M. Haladou Mamane Directeur Général du Musée National Boubou Hama de Niamey : « il appartient à chaque Etat d’entreprendre des démarches techniques et professionnelles pour parvenir à une restitution négociée»

Monsieur le Directeur Général, vous êtes rentré du Sommet de Montpellier qui a réuni plusieurs acteurs des domaines divers et de toutes les régions d’Afrique. A cette occasion, vous avez présenté une communication sur le thème : « problématique de l’institution muséale africaine et enjeux pour le retour ou restitution des biens culturels à leurs pays d’origine ». Pouvez-vous nous dire l’objectif de cette communication ?

Merci infiniment pour l’occasion que vous m’offrez pour vous entretenir sur le sommet Afrique-France tenu à Montpellier du 5 au 10 octobre 2021. Pour ce qui est de la communication, mon choix du thème a porté sur la problématique de l’institution muséale africaine et enjeux pour le retour ou restitution des biens culturels à leurs pays d’origine pour échanger et discuter avec des collègues une telle sous thématique qui nous est commune. En effet, la plupart des musées ouest africains regroupés au sein du système AOF sont soutenus par les institutions françaises de recherche qui se sont succédées ou tout simplement ont changé de sigles, en l’occurrence l’Institut Français d’Afrique noire (IFAN) de Dakar, le centre national de recherches scientifiques (CNRS), l’office des recherches scientifiques en territoires outre-mer (ORSTOM) transformé à ce jour en Institut de Recherche en développement (IRD). Sans trop chercher à faire des fantasmes et certains propos corsés autour de l’idiologie coloniale par rapport à la création des musées africains dans l’espace AOF et autres systèmes géopolitiques, on peut tout simplement dire que nos musées ont la même source de création. C’est le cas du Niger qui eut son musée en 1958   et qui est inauguré le 18 décembre 1959 par le premier Président de la république Diori Hamani. Cela dit, le vrai défi qui se pose à notre pays et tout autre pays ayant un musée de la période coloniale, c’est de travailler d’arrache-pied pour une sauvegarde d’un joyau construit à grands frais par le fondateur et une multitude de philanthropes aguerris.  Ce fut le tour de Zinder d’avoir son projet de construction d’un musée régional à Zinder piloté par le feu colonel Moumouni Djermakoye Adamou en 1987 qui malheureusement n’a pas pu aboutir à cause de son aspect pharaonique et une erreur dans la prévision des charges récurrentes, une fois le projet terminé. A l’heure actuelle, le musée n’existe que par un centre de recherche et la deuxième partie du domaine foncier mis à disposition de ce musée est aujourd’hui occupée par la population riveraine du site. En 1996, la région de Dosso bénéficia de son projet de construction d’un musée dans le cadre d’un projet du développement de l’artisanat au Niger (DANI) financé par le Duché de Luxembourg qui intègre la construction du musée comme composante du projet. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ; ce musée n’a pas pu bénéficier de la prise en charge des autorités régionales après la phase du projet, laissant ainsi un musée sans budget de fonctionnement à ce jour.  Cette erreur de prise en charge récurrente présage un disfonctionnement voire un arrêt définitif d’une institution qui constitue pourtant un miroir de la région. Toutefois, on salue le geste des autorités communautaires qui ont accepté de construire leur propre musée sans déranger l’Etat ; c’est l’exemple de la commune de Kara-Kara qui envisage de construire son propre musée étape par étape pour éviter de tomber dans les mêmes erreurs à l’image de Zinder et de Dosso. En effet, il faut se dire que la construction d’un musée quel que soit sa typologie doit se baser sur une programmation afin de mieux maitriser tout le processus.  Tout comme pour une école, on ne crée pas tous les niveaux à la fois. D’une manière générale, cette erreur dans la construction des ouvrages dédiés aux musées se rencontre un peu partout dans les pays africains lorsqu’il s’agit de construire un édifice pour réhabiliter ou abriter un musée.

Monsieur le Directeur, comment se présentent les musées africains par rapport aux autres européens surtout ? Et quelles sont les difficultés auxquelles les musées comme ceux du Niger sont confrontés aujourd’hui ?

La plupart des musées africains ont hérité de vieux bâtiments allant des anciennes demeures, des campements coloniaux, des couvents, des foyers, des édifices abandonnés voire des endroits hantés transformés en musée. Cette situation de nos institutions muséales logées dans des édifices mal adaptés aux fonctions de conservation traduit la plus grande difficulté empêchant l’épanouissement et un fonctionnement régulier de ces institutions. En tout cas, pour le Musée National Boubou Hama du Niger, c’est un privilège d’être logé dans des pavillons construits à cet effet. Son projet de construction est à l’actif de Boubou Hama, homme de lettre et ancien président de l’Assemblée Nationale qui demanda l’affectation d’un coopérant français du nom de Pablo Toucet, Français d’origine espagnole ayant déjà une expérience africaine dans le domaine pour avoir participé à l’édification du musée de Bardo en Tunisie ; archéologue et architecte de formation, M. Pablo Toucet a créé autour de lui un réseau de cadres nigériens qui l’ont aidé à construire un musée adapté aux réalités socioculturelles du Niger dans sa diversité ethnique. Si notre pays dispose aujourd’hui de l’un des plus beaux musées d’Afrique voire du monde, c’est parce que Boubou Hama en a fait son problème personnel pour bâtir cette institution qui constitue une fierté nationale du pays. Le cadre institutionnel de la plupart des musées de l’Afrique d’expression francophone, anglophone et lusophone évolue d’un pays à un autre selon l’historique de leur création et sont pour la plupart des musées nationaux. Si en Afrique, beaucoup de nos musées sont considérés comme des sanctuaires aux vieux objets, en Europe et en Amérique du Nord, ils constituent de véritables centres de recherches et d’excellence pour les Universités et fondations, ce qui traduit leur rôle éducatif, scientifique et culturel.

