ingénieurs, les médecins, etc. Lors d’une rencontre récente, le Chef de l’Etat a réitéré aux enseignants chercheurs et chercheurs sa préoccupation, et aux autres acteurs du secteur ses ambitions et surtout ses attentes. Dans cet entretien exclusif qu’il a bien voulu nous accorder, le ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation nous parle des contours de la normalisation des années académiques. 

 

Monsieur le ministre, voudriez-vous nous parlez des alternatives qu’envisage votre département ministériel pour la normalisation de l’année académique d’ici juin 2022, tel que vous l’avez annoncé lors de votre récente visite à l’UAM?

Il nous faut d’abord disposer d’enseignants en quantité et qualité, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Vous prenez une faculté comme la faculté des sciences juridiques et politiques, pour 6000 étudiants, ils n’ont que 19 enseignants. Nous avons aussi des problèmes de salles de cours. La faculté la plus dotée en salles de cours je crois que c’est la faculté des lettres avec 39 salles pour 12000 étudiants ; c’est impossible! En plus, dans d’autres facultés comme la faculté des sciences et techniques, certains enseignements ne peuvent pas être validés sans des travaux pratiques, les travaux dirigés et les sorties de terrains. Or, il n’y a pas de laboratoire opérationnel. Les labos qui existent sont vétustes et dépassés. Puis, de par la massification des effectifs, ils ne disposent plus de réactifs et souvent même pas d’appareils ; nous sommes pourtant en 2021.

Par ailleurs, l’Etat pour respecter une directive communautaire a incité le compte unique. Les enseignants chercheurs, les rectorats se plaignent de ce compte unique qui impose aux enseignants chercheurs de devoir attendre 4 ou 5 parfois 10 à 12 jours après la fin du mois, avant de percevoir les salaires. C’est souvent long ! Mais le ministre des finances nous a expliqué que le compte unique du trésor n’est en aucune façon un obstacle, qu’il faut juste s’organiser.

La Conférence des Recteurs des Universités Publiques a décidé d’annuler les soutenances (du 1er et 2ème cycle, soient les niveaux BTS, DUT et Licence). Les soutenances qui sont reconnues dans le système LMD, c’est pour le Master et la Thèse et même pour le master dans certains domaines, c’est des rapports de stages qui sont validés. On demande aux étudiants qui n’ont que BAC + 1 an ou 2 ans de produire un mémoire, mais ils sont obligés de plagier. Cela veut dire que dès l’initiation, nous habituons, nous entrainons nos enfants à tricher. Puisqu’ils ne peuvent pas produire, pédagogiquement, ils n’ont pas les compétences pour produire, ils ne sont pas au niveau où ils peuvent produire. Et bien, les gens font de la manipulation. Ceux qui ont intérêt à ce que ces soutenances inutiles soient maintenues poussent les étudiants à en faire une revendication cardinale pour que les universités continuent de ployer sous le poids des impayés.

 

Monsieur le ministre, on constate un certain déséquilibre dans l’orientation des étudiants. En effet, certaines filières sont surchargées et ont des débouchés limités. C’est le cas notamment des sciences juridiques enseignées dans deux universités publiques (Tahoua et Niamey). D’autres filières professionnelles ouvertes ces dernières années dans les IUT d’Agadez, de Diffa, et de Tillabéri sont beaucoup moins fréquentées. Que faudrait-il alors faire pour pallier ce déséquilibre ?

La multiplication anarchique des filières fait que la même filière existe dans 4 à 5 Universités différentes et les enseignants capables d’animer ces filières se retrouvent au lieu de 150 heures de charge statutaire à faire jusqu’à 400 heures, donc 250 heures de cours complémentaire.

