Insolite au sommet de l’État : Rivalité entre le président d’une fondation et le président de la République

Le conflit sourd qui oppose l’ancien et le nouveau président de la République n’a pas attendu longtemps pour éclore. Les vacances présidentielles de Mohamed Bazoum ont été l’occasion pour les Nigériens de constater une insolite rivalité au sommet de l’État. Une rivalité d’autant plus insolite qu’elle a lieu entre un ancien président, Issoufou Mahamadou, qui ne veut manifestement rien lâcher, et son successeur à la tête de l’État, Mohamed Bazoum, qui entend s’affirmer avec un autre mode de gouvernance. Ce sont deux visions antagonistes du Niger qui s’affrontent. La première, faite de corruption, de détournements de deniers et biens publics, de violations répétées et délibérées des lois, de rupture d’égalité des citoyens devant la loi, bref d’une malgouvernance aux antipodes des attentes des Nigériens que l’inspirateur ne veut pas voir remise en cause. Et la seconde, qui se veut plus ou moins rectificatrice, en phase avec les préoccupations des citoyens et qui a pour épicentre la lutte contre la corruption. En un mot, Bazoum Mohamed ne s’accorde pas, c’est peu dire, avec Issoufou Mahamadou sur cette question qui risque de mettre à nu son rôle dans tous ces scandales financiers décriés par les Nigériens. L’affaire Ibou Karadjé qui n’a pas encore révélé tous ses secrets, n’est que la face visible de l’Iceberg. Si l’ancien président y est déjà atteint à travers deux de ses proches et son directeur de Cabinet, dont les noms sont cités dans le dossier, il reste que le malaise est encore plus profond. Selon des sources politiques généralement crédibles, sur toutes les questions de gouvernance, Bazoum Mohamed bute contre la volonté de son prédécesseur de lui dicter une conduite. Quelque chose que le président actuel n’admet pas.

Sous le couvert de la fondation qu’il a créée et dont sont membres uniquement les gros bonnets du Pnds Tarayya, il se fait accueillir en grandes pompes, tient un meeting et reçoit à longueur de journées durant son séjour. Autant, sinon plus que le président en fonction.

Je n’ai aucune intention de m’éloigner de la gestion des affaires publiques, a averti en substance Issoufou Mahamadou qui s’est confié à un journal français. « Je serai là pour donner des conseils et dire des vérités à Bazoum », a-t-il conclu. Un message clair dont on commence à voir la quintessence depuis la mi-août où le Président a pris ses vacances et a établi ses quartiers à Tesker, chez lui. À peine une semaine après son départ de Niamey, Issoufou Mahamadou et ses proches font le parallèle à Dan daji, à Tahoua. Sous le couvert de la fondation qu’il a créée et dont sont membres uniquement les gros bonnets du Pnds Tarayya, il se fait accueillir en grandes pompes, tient un meeting et reçoit à longueur de journées durant son séjour. Autant, sinon plus que le président en fonction. De nombreuses personnalités ont ainsi fait le déplacement de Dan daji, y compris le haut représentant du chef de l’État, Pierre Foumakoye Gado ainsi que Sani Issoufou dit Abba, le fils de l’ancien président et non moins ministre du Pétrole et des Energies renouvelables. Il en est de même des bailleurs de fonds du parti qui sont allés à Dan daji, soit de leur initiative, soit à la demande expresse d’Issoufou qui semble s’être retiré dans son village pour des consultations diverses. La forme et l’allure de son séjour autant que les motivations qui l’ont sous-tendu ont donné l’impression qu’il s’agit plus d’un come-back politique que d’une activité de la fondation Issoufou Mahamadou. La Fim, un parapluie politique ? C’est probable. À l’accueil d’Issoufou à Tahoua, tout a été mis en oeuvre pour le laisser entendre. Des banderoles ont été brandies et sur l’une, on lit distinctement « Épouses des Forces de défense et de sécurité ».

À Tahoua plus qu’ailleurs au Niger, Issoufou Mahamadou a entretenu le sentiment d’être le véritable chef de l’État.

Les Nigériens ont l’impression d’avoir deux présidents à la tête de l’État. Pour aller chez lui, à Tesker, Bazoum Mohamed n’a pas utilisé autant de moyens et de ressources militaires pour sa protection qu’Issoufou Mahamadou, censé être régi par les mêmes dispositions constitutionnelles que tous les anciens chefs d’État. Des moyens et des ressources militaires provenant de la garde présidentielle qui ont convaincu les plus sceptiques sur le fait que l’ancien président a voulu, par ce fait, administrer la preuve qu’il reste et demeure l’épicentre du pouvoir à Niamey. Il a certainement réussi son coup. Et à Tahoua plus qu’ailleurs au Niger, il a entretenu le sentiment d’être le véritable chef de l’État. Il n’y a pas d’ailleurs que la démonstration de force militaire pour s’en convaincre. Issoufou n’a laissé négligé aucun détail pour y arriver. Outre qu’il a fait déployer l’armada militaire dont il est coutumier, l’ancien président a aussi parlé. Lors du meeting qu’il animé, Issoufou a clairement indiqué aux militants qui étaient venus l’écouter que lorsqu’ils auraient fini de balayer, ce sont eux qui s’en réjouiraient. Un propos qui sort sans doute du cadre de la fondation et son auditoire semble l’avoir parfaitement compris.

Bazoum Mohamed a accordé des privilèges immenses à son prédécesseur. En violation des lois, des usages politiques et du bon sens.

Ce bicéphalisme au sommet de l’État entre le président de la République en fonction qui entend gouverner selon son libre arbitre et son prédécesseur qui s’accroche à un pouvoir qui n’est plus le sien est assez inquiétant pour ne pas être relevé. « Finalement, on se demande qui dirige le Niger », a posté un internaute, visiblement dépité de constater l’audace et le mépris de l’ancien président vis-à-vis de son successeur qui lui a accordé des privilèges immenses. En violation des lois, des usages politiques et du bon sens. Bazoum Mohamed, selon de nombreux avis, récolte le fruit de ses propres inconséquences. La reconnaissance, qu’il entend observer vis-à-vis de son prédécesseur et bienfaiteur a dépassé les limites du tolérable et du gérable. Salou Djibo n’a pas bénéficié des mêmes faveurs, indiscutablement exagérées et il faut s’attendre à un étouffement progressif de Bazoum Mohamed, complètement désarmé face à celui qui est désormais comme son challenger. Avec la fin de ses vacances, le Président Bazoum revient à Niamey plus que jamais submergé de problèmes. Son amour-propre est blessé, sa dignité, bafouée et son pouvoir, fondamentalement remis en cause.

Doudou Amadou