Interview de M. François Moreillon, Chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pour le Niger

Des centaines de milliers de personnes sont portées disparues chaque année dans le monde. Le 30 août est la journée internationale qui leur est consacrée pour commémorer leur mémoire. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) plaide pour une prise en charge plus efficace et plus large des besoins des familles de personnes portées disparues par suite d’un conflit armé, d’une catastrophe naturelle ou de la migration.

Nous recevons à cette occasion François Moreillon, le Chef de la délégation du CICR au Niger, l’une des principales institutions approchées par les familles des disparus.  Il nous explique l’importance de cette journée internationale et les activités du CICR au Niger en matière de plaidoyer pour la prévention des disparitions ainsi que le travail de rétablissement de liens familiaux menés en collaboration avec la Croix-Rouge Nigérienne. 

 M. le Chef de la délégation, en quoi la journée internationale des personnes disparues est si importante à commémorer ?

Tout d’abord, je vous remercie pour l’opportunité que vous m’offrez de m’adresser à vos lecteurs. La journée internationale des personnes disparues est importante, car elle permet à ceux qui ne connaissent pas la douleur que représente la disparition d’un être cher dans de telles circonstances d’être mieux informés à ce sujet, de faire preuve d’empathie en sortant un instant de son quotidien. Cela est bien sûr valable pour celles et ceux qui ont la chance de ne pas vivre dans la guerre ou la violence. Pour ces derniers, la disparition d’un être cher fait malheureusement partie de leur quotidien, de leur voisinage immédiat, c’est une réalité qu’on ne peut éviter. Cette journée vise également à faire appel à la conscience collective, aux responsabilités des politiques, à leur sens moral, à une nécessité impérieuse d’agir.

Le 21 décembre 2010, représente à ce titre l’une de ces journées où le monde décide de faire front : l'Assemblée Générale des Nations Unies adopte la résolution 65/209 dans laquelle elle se dit « profondément préoccupée par la multiplication dans diverses régions du monde des disparitions forcées ou involontaires», et « décide de proclamer le 30 août Journée internationale des victimes de disparition forcée, qui est célébrée à partir de 2011 ». D’autres initiatives ont vu le jour depuis lors, mais le chemin à parcourir reste long et nécessite que l’on adresse avec le plus haut degré d’exigence les causes profondes de la disparition que sont les guerres, les inégalités sociales grandissantes, le changement climatique, pour n’en mentionner que certaines. 

Dans le cas du CICR, il dispose d'un mandat permanent en vertu du droit international pour mener une action impartiale d'assistance aux victimes des conflits. Parmi ses principaux objectifs figurent la prévention des disparitions, le rétablissement des contacts entre les membres des familles et l'établissement du sort des personnes dont les familles sont sans nouvelles.

Au niveau conceptuel, les personnes disparues sont les personnes dont les familles sont sans nouvelles d'elles et/ou qui sont portées disparues, en raison d'un conflit armé, d'une catastrophe naturelle, de la migration ou de toute autre situation pouvant nécessiter l'intervention d'une autorité nationale compétente.

Le CICR commémore la journée internationale des disparus au Niger chaque année depuis 2015.  Cette année, nous voulons consacrer la Journée Internationale des Disparus à comprendre ce que vit chacune de ces familles de disparus. Parce que la tragédie individuelle de chaque famille est une blessure ouverte pour toute la communauté et peut se traduire par un défi énorme pour le pays.

Le CICR a engagé des recherches sur des personnes disparues dans plus de 70 pays et territoires dans le monde. Chaque « demande de recherches » représente une famille confrontée à l'angoisse et à l'incertitude suite à la disparition d'un proche qu'elle cherche désespérément. Le droit de connaître le sort d'un proche disparu s'inscrit dans le Droit International Humanitaire et les droits de l'Homme. Le CICR et les Sociétés Nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge s'efforcent dans le cadre de leur mission à atténuer le poids des disparitions pour les familles et à mettre fin au silence obsédant qui les entoure. 

Des milliers de personnes sont toujours dans l’attente de nouvelles ou à la recherche de leurs proches disparus. Quelle est la portée de cette journée notamment pour les familles de personnes disparues ?