Il y’a des filières inutiles, il y a des filières qui sont bouchées ; elles ne portent plus d’emploi. Prenons un exemple, en 1ère année de droit, nous avons 3 promotions juxtaposées des promotions de 1000, de 1200 ou 800 étudiants. Et quand on regarde la plupart des étudiants de Licence qui sont sur le marché de l’emploi. Ils ne s’engagent que dans l’enseignement, comme contractuels. Droit et sociologie à enseigner « français » ; c’est un crime contre le pays, un crime dont nous sommes responsables, nous enseignement supérieur, qui les affectons, un crime par le ministère de l’enseignement secondaire qui les accepte sans exiger la compétence. C’est un crime par eux-mêmes, pour avoir demandé à aller enseigner ce qu’ils ne connaissent pas, puisqu’ils n’ont pas de formation disciplinaire et ils n’ont aucune formation pédagogique. C’est pratiquement le boucher auquel on confie une opération du cœur. Il sait manipuler le couteau, mais pas le scalpel, malheureusement ! Il peut savoir comment couper, mais pas comment enlever les veines et les nerfs. Nous sommes dans cette situation.

Nous allons faire la promotion des filières porteuses d’emplois qui peuvent répondre au besoin réel de l’économie nationale. Si la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques ne peut pas absorber les flux, nous allons prendre la décision pour demander le transfert d’un certain nombre d’entre eux à l’université de Tahoua selon ses capacités. Il faut au besoin fermer la première année de droit pour la rentrée prochaine, on va le faire. Je sais qu’il y’a des risques évidents ; j’accepte de les assumer. On ne va pas se complaire dans la démagogie, dans le faux fuyant pour tromper le peuple et handicaper l’Etat. Le Président Bazoum nous a fait confiance, nous allons mériter sa confiance. Nous n’irons pas avec la démagogie. Nous ne ferons pas de la surenchère. Nous ne ferons pas de mensonge, nous ne tromperons pas le Niger.

 

L’un des sérieux obstacles pour la bonne marche de l’enseignement supérieur au Niger, c’est la complexité de la relation entre les acteurs qui l’animent, notamment le ministère, les enseignants et les étudiants. Vous dites être ouvert, pour des revendications raisonnables. Aimeriez-vous nous parler de vos premiers dossiers ?

J’ai des résistances. La première est tout à fait paradoxale. C’est cette question d’élection dans les universités publiques qui a été le principal point de revendication du syndicat national des enseignants chercheurs et chercheurs du supérieur, qui a bloqué l’enseignement dans ce pays pendant 4 mois. L’Etat a cédé ; le Président Bazoum m’a donné le feu vert pour aller aux élections ; et maintenant c’est le bureau exécutif national du SNECS qui s’oppose. Des contradictions flagrantes. Le même syndicat, je ne l’indexe pas, car c’est mon syndicat, j’en suis un militant, je cotise au même titre que tout le monde, il est revenu nous dire ici, que leur congrès leur demande de revenir sur certaines dispositions qu’il nous a proposées. Où est le sérieux ? Nous ne pouvons pas à notre niveau recommencer, chaque jour. Nous n’avons même pas intérêt, le conflit n’avance pas les choses, les conflits bloquent et retardent. Pourquoi devons nous adopter cette attitude, nous enseignants chercheurs ? Pourquoi nous universitaires nous ne montrons pas au pays que grâce aux efforts de l’ensemble des citoyens nous avons acquis la lumière et que nous pouvons éclairer le reste du pays pour que le Niger décolle enfin ?

J’ai parlé avec le Secrétaire général de la section SNECS de Zinder, ils sont prêts pour les élections, la section de Maradi est prête pour ces élections, pourquoi le Secrétaire Général du Bureau national est contre ce processus? Il faut que nous soyons sincères dans ce que nous faisons.

Imaginez, un lundi matin (le 18 mai 2021), on m’apprend que les étudiants de Tahoua sont dans la rue, ils sont en train de tout brûler. A quelle fin ? Et finalement quelle est leur revendication ? Pas de préavis ! Ils disent qu’ils veulent la construction des cités universitaires supplémentaires. Mais bon Dieu! Mamoudou Djibo, le Premier Ministre Ouhoumoudou Mahamadou ou le Président de la République Mohamed Bazoum sommes-nous des génies? Même un génie n’invente pas une cité universitaire en un jour. Ils ont souvent des comportements qui frisent la manipulation. Comment pouvez-vous vous réveillez lundi matin et exigez de nouvelles cités universitaires ? Comment ? Pour construire un bâtiment, surtout avec le marché public, c’est pour combien de temps ? Zinder a fait la même chose.

