M. Oumarou Ibrahima, Directeur Général de l’Observatoire National de l’Emploi et de la Formation professionnelle (ONEF) : «La question de l'insertion des jeunes diplômés va au-delà des compétences pour toucher des questions liées aux facteurs socioculture

Monsieur le Directeur Général, en quoi consiste le travail de l’ONEF ?

Le travail de l’observatoire National de l’Emploi et de la Formation Professionnelle, un Établissement Public à Caractère Social (EPS) créé par la loi n° 2012-24 du 02 mai 2012, consiste à aider les décideurs publics et privés sur les questions d’emplois et de formations. Spécifiquement, la mission de l’observatoire consiste à collecter, traiter et analyser les données sur l’emploi et la formation professionnelle. Nous avons aussi pour mission d’élaborer les répertoires des métiers et des compétences, d’analyser les filières porteuses d’emplois dans le pays, de donner des avis et des conseils sur toute question relative à l’emploi et à la formation professionnelle.

Comment se présente actuellement la question de la formation professionnelle et de l’emploi des jeunes au Niger ?

En termes de développement et de couverture de la formation professionnelle, nous avions seulement quinze (15) établissements et centres de formation professionnelle au Niger en 1980. Ils sont aujourd’hui plus de cinq cent (500) sur l’ensemble du pays. On a ainsi des flux importants de jeunes qui accèdent à la formation professionnelle et décrochent des titres et des diplômes dans ce secteur. D’où la question de l’emploi des jeunes.

Globalement, au niveau national nous avons un taux de chômage moyen de 7,9% au point de vue national. Mais s’agissant de l’emploi des jeunes, nos statistiques issues des enquêtes sur le terrain montrent que les actions menées par le gouvernement ont favorisé la création d’un million d’emplois au cours de ces huit (8) dernières années. Malgré ces efforts de création d’emplois, les besoins restent encore énormes et la précarité de ces emplois doit être prise en  compte. Nous avons ainsi constaté une inadéquation entre ces formations dispensées dans nos centres et les besoins du marché du travail. Cela se traduit généralement par des taux de chômage parfois plus élevés.

Vos services relèvent un fort taux de chômage au sein de la communauté des jeunes diplômés de la formation professionnelle et de l’enseignement supérieur. Quelles sont les mesures envisagées pour inverser la tendance ?

Les enquêtes d’insertion que nous avons menées sur les cohortes 2015, 2016 et 2018 de la formation professionnelle montrent des taux de chômage élevés de 40 à 50% des diplômées de certaines filières de la formation professionnelle et de l’enseignement supérieur. Pour ce dernier, le taux varie entre 24 et 31% pour les cohortes 2015 et 2016. Il y’a donc une grande disparité de ce taux de chômage en fonction de la filière, du type de diplôme et du milieu dans lequel se retrouvent ces jeunes formés sur l’ensemble du dispositif national.

Pour inverser cette tendance et tirer à la baisse ce taux de chômage, nous avons préconisé en premier lieu d’améliorer la qualité de la formation. Cela implique qu’il faut améliorer le niveau de formation des formateurs, équiper les centres de formation et favoriser l’accès des jeunes diplômés aux stages professionnels pour qu’ils soient plus compétents et qualifiés sur le marché du travail. Ce sont des mesures à prendre car les résultats de nos enquêtes montrent que 24 à 30% des diplômés finissent leur formation sans pour autant avoir accès à un stage professionnel.

L’insertion est une dimension très importante entre l’acquisition des compétences et l’employabilité de nos jeunes. Plusieurs dispositifs d’insertion existent dans notre pays, même si certains doivent être améliorés. Par exemple, la question du service civique devrait être revue pour qu’il soit un véritable programme d’acquisition des compétences et d’insertion professionnelle permettant à ces jeunes, une fois qu’ils ont fini leur service civique de deux (2) ans, d’être opérationnels et prêts à servir dans les secteurs public et privé. La réorientation de ce programme avec le volontariat est pour nous une solution clés qui permettrait de résoudre la question de l’insertion, de même que celle d’acquisition des compétences.

Qu’est-ce qui explique le taux élevé de chômage des diplômés dans certaines filières tels que les BTP qui sont en pleine croissance ?