Vous avez évoqué la situation de la restitution ou du retour des biens culturels africains de la France. Quels sont les pays qui sont concernés par cette action ; combien d’œuvres la France doit-elle au Niger et comment ?

Comme vous le savez, la restitution ou le retour des biens culturels à leurs pays d’origine constitue la thématique centrale du sommet de Montpellier du fait qu’elle constitue le point fort de l’intervention du Président français depuis son discours de Ouagadougou tenu le 28 novembre 2017. A Ouaga tout comme à Montpellier, le Président Macron, sur contours de restitution, notamment l’enquête menée par deux (2) experts à savoir : le professeur Felwine Sarr, professeur à l’Université Gaston Berger de Saint-louis (Sénégal) et Madame Bénédicte Savoy (Française), professeur d’histoire de l’Art à la Technische universitat de Berlin (Allemagne), qui ont procédé à une enquête d’identification des objets africains dans les musées et autres institutions de recherche. Cette étude a révélé 66.980 objets dans les musées et institutions françaises dont 1615 objets sont d’origine nigérienne et datent de la période de 1884 à nos jours. Certes, il est établi que l’étude des deux (2) experts sénégalais et français a fait cas de 66.980 objets africains dans les musées et institutions français. Cette étude n’est qu’une étape ; donc, il appartient à chaque Etat d’entreprendre des démarches techniques et professionnelles pour parvenir à une restitution négociée sur la base de cette étude. Toutefois, tous les partenaires à ce sommet, surtout les professionnels du musée, savent très bien que cette restitution ne saurait se faire par des vindictes publiques mais plutôt par des négociations intenses. Pour ce faire, tous les pays intéressés par ce retour ou restitution doivent utiliser toutes les voies et moyens voire les canaux diplomatiques conformément à la volonté du Président Macron qui a accepté de restituer quelques œuvres d’art africain à certains pays africains, à savoir le Bénin, le Sénégal et éventuellement la Cote d’Ivoire. Il reste clair que notre pays le Niger avec 1615 objets repérés en France n’échappera pas à la règle. Nos objets dans les musées et institutions français remontent de la période de 1884 à nos jours. Cela dit, la restitution ou le retour de ces objets nigériens ne saurait se faire dans la précipitation ; par conséquent, à l’image du Bénin et du Sénégal, le Niger peut opter pour une restitution partielle à défaut d’être totale.

Qu’est-ce que vous recommandez dans ce sens ?

Apprendre qu’on a révélé une si importante collection d’objets africains dans les musées français, cela constitue une avancée significative mais le problème n’est pas seulement de le savoir mais l’important, c’est d’instaurer des mécanismes techniques adéquats pour parvenir à une restitution ou retour partiel. Ce mécanisme de restitution partiel constitue un moyen efficace de régler le retour des objets appartenant à tous les pays africains. La notion de restitution ou de retour des objets d’Art africains à leurs pays d’origine n’est pas seulement l’affaire de la France mais celle d’autres pays européens et américains. Sur le plan international, l’effort de l’UNESCO est à féliciter pour avoir mis en place tout un arsenal de protection de notre patrimoine culturel matériel et immatériel depuis plusieurs décennies. On peut citer entre autre les conventions de l’UNESCO (1954, 1970, 1972, 2001, 2003 et 2005). Toutefois, l’efficacité d’un texte international quel que soit sa teneur et sa rédaction dépend de l’application des réglementions nationales à cet effet.  Autrement dit, il ne suffit pas d’adhérer à une convention internationale, mais il faut une application stricte au plan national. Un tel mécanisme garantit un contrôle permanent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur et constitue un moyen d’empêcher le trafic illicite des biens culturels et éviter ainsi à l’avenir des réclamations des restitutions ou de retour. Par rapport au retour ou restitution des biens culturels à leurs pays d’origine, chaque Etat doit remplir les conditions d’accueil des objets qui lui seront restitués et mettre en place des mécanismes de gestion et de contrôle pour éviter une dégradation ou un nouveau trafic pouvant faire sortir les objets restitués. Aussi, chaque Etat doit envisager la construction d’un nouveau pavillon pour accueillir et mettre en valeur dans des conditions sécuritaires appropriés les objets qui seront restitués ou retournés. Pour le Niger, d’ores et déjà, le Musée National Boubou Hama prévoit dans son plan de réhabilitation la construction d’un nouveau bâtiment estimé pour accueillir les objets qui seront partiellement restitués.

Propos recueillis par Ali Maman

29 octobre 2021
Source : http://www.lesahel.org/