Concert de « Nuits du Hip Hop » : Vibrantes retrouvailles entre les pionniers et les vedettes du rap nigérien

La musique urbaine nigérienne était à l’honneur, samedi dernier au Centre Culturelle Franco-Nigérien (CCFN) Jean Rouch de Niamey, à l’occasion des Nuits du Hip Hop. Ce sont des retrouvailles très instructives pour la jeune génération d’artistes. C’est aussi l’occasion pour les pionniers de vivre en live l’évolution du mouvement. En effet, entre une première génération engagée ayant marqué la décennie 1996-2007 dont le succès classait le Niger 4ème au monde et 2ème en Afrique après le Sénégal, et des artistes de la jeune génération éprouvée par l’absence d’industrie musicale et plus préoccupée par le showbiz en quête de fans sur les réseaux sociaux et à travers les télévisions, qu’à faire le plein des salles de concerts, les rappeurs se sont partagés la scène. L’évènement a été rehaussé par la présence du ministre en charge de la culture et de plusieurs acteurs culturels.

Réunir autant de pionniers et étoiles montantes du Hip Hop Nigérien est le pari gagné par Frédéric Péchot de Wass Wong, sous la bannière de son label Magic’Art Multimédia, avec la projection de son film documentaire intitulé « Lil Wal », sur l’histoire du rap au Niger. Abdouramane Harouna connu sous le pseudo de Killer, aujourd’hui manager du label artistique ArtDisc Record et promoteur du Tremplin d’artistes jeunes talents, livre ses impressions, à sa descente du podium, après une prestation aussi nostalgique qu’enjaillante sur le beat « ir siba » avec ses amis du groupe de rap Guillotine. « Ce cadre réunit non seulement les artistes mais aussi deux générations de public. Ça fait chaud au cœur de voir tout ce public homogène : les femmes, les enfants, et des pères de famille, des adolescents et des jeunes », a-t-il dit, avant d’encourager l’initiative « Nuits de Hip Hop » qui fait renouer avec l’histoire. « Nous comprenons que ce n’est pas qu’un phénomène de mode qui allait juste passer. Aujourd’hui, le Hip Hop Nigérien tient encore. Et avec ce genre de cadre, nous allons sans doute sauvegarder le mouvement. » Selon le promoteur culturel, l’ancien artiste Killer, le rap nigérien est dépassé parce que les autres pays ont mieux créé un écosystème de production plus adapté au temps, avec des industries musicales proprement dites.

Dans le même rang de la « old school », les vétérans Phéno et son partenaire Péto de la formation Kaidan Gaskia 2 n’ont pas manqué de force pour esquisser des pas de danse sur leur son « Toun Ga Ma». « C’est comme si nous étions hier, sur la scène. Malgrè ses 20ans, c’est un son qui a bien marché. C’est vraiment un sentiment de fierté, un sentiment de mission accomplie », souffle sur notre micro Phéno, dans les coulisses bondés d’artistes.

Ce concert n’aurait pas répondu aux attentes sans le retour sous les feux de la voix grave féminine, Zara Moussa dite ZM, fidèle à son ton vénère sur les questions des droits de la femme. Elle est, en effet, l’une des premières femmes rappeuses au Niger et a tant décrié avec la rime les violences faites aux femmes, les conditions de la femme rurale et le mariage précoce de jeune fille nigérienne, à travers ses chansons comme « maté gaté », « ma rage » ou « violence ». A 41ans, elle a tenu à faire revivre au public ses temps forts dans rap engagé. « Ça me rappelle des souvenirs très agréables qui remontent à presque 20ans, en 2002 notamment, où j’ai presté sur cette même scène, à l’occasion d’un concours organisé par l’ambassade de France », affirme ZM. Elle croit que c’est toujours le même cri de cœur qui continue avec la jeune génération, mais, dit-elle, avec des styles différents. « Nos rappeurs d’aujourd’hui ont plus de difficultés. A l’époque, c’était les préjugés sociaux qui considéraient l’hip hop comme une voie de délinquance. On ne nous comprenait pas et ce que nous avions comme avis ne convenait pas au politique. Les réalités ont changé, aujourd’hui c’est le Covid-19 qui est venu faire interdire les spectacles », souligne-elle.  

« Le rap nigérien n’est jamais mort et il ne mourra jamais »

Auteur et metteur en scène, Amadou Edouard Lampo estime qu’il y’a une belle évolution à travers les thématiques avec de l’engagement. « L’ancienne génération était très critique sur la vie socio-politique du pays. La nouvelle génération, je la trouve hybride. Le tampon reste quand-même. C’est exceptionnel », s’exclame l’homme de la culture d’un œil d’observateur, sous l’écho de la chanson « 227 MC » du duo fraternel MDM qui dominait les ondes du CCFN pendant qu’il nous accordait l’interview. Edouard Lampo attribue la perte de vitesse du mouvement à l’insuffisance d’investissement dans la production. « Il faut du privé, l’Etat a joué sa partition en créant les conditions de l’émergence des talents, des années durant, c’est le privé qui n’a pas suivi dans ce domaine de la culture en général. C’est là le problème, en réalité. Sinon, il n’est pas question de qualité, ils (nos artistes) n’ont rien à envier à ceux d’autres pays qui dominent le monde de la musique », explique Amadou Edouard Lampo. 

« Pourquoi parler de réveil », s’interroge ZM ? Effectivement, le registre d’artistes du moment qui se sont succédé sur le podium (Akeem, Abel Zamani, et High Man, entre autres) motive et illustre aisément les propos du sieur Lampo. « C’est un héritage que nous laissent nos ainés », dixit High Man. Pour lui, l’on ne devrait pas parler d’ancienne génération du rap, puisque ces pionniers sont toujours restés attachés au mouvement, d’une manière ou d’une autre, et continuent de les guider. « Quand je me trouve à côté d’un Kamikaz, d’un Dany Lee, ou d’un Péto dans la symbiose de ces coulisses, c’est une grande fierté et une opportunité de savoir plus sur leur expérience », ajoute M Béro.

Membre du duo Mamaki Boys, évoluant désormais en carrière solo, Aziz Tony pense que les artistes ont, de nos jours, des opportunités énormes de s’autoproduire et de se faire connaitre largement possible à travers les plateformes numériques et les réseaux sociaux. Ce faisant, il faudrait des éditions de suite pour les « Nuits du Hip Hop ». « Il nous le faut de temps en temps. Cela valorise le mouvement et rassemble les artistes », estime Aziz Tony qui nourrit l’espoir de voir boostée la musique nigérienne dans son ensemble sur l’échiquier internationale.

Ismaël Chékaré

27 octobre 2021
Source : http://www.lesahel.org/