Cela effectivement est un paradoxe. Les taux de chômage dans certaines filières telles que les BTP varient parfois de 30 à 60% pour certaines cohortes que nous avons analysé. Comme je l’ai dit plus haut, les raisons fondamentales sont d’abord la qualité de la formation. Il y’a des jeunes qui sont formés sur le tas et qui sont mieux qualifiés que ceux qui sont issus des centres de formation professionnelle. Le deuxième facteur est que ces jeunes qui viennent sur le marché du travail n’ont pas pu acquérir des compétences à travers leurs stages professionnels. La réalité est qu’aujourd’hui, les jeunes issus des centres de formation n’arrivent pas à trouver des stages sur les chantiers et vivre une vraie expérience professionnelle à travers la pratique.

Il y’a aussi les questions d’ordre socioculturelles qui empêchent à nos jeunes diplômés d’accéder à un emploi dans le secteur des BTP. Le premier élément qui empêche de les prendre, c’est le salaire qu’ils souhaitent. Au lieu d’avoir d’abord les compétences techniques avant de réclamer des niveaux de salaire plus élevés, les opérateurs économiques du secteur des BTP nous informent que ces jeunes prétendent directement à des salaires plus élevés, en plus des consignes qu’ils ne respectent pas et de comportements sur les chantiers qui frôlent l’indiscipline. Or, ces mêmes griefs sont moindres chez les expatriés qui travaillent dans ce secteur. Non seulement ces derniers respectent les règles et les consignes qui sont données par les employeurs, mais aussi ils sont moins couteux et plus sérieux que nos jeunes diplômés qui sortent de notre dispositif.

La question de l’insertion des jeunes diplômés va au-delà des compétences pour toucher des questions liées aux facteurs socioculturels. Ce comportement de nos jeunes qui ne prennent pas parfois conscience du travail fait en sorte que les operateurs ne les prennent pas sur leurs chantiers. C’est ce qui explique ce fort taux de chômage au niveau du secteur des BTP.

N’est-il pas nécessaire de réorienter désormais l’offre de formation professionnelle ?

Cela est nécessaire. Nous devrons opter pour la qualité et former des jeunes mieux qualifiés. Nous devons aussi les former en fonction des compétences demandées par le marché du travail et que nous avons décelées. A titre d’exemple, nos analyses ont montré qu’il y’a plus de 120.000 postes entre 2020 et 2024 qui seront demandés par les entreprises nigériennes. Nos centres de formation professionnelle, nos universités et nos institutions de formations, doivent se préparer pour répondre à ces postes de travail en mettant dans le dispositif de formation des ressources humaines plus qualifiées, des équipements plus adaptés, des curricula de formation répondant réellement aux exigences du marché du travail.

Vos services se sont aussi penchés sur la question de la protection sociale et du dialogue social. L’évolution dans ces secteurs est-elle à la hauteur des attentes ?

Quand on prend un poste d’emploi, il est important qu’il soit décent et durable. Un emploi décent est entouré par un dialogue social qui existe entre l’employeur et l’employé. Effectivement, les analyses de l’ONEF montrent que, au point de vue du dialogue social, il y’a une participation, jusqu’à hauteur de 70% à 80% dans certains secteurs, des employeurs à la prise de décision au niveau de la gouvernance. Mais au niveau de la protection sociale, nous avons remarqué des taux un peu variés de 60% à 70% seulement des employeurs qui sont déclarés au niveau de la caisse nationale de sécurité sociale.

On se félicite donc de l’adoption récente de la couverture universelle en santé. Si vous prenez un échantillon de 222.508 employés au niveau des entreprises, seul 8,9% ont accès à l’assurance maladie. D’où l’importance d’avoir ce dialogue social entre les employeurs et les employés afin que les travailleurs exécutent leurs missions dans des conditions acceptables et décentes.

Votre mot de la fin ?

Nous souhaitons que les décideurs publics et privés, avec toutes ces analyses et avis de l’ONEF, puissent se pencher sur les questions d’emploi et de formation. Il est grand temps de faire en sorte que les compétences que nous enseignons puissent répondre aux besoins du marché du travail. L’observatoire, en tant que baromètre des mesures de l’emploi et de la formation professionnelle, travaille pour aider les décideurs et la jeunesse nigérienne à trouver des emplois qui cadrent avec leurs aspirations et l’émergence du pays.

Réalisée par Souleymane Yahaya(onep)

20 août  2021
Source : http://www.lesahel.org/