Et tout celui qui sort utilise la violence. Et bien, j’aimerai profiter de votre micro pour dire que moi je ne marche pas sous la pression. Je suis ouvert au dialogue, je suis prêt à écouter, à recevoir des revendications, à les traiter dans la mesure des moyens. Je ne peux pas négocier un canon sur la tempe, je ne peux pas sous la pression engager l’Etat de manière irresponsable pour faire des promesses qui vont s’avérer être des mensonges.J’ai été nommé le 7 avril, le 8 avril pendant que j’étais en passation de services, j‘apprends que les étudiants de l’université de Niamey ont bloqué le pont Kennedy.Il faut aussi que les gens (acteurs universitaires) soient raisonnables. J’ai dit au comité directeur de l’USN que je suis ouvert au dialogue, une semaine après ils me soumettent 14 pages de revendications. Mais s’il vous plait, où est le sérieux ? S’ils veulent qu’on dialogue, on va dialoguer, s’ils ne veulent pas dialoguer et faire du ‘’terrorisme’’, ils n’ont qu’à le faire et chacun répondra d’abord devant la loi, et ensuite devant l’histoire.

 

Le volet recherche et celui de l’innovation n’existent pratiquement pas. Qu’est ce qui justifie une telle léthargie ? Comment comptez-vous raviver ces vocations?

La recherche a toujours été considérée comme un élément étranger alors qu’elle est la deuxième narine de l’enseignement supérieur. L’enseignement permet d’accéder à la recherche, la recherche permet de nourrir le développement. L’enseignement supérieur est l’aboutissement du système et le pourvoyeur du pays pour lui permettre d’avancer. Nous devons faire en sorte que la recherche soit coordonnée. Que la recherche colle avec les besoins du pays. Que la recherche puisse disposer des moyens pour avancer le pays pour déceler les problèmes primordiaux, pour apporter des solutions à tous les problèmes qui assaillent notre pays. Mais la recherche au Niger doit nous amener à entrer dans la compétition internationale. Nous sommes dans une situation de mondialisation. Or en termes de recherche qualitative, les universitaires nigériens sont parmi les premiers au CAMES. Notre ambition que nous avons soumise au Président de la République c’est que la recherche soit davantage considérée et qu’on lui accorde toute son importance. Nous avons des structures de recherche et nous allons voir comment mutualiser les efforts pour pouvoir montrer au Niger que nous ne sommes pas inutiles, que nous sommes même incontournables.

 

Quel est votre mot de fin…

La pandémie de la COVID 19 est venue nous jeter à la figure que nos méthodes d’enseignement sont archaïques. Jusqu’ici, nous avons privilégié pour l’instant de l’enseignement en présentiel. Il faut être en salle de classe, avec la craie au tableau devant les étudiants. Avec le confinement, ce n’était plus possible. D’autre pays dans le monde sont à l’ère du numérique. Le numérique doit nous permettre surtout avec les efforts immenses que le Niger a fait pour installer la fibre optique, le pays doit s’engager dans une reforme pour inscrire l’enseignement virtuel dans nos programmes. C’est pour cela, il faut créer un cadre législatif et réglementaire pour encadrer l’enseignement virtuel, pour protéger les enseignants du numérique et pour assurer la qualité et la crédibilité des diplômes issus des enseignements virtuels ou à distance. Nous sommes en pourparlers avec l’Agence Universitaire de la Francophonie qui est prête à nous accompagner pour créer une université virtuelle et pour organiser tout cet enseignement virtuel et à distance, afin de nous aider à produire la réglementation requise. Je pense que nous ne devons pas avoir peur, nous devons nous engager sur cette voie.
 

Réalisée par Ismaël Chékaré avec Ali Maman(onep)

21 mai 2021
Source : http://www.lesahel.org/