La Journée internationale des personnes disparues nous rappelle que derrière chaque personne disparue, une famille est incessamment à sa recherche. L’incertitude générée par le manque d’information sur le sort d’un proche disparu est source de douleur et d’angoisse pour les familles. Notre sensibilisation sur cette problématique, se veut accessible à toute la société nigérienne pour lutter contre la stigmatisation de ces familles et de mieux répondre aux besoins des familles de disparus.

Adresser la question des personnes disparues contribue au processus de paix et de réconciliation. Le temps ne guérit pas les blessures des familles des personnes disparues, seules les réponses le font. La recherche active d'êtres chers disparus peut se poursuivre pendant des années, des décennies. C’est pourquoi le CICR travaille avec les autorités nationales pour renforcer les capacités de réponse en matière de recherche des disparus et de gestion des dépouilles mortelles. Celles-ci ont comme ultime objectif l’identification des personnes tuées lors des combats ou lors des mésaventures migratoires, ainsi que la clarification du sort de la personne portée disparue auprès des familles. Nos efforts se présentent sous forme de formations dispensées par notre expert en médecine légale. Cette semaine nous avons organisé une formation pour des formateurs sur la gestion des dépouilles mortelles avec la participation du ministère de la défense, du ministère de la santé et de la Police nationale. 

M. le Chef de la délégation, généralement ce qui importe pour les familles, c’est de savoir ce qu’il est advenu de son proche bien aimé (e).

En effet, le doute est un mal qui vous ronge de l’intérieur, qui vous empêche de faire votre deuil, de retrouver la quiétude d’une certitude. Malheureusement en l’absence de mesures propres à limiter le risque de disparitions ou à faciliter les recherches, le risque de rester sans réponse est grand. Je me souviens à ce titre avoir eu la lourde tâche d’annoncer à des familles la mort de leur proche disparu (d’un frère, d’un enfant, d’une mère) et dans ces rares occasions, alors que je craignais la peine dont j’allais être la cause, je ne trouvais que reconnaissance, une reconnaissance infinie, bouleversante. A présent, ils savaient !  

En 2020, le CICR a localisé près de 9'500 personnes dans le monde.  Ces cas ont été résolus par le CICR, les Sociétés nationales et, dans certains cas, les familles elles-mêmes. Les familles ont cependant d’autres besoins qui vont au-delà de cette première préoccupation.

Les besoins énormes qui ont été recensés sont d’ordre psychologique. Cela peut aller de l’isolement émotionnel aux tensions entre membres d’une même famille ou d’une même communauté, en passant par le sentiment de culpabilité, la colère, la dépression ou divers autres traumatismes. Les familles de personnes disparues sont souvent en proie à l’incertitude. La plupart des sociétés disposent de rituels religieux ou culturels qui leur permettent de surmonter la mort, mais il y a bien peu de chose pour aider les familles des personnes disparues.  Les familles ont le droit de savoir ce qu’il est arrivé à leurs proches disparus et il tient de la responsabilité des gouvernements de les y aider.

Mais d’autres besoins subsistent, il arrive en outre que les besoins aient trait à des questions d’ordre juridique liées au statut non défini de la personne disparue, et relatives par exemple à l’héritage, à la propriété ou à l’état civil. Il peut aussi s’agir de problèmes à caractère financier dus aux coûts occasionnés par les recherches d’un proche disparu ou à l’entretien des membres de la famille, si la personne disparue était son principal soutien.

Les familles victimes de disparition éprouvent aussi des situations de détresse et de difficultés. Pouvez-vous nous en lister quelques-unes ?

Grâce à notre rapport sur les besoins des familles victimes de la disparition de leur proche, nous avons observé trois situations de détresse et de difficultés principales chez ces familles. La première tient des difficultés psychologiques et psychosociales qui se manifestent sous forme d’angoisse et tristesse permanentes. La deuxième est le besoin pressant d’entamer des recherches pour savoir ce qu’il est advenu de leur proche abruptement disparu, lorsque cela leur est possible.  La troisième tient de l’impact économique lié à la disparition elle-même et ses conséquences qui suscitent une baisse des revenus voire son arrêt. Les coûts supportés pour effectuer les recherches et les déplacements exacerbent encore d’avantage une situation déjà difficile.

Qu’est-ce qu’il est encore possible de faire pour contribuer à alléger de telles situations visiblement éprouvantes pour les familles ?

Il est de la responsabilité des autorités nationales d’envisager la mise en place d’un mécanisme national de recherche des personnes disparues. Ce mécanisme aura comme mandat l’enregistrement et la centralisation des informations relatives aux personnes disparues et leurs familles. Ceci s’inscrit dans le cadre des obligations prévues par le droit international, visant à clarifier le sort des personnes portées disparues en raison d'un conflit armé et le lieu où elles se trouvent. 

 Quel est le point de la situation sur le continent et au Niger en particulier ?

Selon les conclusions d'un récent rapport publié par l’Institut d’Etudes et de Sécurité (ISS) et le CICR, la disparition de personnes reste l’une des conséquences humanitaires les plus graves et les plus dommageables des conflits armés, d’autres situations de violence et de la migration, et ce parmi les plus persistantes sur le continent Africain.

En 2020, le CICR, en collaboration avec les Sociétés Nationales de la Croix-Rouge du Croissant-Rouge de différents pays africains, a enregistré plus de 10'000 nouveaux cas de disparition, portant le nombre total de personnes disparues à 48'000, seulement en Afrique. Au cours de la même période, plus de 4'300 personnes disparues ont été localisées. En outre, près de 1'800 enfants africains ont été enregistrés comme enfants non accompagnés dont près de 800 ont été réunis avec leur famille. Ces chiffres ne représentent qu'une fraction d'une tragédie humanitaire plus vaste et non suffisamment documentée.

De plus, l’on constate qu’au cours de la dernière décennie la situation n’a cessé de se dégrader en raison des conflits armés, de la violence et de la migration.

S’agissant du cas spécifique du Niger, il importe de souligner que les deux conflits armés sur la bande transfrontalière du Niger et les flux migratoires traversant le pays sont les deux principaux facteurs contribuant à la disparition des personnes. A la date d’aujourd’hui, le CICR avec le soutien de la Croix-Rouge Nigérienne (CRN) a enregistré 1.536 cas de disparition. Toutefois, ensemble avec la CRN, notre programme de Rétablissement de Liens Familiaux a pu aider à résoudre 47% des cas de disparitions et apporter des réponses aux familles sur le sort de leur(s) être(s) cher(s). C’est le lieu selon moi de saluer, le travail phénoménal réalisé par le réseau des volontaires de la CRN très engagés dans la collecte et le référencement des cas à nos équipes. Cette synergie d’action reste aussi importante pour la recherche des 469 personnes portées disparues toujours dans le radar de notre Mouvement au Niger. 

En collaboration avec le CICR, la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples (CADHP) a adopté la résolution sur les migrants disparus en Afrique. Serait-ce une lueur d’espoir pour leurs familles ?

Vous faites bien de mentionner cet important travail réussi par ces deux institutions.  Le CICR se réjouit de toute initiative tendant à protéger les civils et les personnes les plus vulnérables des aléas des conflits et de la migration. Je salue l’adoption de cette résolution par la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples qui vient donner un exemple novateur aux pays touchés par le phénomène des disparitions. C’est le lieu de s’en féliciter en ce sens que la nécessité d'apporter une réponse efficace à cette tragédie a été reconnue par les États et les institutions africaines. Il est à cet égard essentiel que les États redoublent d'efforts pour prévenir la séparation ou la disparition des migrants et apporter, le cas échéant, un soutien à leurs familles.  Cela ne peut toutefois se faire qu'avec une volonté politique et une collaboration qui va au-delà des frontières administratives. L'échange d'informations en vue de clarifier le sort des migrants disparus et le lieu où ils se trouvent peut atténuer les souffrances de nombreuses personnes.

 M. le Chef de la délégation, quelles sont les actions nécessaires devant aider à prévenir la disparation de personnes dans les situations de conflit armé et migration ?

Des efforts continus sont nécessaires pour prévenir les disparitions, rechercher les personnes disparues et fournir des informations sur leur sort et leur localisation à leurs familles. Il s'agit notamment de prévenir la rupture des liens familiaux, de rétablir les liens entre les membres de familles séparées et de gérer de manière appropriée les dépouilles mortelles.

Les familles doivent se trouver au centre des efforts déployés pour adresser la question des personnes disparues. Leur droit et leur besoin de connaître le sort de leurs proches et l'endroit où ils se trouvent doit être au cœur des processus de recherche. Les autorités doivent soutenir les familles, répondre à leurs besoins et veiller à ce que les cadres institutionnels et juridiques permettent une évaluation et une réponse individualisées.

27 août 2021
Source : http://www.lesahel.org/